{"id":23370,"date":"2020-01-29T18:27:10","date_gmt":"2020-01-29T17:27:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23370"},"modified":"2020-01-29T18:28:33","modified_gmt":"2020-01-29T17:28:33","slug":"des-creux-et-des-bosses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/des-creux-et-des-bosses\/","title":{"rendered":"Des creux et des bosses"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La place Saint Lambert de Li\u00e8ge, enserr\u00e9e entre un centre commercial et un tribunal, charrie une population aussi h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne que les flaques de k\u00e9ros\u00e8ne flottant sur la Meuse. Quand la chimie s&rsquo;en m\u00eale \u00e7a donne un truc vraiment explosif dans le genre de la tuerie du 13 d\u00e9cembre 2011, lorsque, arm\u00e9 de grenades et d&rsquo;un fusil d&rsquo;assaut construit par la Fabrique Nationale d&rsquo;Herstal, situ\u00e9e \u00e0 moins de cinq kilom\u00e8tres du centre ville de Li\u00e8ge, Nordine Amrani a ouvert le feu sur les passants avant de se donner la mort. (Note r\u00e9flexive\u00a0: Lorsque la justice et le f\u00e9tichisme de la marchandise se font face sur les deux versants d&rsquo;une m\u00eame place, tels deux p\u00f4les d&rsquo;une balance s&rsquo;\u00e9quilibrant, peut-on consid\u00e9rer \u00e7a comme un effort de transparence?)<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Ce samedi 18 janvier aux alentours de quatorze heures, je me poste au m\u00eame endroit que Nordine quelques ann\u00e9es auparavant. J&rsquo;ai le tribunal dans le dos et le centre commercial des Galeries Saint Lambert en face de moi. J&rsquo;aper\u00e7ois plus bas les bus jaunes et noirs de la TEC r\u00e9gurgiter des paquets vuln\u00e9rables de foules bigarr\u00e9es pour en ingurgiter d&rsquo;autres dans le m\u00eame mouvement convulsif. Le proph\u00e8te, personnalit\u00e9 li\u00e9geoise que je reconnais sans peine \u2013 bien que plac\u00e9 en hauteur je ne puisse voir que son bonnet qui lui bave sur la nuque \u2013 s&rsquo;est juch\u00e9 en haut d&rsquo;un muret pour que tout le monde l&rsquo;entende:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><em>Rien \u00e0 foutre des arabes et\n\t\tdes juifs&#8230; j&rsquo;veux qu&rsquo;on arr\u00eate de discriminer entre les femmes\n\t\tet les hommes et tout ira bien&#8230; Tu sais qui circoncit les gamins\n\t\tet qui \u00e9gorge les agneaux&#8230;  \u00e7a vient des sectes isra\u00e9lites&#8230;\n\t\tla mafia de J\u00e9rusalem du mur \u00e0 la montagne&#8230; C&rsquo;est les premiers\n\t\tmafieux qui se sont incrust\u00e9s en Inde, J\u00e9rusalem et compagnie&#8230;<\/em>\n\t<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tUn\ncouple de trentenaires tir\u00e9 \u00e0 quatre \u00e9pingles \u2013\nchemisette, tailleur etc \u2013 pouffe de rire comme s&rsquo;il d\u00e9couvrait\nles nouvelles <em>punchlines<\/em> d&rsquo;un comique en vogue. Un jeune homme\nroulant son joint tout pr\u00e8s du proph\u00e8te lui lance quelques mots que\nje ne peux saisir, soudain surpris par une t\u00e2che sombre fon\u00e7ant\ndroit sur l&rsquo;escalier en haut duquel je me tiens. La t\u00e2che bondit au\ndessus des marches suivie de pr\u00e8s par une planche \u00e0 roulettes\ntournoyant sur elle m\u00eame, avant de se d\u00e9solidariser de l&rsquo;\u00eatre\nbondissant qui ach\u00e8ve sa chute par un joli cumul\u00e9. