{"id":23144,"date":"2020-01-23T16:58:06","date_gmt":"2020-01-23T15:58:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23144"},"modified":"2020-04-21T18:00:07","modified_gmt":"2020-04-21T16:00:07","slug":"les-caravanes-passent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-caravanes-passent\/","title":{"rendered":"#3 : Les caravanes passent&#8230;."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"800\" height=\"739\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/PAV_Clastres.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-23146\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/PAV_Clastres.jpg 800w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/PAV_Clastres-420x388.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/01\/PAV_Clastres-768x709.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rien\u2009! Des herbes folles sur un vaste plateau, le vent, des lapins libres de&nbsp;gambader, des champs au loin et des plaques de b\u00e9ton align\u00e9es sur des centaines de&nbsp;m\u00e8tres. Rien que le d\u00e9sert d\u2019un ancien a\u00e9roport militaire&nbsp;d\u00e9saffect\u00e9.&nbsp;&nbsp;Propri\u00e9t\u00e9 militaire.&nbsp;D\u00e9fense&nbsp;d\u2019entr\u00e9e. Pas la moindre carcasse d\u2019avion, aucun b\u00e2timent \u00e0 l\u2019horizon ni de DCA rong\u00e9e par la rouille. Le silence comme seul horizon. Un d\u00e9sert des Tartares sans&nbsp;ennemies ni forteresse \u00e0 d\u00e9fendre.&nbsp;En attendant qu\u2019une prochaine guerre oblige le lieu \u00e0&nbsp;reprendre du service.&nbsp;Mais le pr\u00e9fet avait donn\u00e9 son accord.&nbsp;<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La rumeur avait imm\u00e9diatement circul\u00e9, enfl\u00e9e, sourde au bon sens. Au caf\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9picerie, \u00e0 la boulangerie, \u00e0 mots couverts, \u00e0 force&nbsp;d\u2019inqui\u00e9tude, on chuchotait la peur de leur arriv\u00e9e imminente&nbsp;: les vols, les viols, la rapine, la violence. Voil\u00e0 ce que la population disait \u00e0 propos de ces gens-l\u00e0, de ces \u00e9tranges \u00e9trangers, fran\u00e7ais mais pas vraiment, trop diff\u00e9rents pour \u00eatre indiff\u00e9rents.&nbsp;Alors quand la premi\u00e8re voiture tirant sa caravane passa devant les maisons en brique rouge, on tira les volets. La Mercedes \u00e9tait trop belle pour \u00eatre honn\u00eate. Puis une seconde, puis une troisi\u00e8me. Cort\u00e8ge annonciateur d\u2019une dizaine d\u2019autres formant un&nbsp;embouteillage au milieu de la mortelle campagne&nbsp;: long ruban m\u00e9tallique serpentant sur la petite route par-choc contre&nbsp;par-choc. Les moteurs gorg\u00e9s d\u2019huile tiraient leurs longues boites m\u00e9talliques perc\u00e9es de fen\u00eatres o\u00f9 des gamins scrutaient les champs et les fermes alentour. C\u2019\u00e9tait le choc tant redout\u00e9. Ils \u00e9taient l\u00e0. Le fantasme devenait r\u00e9alit\u00e9, palpable. On ne savait pas combien devaient arriver. Toute la nuit se d\u00e9versa un flot&nbsp;ininterrompu&nbsp;de quoi ? De Tziganes ? de Manouches ? de boh\u00e9miens ? De Sinti ? De Yeniche ? de&nbsp;Roms ou de Gitans ? Personne alentour ne savait comment nommer ces voleurs de poules. Par accommodement administratif et paresse intellectuelle ce sont qu\u2019on nomme les gens du voyage : ces Fran\u00e7ais qui devaient se signaler \u00e0 la police \u00e0 chaque d\u00e9placement en pr\u00e9sentant un passeport int\u00e9rieur\u2009; ces Fran\u00e7ais qu\u2019on a s\u00e9dentaris\u00e9s pour mieux les contr\u00f4ler\u2009; ces Fran\u00e7ais qu\u2019on a parqu\u00e9 dans des camps justes avant que la guerre n\u2019\u00e9clate, ces fran\u00e7ais qu\u2019on rel\u00e8gue sur des parkings \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la&nbsp;d\u00e9ch\u00e8terie ou derri\u00e8re un cimeti\u00e8re, ces Fran\u00e7ais qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 au&nbsp;moyen-\u00e2ge jouant \u00e0 saute-mouton entre les fronti\u00e8res, trop libres, trop fiers pour \u00eatre honn\u00eate, voleur et menteur.