{"id":23019,"date":"2020-01-18T15:37:05","date_gmt":"2020-01-18T14:37:05","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23019"},"modified":"2020-01-18T15:37:07","modified_gmt":"2020-01-18T14:37:07","slug":"carnaval","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/carnaval\/","title":{"rendered":"Carnaval"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous sommes tout un groupe, trente-neuf exactement. Trente-neuf \u00e0 respirer ensemble dans la pi\u00e8ce sous les toits qui sert d\u2019atelier \u00e0 F. Une fois par semaine, le vendredi, nous nous retrouvons sur des moquettes rases qu\u2019on arpente pieds nus, sous la charpente en forme de cocon. On n\u2019entend plus le bruit du monde quand on est perch\u00e9 tout l\u00e0-haut. F. nous pousse \u00e0 l\u2019exp\u00e9rimentation&nbsp;: on peut crier, se rouler par terre, souffler jusqu\u2019\u00e0 la plainte, marcher \u00e0 quatre pattes, faire semblant de rire. On teste notre verticalit\u00e9. C\u2019est de la mati\u00e8re pour apr\u00e8s. De la mati\u00e8re pour construire le corps du masque et le rendre vivant. A chacun son reflet, qui s\u2019anime dans les saccades des trouvailles. A partir du moule de son masque, L. a construit une sorte d\u2019\u00e9chassier \u00e0 l\u2019air interloqu\u00e9 avec un long bec qui cherche \u00e0 vous fouiller le cerveau. Mais son regard est vide et ses longues jambes se calent trop souvent dans la marche des autres. Quand elle le manipule, ses colliers de toc jaunes tintent et s\u2019entrechoquent. Elle n\u2019a pas quitt\u00e9 son sac \u00e0 main qui lui bat les cuisses. Derri\u00e8re elle, le museau chafouin de S. la suit de pr\u00e8s, genre de fennec ou de chacal rus\u00e9 qui attend son heure. Son corps est d\u00e9cal\u00e9, comme pr\u00eat \u00e0 bondir \u00e0 la moindre occasion, se jeter sur le premier faux pas pour d\u00e9chiqueter quiconque m\u00e8nera la danse \u00e0 sa place. C\u2019est une impulsion cach\u00e9e, une tension mena\u00e7ante \u00e0 peine perceptible qui transpire dans chacun de ses gestes. Le regard un peu trouble qu\u2019elle laisse divaguer essaie de donner le change sans y parvenir tout \u00e0 fait. Le cort\u00e8ge des chattes vient ensuite. Elles sont quelques unes, f\u00e9lines et ronronnantes, \u00e0 avoir captur\u00e9 la douceur dans leurs traits, l\u2019avoir accentu\u00e9e, l\u2019arborer fi\u00e8rement. Elles ont des voix graves et tranquilles, prennent toujours le temps de r\u00e9fl\u00e9chir avant de faire don de la moindre parole. Leur vacarme int\u00e9rieur, on ne peut pas l\u2019entendre. Elles se d\u00e9placent en cercle, doucement, suivant un circuit qui ne varie jamais, m\u00e9tronome, rythm\u00e9 et quasiment vals\u00e9. De la beaut\u00e9 avant tout et du calme, surtout. O. est le seul homme. Il travaille patiemment son image. Il est rest\u00e9 attabl\u00e9 plus longtemps que les autres \u00e0 coller plumes et mousse, \u00e0 faire et red\u00e9faire, pousser la minutie jusqu\u2019au point culminant. Il explore et revient, ne se lance dans la danse que lorsqu\u2019il peut \u00eatre s\u00fbr de n\u2019avoir rien laiss\u00e9 au hasard. Mais une fois dans le mouvement, il va profond. Sous le masque du singe, il peut tout se permettre, quitte \u00e0 finir en larmes, l\u2019\u00e9motion expos\u00e9e. On sent le respect qui l\u2019entoure pour cette capacit\u00e9 \u00e0 donner sans perdre de ses forces. La plus jeune, D., \u00e0 peine vingt et un ans se laisse remorquer, \u00e0 la tra\u00eene. Elle tient \u00e0 la main le corps minuscule de sa marionnette \u00e0 t\u00eate de musaraigne. \u00c9norme, la t\u00eate, sur ce corps presque ni\u00e9. D. marche l\u2019air absent, comme tir\u00e9e en avant par le flux des autres. Son jogging trop grand lui baille sur les fesses. Le torse de chiffon qu\u2019elle serre entre ses doigts se d\u00e9fait peu \u00e0 