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tJe remarque une plaque OSB pli\u00e9e en\ndeux pr\u00e8s du muret o\u00f9 des skateurs en stand by ont choisi de poser\nleurs fesses, observant tranquillement leurs copains se prendre des\ngamelles m\u00e9morables. Sans doute l&rsquo;ont-ils vol\u00e9e \u00e0 la ville de\nLi\u00e8ge pour en faire un tremplin. Elle utilise des plaques semblables\npour leurs travaux de voirie \u2013 et des travaux de voirie, \u00e0 Li\u00e8ge,\nc&rsquo;est pas ce qui manque&nbsp;! Partout, saucissonnant l&rsquo;espace, des\nbarri\u00e8res en plastique orange, panneaux signal\u00e9tiques, s\u00e9maphores\ndestin\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alisation des travaux pour une future ligne de\ntram, \u00e9garent l&rsquo;automobiliste dans un d\u00e9dale post-apocalyptique o\u00f9\nles tuyaux de gaz \u00e9mergent de la terre au milieu des bulldozers et\ndes montagnes de gravats. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tSavez vous ce qui d\u00e9route le touriste\nen visite \u00e0 Li\u00e8ge&nbsp;? Les creux et les bosses&nbsp;! Faites un\njour le tour de la ville avec un de ces bus de la TEC d\u00e9pourvus\nd&rsquo;amortisseurs et vous comprendrez ce que je veux dire. Mais il faut\nreconna\u00eetre qu&rsquo;au moins Li\u00e8ge a l&rsquo;honn\u00eatet\u00e9 involontaire des\nadolescents au visage pi\u00e9tin\u00e9 d&rsquo;acn\u00e9. Elle est ce corps pris en\nflagrant d\u00e9lit de mutation. Un truc hybride, mi figue mi raisin. \n<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>&nbsp;<em>Rappelons qu&rsquo;Abraham et\n\t\tcompagnie \u00e9taient des p\u00e9dophiles consanguins circoncis homophobes\n\t\tincestueux <\/em>dit le proph\u00e8te.<em>\n\t\tAu mur des lamentations ils injectaient des infusions de d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9s\n\t\tdedans&#8230;rappelons qu&rsquo;il y a plein de nazis fascistes et\n\t\tnationalistes&#8230; Moi j&rsquo;aime pas les nationalistes&#8230;&nbsp;<\/em>\n\t<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un groupe d&rsquo;enfants engonc\u00e9s dans leurs manteaux d&rsquo;hiver, piaillant comme une nu\u00e9e d&rsquo;\u00e9tourneaux entour\u00e9e d&rsquo;adultes les incitant \u00e0 presser le pas, descend en rang deux par deux les marches au dessus desquelles le proph\u00e8te, juch\u00e9 sur son perchoir, leur adresse un salut solennel en joignant les mains autour de sa canette de bi\u00e8re discount. Ses l\u00e8vres saintes perdues dans sa barbe broussailleuse sont \u00e0 peine discernables, mais son visage rubicond suffit \u00e0 nous guider, telle une balise dans la grisaille navr\u00e9e des jours de soldes. Plus personne ne pr\u00eate attention au <em>Tikka \u2013 <\/em>petit point rouge qu&rsquo;il porte sur le front. Souvenirs des jours lointains o\u00f9 il accompagnait sur le march\u00e9 de la Batte la joyeuse bande <em>hare krishna de Li\u00e8ge<\/em>.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> La marginalit\u00e9 s\u2019inscrit dans le quotidien Li\u00e9geois avec une telle pr\u00e9sence que l&rsquo;autochtone en bonne et due forme \u2013 qui selon les crit\u00e8res de l\u2019\u00c9tat est majoritairement blanc, travaille, paye ses imp\u00f4ts et roule dans une voiture \u00e0 cr\u00e9dit \u2013  partage les trottoirs du centre ville avec une meute de jeunes types venus de France parce que l&rsquo;h\u00e9ro est ici moins ch\u00e8re. Sans compter les alcooliques, schizophr\u00e8nes, personnes