<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A l\u2019entr\u00e9e du&nbsp;terrain militaire&nbsp;d\u00e9saffect\u00e9, des hommes orientent les nouveaux arrivants. Chacun s\u2019installe&nbsp;: alignement de caravanes le long de la piste&nbsp;d\u2019atterrissage. La fatigue du voyage attendra&nbsp;: \u00e7a s\u2019embrasse, \u00e7a pleure, \u00e7a rit, \u00e7a chante, \u00e7a f\u00eate les retrouvailles, \u00e7a court dans tous les sens. Les adultes organisent une police,&nbsp;recadre la turbulence des plus jeunes, un vieux repose son corps noueux assis sur la premi\u00e8re marche de sa caravane. Un an qu\u2019ils attendaient \u00e7a\u2009! Un an de&nbsp;pr\u00e9paratifs, un an de n\u00e9gociation, un an \u00e0 parlementer, \u00e0 t\u00e9l\u00e9phoner \u00e0 l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, \u00e0 la pr\u00e9fecture de l\u2019Aude, du Gard, de Moselle et d\u2019ailleurs \u2014 tous les&nbsp;d\u00e9partements y sont pass\u00e9s \u2014 un an \u00e0 \u00e9changer, \u00e0 r\u00e9diger des lettres pour convaincre les autorit\u00e9s de c\u00e9der ce terrain gracieusement pendant quatre ou cinq jours, de promettre que de leur passage il ne restera&nbsp;rien, aucun vol, aucune d\u00e9gradation, pas d\u2019alcool, pas de drogues, pas de&nbsp;meurtres. Rien que le vent et l\u2019herbe. Des semaines \u00e0 pr\u00e9parer le terrain, \u00e0 amener l\u2019eau, \u00e0 pr\u00e9voir des sanitaires, \u00e0 constituer une \u00e9quipe de s\u00e9curit\u00e9, \u00e0 d\u00e9finir le ramassage des ordures\u2026. A inventer une ville \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. &nbsp;<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ici, pas de folklore comme \u00e0 Sainte-Marie-de-la-m\u00e8re&nbsp;: pas de guitare et de flamenco, pas de f\u00eates tapageuses, pas de d\u00e9bordement alcoolique. Des voitures patrouillent. &nbsp;Au&nbsp;centre du camp, les hommes dressent un immense chapiteau sous une batterie de&nbsp;projecteurs. C\u2019est ainsi qu\u2019en une nuit&nbsp;poussa une ville de 20\u2009000 \u00e2mes dans l\u2019ancien a\u00e9rodrome de Saint-Simon Clastres dans&nbsp;l\u2019Aisne. Au petit matin, les caissi\u00e8res de la sup\u00e9rette furent paniqu\u00e9es \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e des premiers clients surveillant chaque geste, craignant pour leur stock de sucre, pour les packs de bi\u00e8re, pour les boites de conserves. Le premier acheta de la&nbsp;confiture de fraises \u2014 tout un plateau de confiture de fraises \u2014 et du caf\u00e9 tout autant. Il paya comptant avec un large sourire d\u00e9voilant des dents en or surmont\u00e9 d\u2019une moustache\u2009; le second demanda du papier \u00e0 cigarette&nbsp;regrettant de n\u2019avoir pas r\u00e9ussi \u00e0 supprimer ce vice\u2009; le troisi\u00e8me fit le mariole ce qui lui valut une&nbsp;tape amicale du quatri\u00e8me qui le calma sur-le-champ\u2009; puis, il demanda o\u00f9 se trouvait la boulangerie pour commander quelques&nbsp;milliers de baguettes. Les filles derri\u00e8re leurs caisses \u00e9taient sid\u00e9r\u00e9es. Le boulanger n\u2019en croyait pas ses oreilles. Au caf\u00e9, il n\u2019y avait que les habitu\u00e9s qui&nbsp;ressassaient devant un caf\u00e9-calva&nbsp;la peur de l\u2019\u00e9tranger, des assurances qui ne paieront pas les&nbsp;d\u00e9g\u00e2ts.