peu, laissant entrevoir les b\u00e2tons noueux qu\u2019elle a coll\u00e9s en croix pour figurer les bras. Petit \u00e0 petit, ses \u00e9paules retombent et la musaraigne finit par pendre, sans vie et t\u00eate en bas. Au milieu de la ronde, il y a celles qui disent des textes \u00e9crits ou improvis\u00e9s, qui ponctuent de sonore la scansion silencieuse. Je suis de celles-l\u00e0. Mon masque m\u2019accompagne. Je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 effacer les traces de celles juste avant moi alors je les ai ensevelies sous des tonnes de couleurs criardes et \u00e9paisses, par\u00e9es de plumes et de longs tissus pour figurer un corps inexistant qui s\u2019amorce du cou et tombe jusqu\u2019aux pieds. C\u2019est ma cachette&nbsp;: je suis le paon. Je crie fort et offre, en guise de pioche, l\u2019arc en ciel qui m\u2019habite. C\u2019est le grand d\u00e9ballage. Choisissez l\u00e0-dedans ce qui peut convenir. Au-del\u00e0, plus rien qui vaille la peine d\u2019\u00eatre vu. Autour de moi, en \u00e9cho, d\u2019autres manient les mots. A. le fait sans aucun artifice&nbsp;: son masque est son visage. A peine un peu plus fig\u00e9 qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire. La lueur p\u00e9tillante de ses yeux bleus acier qui mangent tout l\u2019espace sous ses grosses lunettes, \u00e0 peine plus \u00e9teinte. C. et ses reflets roux dans ses cheveux qui brillent, est devenue tigresse \u00e0 son grand d\u00e9sarroi, elle qui se voyait plus c\u00e2line que fauve. \u00c7a se dispute en elle et sa danse vacille. Elle h\u00e9site d\u2019un pied \u00e0 l\u2019autre. Il faut choisir un camp ou alors composer. Et puis, il y a G. Sur son masque, un paysage sans faille&nbsp;: un arbre, une maison, les nuages et les fleurs. Une chemin\u00e9e fume, parfaitement centr\u00e9e sur le toit qui pointe. Les tuiles sont rouges et les fen\u00eatres bien sym\u00e9triques, orn\u00e9es de volets verts. Une porte au milieu. Elle est ferm\u00e9e. Les arbres ressemblent \u00e0 des arbres et les nuages \u00e0 des nuages. La danse de G. dans le cercle qui tourne est pr\u00e9cise, r\u00e9p\u00e9titive et sans heurt au point qu\u2019on ne la remarque presque pas. Elle entoure, englobe et d\u00e9limite. Elle ne fait pas rupture, ne relie rien non plus. Elle joue \u00e0 dessiner une ligne invisible et faire prisonniers tous ceux qui sont derri\u00e8re. Elle les tient sans qu\u2019ils sachent. Autour de son visage, un liser\u00e9 dodu figurant sans nul doute le cadre du tableau. Ou peut-\u00eatre un serpent qui se mordrait la queue. F. est \u00e0 l\u2019orchestre, assise en tailleur sur le sol, elle sautille quand m\u00eame. Regard d\u2019aigle ac\u00e9r\u00e9 et bouche souriante, elle observe la troupe et attend qu\u2019elle s\u2019\u00e9puise ou qu\u2019elle rentre en transe. La pi\u00e8ce devient moite des cris et des odeurs, on la dirait plus sombre et la chaleur augmente. Nos voix s\u2019\u00e9tiolent enfin et nos pas s\u2019alourdissent. Le rythme ralentit et petit \u00e0 petit, la m\u00e9nagerie dense se laisse tomber par terre, emm\u00ealant poils et plumes et carr\u00e9s de chiffons. Nos souffles saccad\u00e9s montent jusqu\u2019au plafond. Nos corps, en vaguelettes, se tendent et se rel\u00e2chent, jouant avec les ombres. Finalement, la mer s\u2019apaise mais nous restons \u00e0 terre, attentifs, concentr\u00e9s, les yeux tourn\u00e9s vers F. .Peut-\u00eatre jamais plus ensemble que maintenant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous sommes tout un groupe, trente-neuf exactement. Trente-neuf \u00e0 respirer ensemble dans la pi\u00e8ce sous les toits qui sert d\u2019atelier \u00e0 F. Une fois par semaine, le vendredi, nous nous retrouvons sur des moquettes rases qu\u2019on arpente pieds nus, sous la charpente en forme de cocon. 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