en d\u00e9crochage ou totalement d\u00e9socialis\u00e9es. La preuve de ce que j&rsquo;avance se pr\u00e9sente \u00e0 moi en passant devant le proph\u00e8te toujours \u00e0 p\u00e9rorer, tandis que pench\u00e9 sur un muret je suis occup\u00e9 \u00e0 noter f\u00e9brilement l&rsquo;or\u00e9mus. Je ne lui donnerais pas plus de vingt-cinq ans\u00a0; type caucasien comme disent nos amis des Forces de l&rsquo;Ordre. Il a les cheveux terriblement gras, porte un pantalon rigide de crasse et balaye la place du regard avec une telle insistance que soudain me poussent des ailes de d\u00e9tective. Je l&rsquo;observe d&rsquo;abord de loin puis me d\u00e9cide \u00e0 le suivre lorsqu&rsquo;il fend la foule devenue plus dense entre les arr\u00eats de bus et la bouche immense du centre commercial, ce qui s&rsquo;av\u00e8re assez difficile puisque notre ami zigzague sans coh\u00e9rence apparente. Avec la sensation \u00e9trange de suivre un chien sur les traces d&rsquo;un autre chien, je passe \u00e0 travers une masse compacte form\u00e9e d&rsquo;une majorit\u00e9 d&rsquo;individus plong\u00e9s dans de passionnants \u00e9changes avec leur smartphone. Tous ou presque ont des gros sacs FNAC, HEMA ou H&amp;M entre les jambes. Des bandes \u00e9parses d&rsquo;adolescents venus des cit\u00e9s populaires environnantes se rassemblent en cercle. Capuches sur la t\u00eate et mains dans les poches de leurs surv\u00eatements impeccables ils tentent un croche patte \u00e0 l&rsquo;ennui, s&rsquo;impr\u00e9gnant  d&rsquo;une ambiance d&rsquo;hypercentre gorg\u00e9 de magasins trop chers et de belles citadines d\u00e9complex\u00e9es. Nous croisons \u00e9galement un assortiment de jeunes filles identiques\u00a0: Cheveux longs liss\u00e9s, frange bien droite, jean moulant remontant haut sur les hanches, petit sac \u00e0 main dans le pli du coude. Elles parlent vite et leurs \u00e9clats de rire montent fort dans les aigus.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\t Mon guide accoste\nun type aux joues creus\u00e9es dont le corps flotte dans une veste de\nsport synth\u00e9tique et un jean d\u00e9lav\u00e9. La visi\u00e8re de sa casquette\nest exag\u00e9r\u00e9ment pli\u00e9e en deux. Un \u00e9change verbal a lieu entre eux\ndurant lequel mon guide ne cesse de jeter des regards en tous sens,\ntandis que l&rsquo;autre r\u00e9pond par des hochements de t\u00eate n\u00e9gatifs.\nT\u00e2chant de laisser tra\u00eener une oreille indiscr\u00e8te je me risque \u00e0\npasser tout pr\u00e8s&nbsp;: on parle d&rsquo;un certain \u00ab&nbsp;marseillais&nbsp;\u00bb\nqui ne serait pas l\u00e0 aujourd&rsquo;hui. Je prends conscience en\nm&rsquo;extrayant de la sc\u00e8ne qu&rsquo;une bonne dizaine de zonards \u00e0 l\u2019aff\u00fbt,\n\u00e9parpill\u00e9s dans un rayon de cent m\u00e8tres, vont et viennent d&rsquo;un\ngroupe \u00e0 l&rsquo;autre. Deux gars par terre devant une vitrine, le visage\ncramoisi et bouffi d&rsquo;alcool, n&rsquo;essaient pas de me cacher qu&rsquo;ils\nm&rsquo;observent. Un autre se poste au milieu du passage pour ex\u00e9cuter un\n<em>moon walk<\/em> tr\u00e8s consciencieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tEt puis \u00e7a\nhurle&nbsp;: \n<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><em>Qu&rsquo;est-ce que vous avez \u00e0\n\t\tvous barrer, bande de l\u00e2cheurs&nbsp;? Vous \u00eates des l\u00e2cheurs&nbsp;!