&nbsp;<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quand je suis arriv\u00e9 le premier jour, curieux, je ne voyais qu\u2019une foule en mouvement, un ballet de voitures, des grappes d\u2019hommes, de femmes, d\u2019enfants, des all\u00e9es et venues incessants, accrochant mon regard sans distinguer rien de particulier comme si l\u2019immensit\u00e9 m\u2019emp\u00eachait de&nbsp;comprendre ce que ces gens faisaient. Ce n\u2019\u00e9tait ni une ville, ni un immense camping, ni une kermesse, ni un cirque. Il n\u2019y avait pas de lions tapis dans une cage, de girafes aux cous graciles, de&nbsp;z\u00e8bres hachur\u00e9s, de singes rongeant des cacahou\u00e8tes, de&nbsp;perroquets multicolores. Tous convergeaient vers le chapiteau, cath\u00e9drale de toiles au milieu de cet oc\u00e9an tumultueux, pouvant rassembler jusqu&rsquo;\u00e0 4 500 personnes. Je fis le tour des deux pistes d&rsquo;atterrissage comme on fait le tour d\u2019un village admirant l\u2019alignement des caravanes avec leurs auvents, chacune diff\u00e9rente, toutes semblables. Dans la premi\u00e8re zone de roulage une centaine de robinet approvisionnait les habitants ; dans la seconde, on y avait install\u00e9 un dispensaire pour les premiers secours et les accouchements, un centre pour les pompiers.&nbsp;A l\u2019\u00e9poque, je faisais mes premi\u00e8res armes de journaliste. Cela changeait des concours de p\u00e9tanque, des mariages du samedi apr\u00e8s-midi et des faits divers \u00e0 la petite semaine.&nbsp;<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une convention \u00e9vang\u00e9liste annuelle au milieu des champs de betteraves c&rsquo;est : des serments fleuves, des chants accompagn\u00e9s de guitares et de violons, des pri\u00e8res mains lev\u00e9es au ciel, des bapt\u00eames \u00e0 la sauce manouche, l\u2019attente de la gr\u00e2ce,&nbsp;mais aussi des barbecues g\u00e9ants, des filles intouchables, belles et sauvages, des gar\u00e7ons t\u00e9n\u00e9breux avec un peigne sortant de la poche de jeans, des hommes bedonnants \u00e0 la fine moustache avec costume crois\u00e9e, des femmes en pleurs et en rire \u00e0 la poitrine lourde sous des robes \u00e9vas\u00e9es. Et puis une brochette de notable sur l\u2019estrade venant comme \u00e0 confesse : pr\u00e9fet et sous pr\u00e9fet en costume brod\u00e9, d\u00e9put\u00e9-maire le regard perdu, deux ou trois \u00e9lus du d\u00e9partement, le pr\u00e9sident de r\u00e9gion. Les gadjis sont venus pour \u00eatre sur la photo. Celle-ci devait \u00eatre publi\u00e9e le lendemain dans le journal local. Mais le lendemain, c\u2019\u00e9tait une photo a\u00e9rienne en une qui fut mise \u00e0 l\u2019honneur. Tout le camp avec ses caravanes r\u00e9parties autour de l\u2019anneau des pistes d&rsquo;atterrissage. Les kiosquiers n\u2019avaient jamais vus \u00e7a : les gitans achetaient par poign\u00e9e, une razzia.&nbsp;En quelques heures, tout fut vendu.&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Le deuxi\u00e8me jour, j\u2019ai crois\u00e9s trois filles :&nbsp;Pepa,&nbsp;Mina et&nbsp;Sidji ; et trois gar\u00e7ons :&nbsp;Tigro,&nbsp;Goldo,&nbsp;Rocky. Chacun me raconta une histoire semblable faite de r\u00e9v\u00e9lation et de transformation, de leurs vies d\u2019avant, avant leur conversion, la p\u00e9riode de l\u2019alcool et de la drogue, du vol et des bagarres. Comme si cette religion les avait autoris\u00e9 \u00e0 se tenir droit, \u00e0 reprendre d\u2019autorit\u00e9 leur droit \u00e0 un \u00eatre un peuple vivant et fort, digne et nomade. Alors, gens d\u2019ici, s\u00e9dentaire, les pieds dans le&nbsp;bitume ou dans la glaise, si par hasard vous entendez parler de l\u2019une de ces conventions. Ne fermez pas vos volets. Cette foule grandit de jour en jour et franchit les continents. La communaut\u00e9 r\u00e9unit 100 000 membres en France. Et toute cette folle histoire commen\u00e7a par une rencontre improbable, \u00e0 Rennes, en 1950, entre sept tziganes \u00e0 la recherche d\u2019une \u00e9glise pour les accueillir et un&nbsp;gadji breton, fils de&nbsp;marin-p\u00e9cheur,&nbsp;Cl\u00e9ment Le Cossec.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La rumeur avait imm\u00e9diatement circul\u00e9, enfl\u00e9e, sourde au bon sens. Au caf\u00e9, \u00e0 l\u2019\u00e9picerie, \u00e0 la boulangerie, \u00e0 mots couverts, \u00e0 force d\u2019inqui\u00e9tude, on chuchotait la peur de leur arriv\u00e9e imminente : les vols, les viols, la rapine, la violence. 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