<\/em>\n\t<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tC&rsquo;est le grand\nmaigre \u00e0 la veste synth\u00e9tique \u2013 je n&rsquo;avais pas remarqu\u00e9 qu&rsquo;il\ntitubait. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\t\u00c0 la place du\nguide \u2013 o\u00f9 est-ce qu&rsquo;il est pass\u00e9&nbsp;? \u2013 se tient un homme\ncourt sur pattes portant un cuir pilote usag\u00e9, un bonnet noir roul\u00e9\nau dessus des oreilles et des lunettes rectangulaires. Un bouc\nparfaitement taill\u00e9 contourne sa bouche. La femme qui l\u2019accompagne\nest si maigre qu&rsquo;on ne peut la regarder sans frissonner. \n<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><em>Connard&nbsp;!J&rsquo;vais pas\n\t\tabandonner ma femme&nbsp;!<\/em> \n\t\t\n\t<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tL\u00e0 dessus, le\npetit homme bondit sur le grand&nbsp;; pendant ce temps la femme\nanorexique traverse la rue en manquant de se faire renverser par un\nbus. Une paire de lunettes vole dans les airs.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><em>Mes lunettes&nbsp;!\t<\/em>Dit\n\t\tle plus petit des deux.\n\t<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tOubliant leur\ncontentieux ils unissent aussit\u00f4t leurs forces \u00e0 la recherche de\nl&rsquo;objet perdu.<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><em>Deux cents balles&nbsp;!<\/em>\n\t\t<\/li><li><em>J&rsquo;crois qu&rsquo;elles sont tomb\u00e9es\n\t\tpar l\u00e0&#8230;<\/em>\n\t\t<\/li><li><em>Bah ouais tu crois, tu\n\t\tcrois&#8230;. Deux cents balles! T&rsquo;as int\u00e9r\u00eat \u00e0 me les retrouver. <\/em>\n\t\t\n\t<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tLes yeux riv\u00e9s au\nsol ils se tournent autour, puis les lunettes r\u00e9apparaissent\nmiraculeusement. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\"><em>***<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tRue\nJoffre, je remarque que les passants ont tous plus ou moins le\nm\u00eame style. On devine la collection d&rsquo;hiver des grandes enseignes.\nUn monde fou aux caisses de la FNAC&nbsp;: visages litt\u00e9ralement\ninexpressifs. \u00c7a sent la moquette propre \u2013 frott\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aube par\nun visage non caucasien. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Galeries Saint Lambert, \u00e7a se bouscule dans un magasin de chaussures. Des gens sans signe distinctif apparent se servent dans les rayonnages, soup\u00e8sent tel mod\u00e8le puis tel autre&#8230; Qu&rsquo;est-ce qui fait qu&rsquo;ici je ne parvienne plus \u00e0 noter les singularit\u00e9s\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\tAu\npied d&rsquo;une poubelles entre les escalators et les portes coulissantes\n\u00e9lectriques, j&rsquo;aper\u00e7ois un pigeon occup\u00e9 \u00e0 picorer des miettes\ninvisibles. Mon esprit habitu\u00e9 \u00e0 voir ces volatiles \u00e0 l&rsquo;air libre\nl&rsquo;associe \u00e0 un oiseau pi\u00e9g\u00e9 entre les mailles d&rsquo;un filet\npost&nbsp;-moderne, tiss\u00e9 de vitres transparentes. Tout compte fait\nle pigeon en question n&rsquo;a pas l&rsquo;air de se plaindre. Il ressemble \u00e0\nun petit homme marchant les mains dans le dos avec ses ailes repli\u00e9es\nle long du corps, son cou rattach\u00e9 \u00e0 l&rsquo;avanc\u00e9e de ses pattes comme\nces jouets m\u00e9caniques que les enfants font rouler entre nos jambes.\nComme c&rsquo;est amusant de remarquer \u00e0 quel point les hypercentres de\nnos villes europ\u00e9ennes offrent \u00e0 nos pigeons un statut  avoisinant\ncelui de nos clochards. N&rsquo;am\u00e9nageons-nous pas les monuments de pics\npour \u00e9viter que les premiers s&rsquo;y posent et les bancs d&rsquo;accoudoirs\npour que les seconds s&rsquo;abstiennent d&rsquo;y dormir? \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">\n***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n\tPlace Saint-\u00c9tienne, devant\nun caf\u00e9 jouxtant le parking souterrain. Un homme d&rsquo;une cinquantaine\nd&rsquo;ann\u00e9es avec une  panse qui l&rsquo;oblige \u00e0 courber le dos pour faire\ncontre-poids me demande d&rsquo;une voix frisant les aigus si je n&rsquo;aurais\npas un euro, et puis non, plut\u00f4t un briquet, histoire d&rsquo;allumer le\nm\u00e9got humide qu&rsquo;il tient entre et les mains et que vraisemblablement\nil vient de ramasser par terre. Baissant les yeux en m&rsquo;excusant de\nn&rsquo;avoir ni l&rsquo;un ni l&rsquo;autre \u2013 pure mensonge, soit dit en passant \u2013\nje remarque que le bonhomme a de l&rsquo;eau dans les caves. Je m&rsquo;\u00e9loigne,\npuis reviens sur mes pas. Derri\u00e8re lui se dresse un caf\u00e9 dont la\nbaie vitr\u00e9e est occult\u00e9e par de vastes panneaux en bois rappelant\nles vieux saloons des films de westerns. Une affiche pr\u00e9cise que la\ndirection se r\u00e9serve le droit d&rsquo;entr\u00e9e. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n\tP\u00e9n\u00e9trer dans ce rade, trouver la force de braver les regards des\nclients accoud\u00e9s au bar pendant qu&rsquo;on se dirige vers une table dans\nle fond avec l&rsquo;intuition d\u2019atterrir ici comme un cheveu dans la\nsoupe, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 une exp\u00e9rience en soi. Sur ma droite une rang\u00e9e\nde machines \u00e0 sous lance des appels subliminaux bleus et rouges\ntandis que les enceintes crachent du Rolling Stones. Je sors de mon\nsac de quoi noter mais n&rsquo;ose pas me d\u00e9cider \u00e0 \u00e9crire&nbsp;:\nattabl\u00e9 face \u00e0 moi, sirotant son <em>red bull<\/em>, un nain me fixe\ndu regard. Il a une grosse t\u00eate, porte un surv\u00eatement de coton gris\nchin\u00e9, taille triple XL. Cinq ou six habitu\u00e9s parlent fort, debout\nface au bar. L&rsquo;un d&rsquo;entre eux m&rsquo;observe en \u00e9changeant des regards\nentendus avec le nain qui me zieute \u00e0 son tour. Une femme aux\ncheveux courts outrageusement maquill\u00e9e s&rsquo;extirpe du comptoir en\nr\u00e9ajustant sa jupe en sky, bient\u00f4t suivie par un vieil homme tout\nsourire, portant un verre dans chaque main. Ils partent s&rsquo;asseoir\nensemble, c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te sur la m\u00eame banquette. Je remarque alors\nque presque tous les hommes attabl\u00e9s sont accompagn\u00e9s d&rsquo;une\npr\u00e9sence f\u00e9minine. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n\tOn devine une partie du cr\u00e2ne ras\u00e9e sous les cheveux noirs de la\nserveuse. C&rsquo;est une jeune fille expansive qui a l&rsquo;air de savoir se\nfaire entendre. Elle est enti\u00e8rement v\u00eatue de noir hormis ses\nbaskets blanches qu&rsquo;elle me montre spontan\u00e9ment lorsqu&rsquo;elle prend ma\ncommande&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li><em>on est\n\t\tquand m\u00eame plus \u00e0 l&rsquo;aise avec \u00e7a, non&nbsp;? <\/em>\n\t\t\n\t<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n \tJe remarque des tatouages un peu partout sur les bras ainsi\nqu&rsquo;autour de la nuque, mais elle est trop volubile pour qu&rsquo;on puisse\ny distinguer un dessin pr\u00e9cis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n\tSur les banquettes il y a \u00e9galement un homme d&rsquo;une quarantaine\nd&rsquo;ann\u00e9es affubl\u00e9 d&rsquo;un tic nerveux, soliloquant devant une femme\ndont l&rsquo;\u00e9coute impassible est ponctu\u00e9e de br\u00e8ves aspirations \u00e0 la\npaille de son jus de fruit, ainsi qu&rsquo;une personne noire aux allures\nandrogynes pourvue d&rsquo;un chemisier l\u00e9opard \u00e9chancr\u00e9 sur une\npoitrine absente, conversant avec un homme dont je ne vois que le col\nde la chemise blanche et le cr\u00e2ne l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9garni. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n\t Ne sachant plus o\u00f9 poser mon regard tant je me sens observ\u00e9\nj&rsquo;abandonne l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;\u00e9crire ici et me pr\u00e9pare tout doucement \u00e0\npartir en sirotant mon caf\u00e9. Le type qui me d\u00e9visageait au bar\ns&rsquo;est maintenant alli\u00e9 \u00e0 deux de ses copains. \u00c0 les voir comme \u00e7a\ntous les trois, je serais pr\u00eat \u00e0 parier qu\u2019une passion commune\npour la pornographie et les grosses motos les ont fait se rencontrer.\nLe premier a le visage porcin et des joues luisantes, le second a\nopt\u00e9 pour le mulet et la veste en daim. Le troisi\u00e8me est plus\nimpressionnant. Trapu, les cheveux blonds coup\u00e9s tr\u00e8s courts, les\nyeux bien enfonc\u00e9s dans le cr\u00e2ne, il porte un blouson de cuir\ncolor\u00e9 rembourr\u00e9 au niveau des \u00e9paules et des coudes. \n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> Un jeune couple fra\u00eechement d\u00e9barqu\u00e9 du centre commercial passe la porte et se fige un instant devant l&rsquo;entr\u00e9e, prenant vaguement conscience du d\u00e9calage de leur pr\u00e9sence. La fille, grande, mince, fleurant bon la petite bourgeoisie, tient dans sa main un petit sac <em>Galeria &amp; Inno, <\/em>contenant certainement des \u00e9chantillons de cr\u00e8me hydratante. L&rsquo;homme \u00e0 la veste en cuir rembourr\u00e9e leur glisse un mot discret et le couple s&rsquo;en va. J&rsquo;en profite pour me diriger \u00e0 mon tour vers la sortie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">\n***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n\tDehors la nuit tombe. Les passants pressent le pas pour rentrer chez\neux. Une femme arborant tous les signes relatifs \u00e0 la toxicomanie\ns&rsquo;approche de moi pour me demander si je n&rsquo;ai pas <em>\u00ab&nbsp;un peu\nd&rsquo;monnaye&nbsp;\u00bb<\/em> (prononcer \u00e0 la li\u00e9geoise&nbsp;: monna\u00efye).\nLe centre commercial des galeries Saint Lambert irradie d&rsquo;une lumi\u00e8re\nsans ambigu\u00eft\u00e9. Deux vigiles se font insulter par un jeune gars de\nla rue&nbsp;; soudain je me sens lourd et fatigu\u00e9. Envie de rentrer\nchez moi et de prendre une douche. Sur la route du retour \u00e0 mon\nappartement une petite boule d&rsquo;angoisse s&rsquo;installe dans ma gorge. Je\nper\u00e7ois la ville dans son ensemble&nbsp;: un magma d&rsquo;\u00e9nergies\nconfuses. \u00c7a peut rendre fou si tu plonges la t\u00eate dedans, parce\nqu&rsquo;une ville c&rsquo;est plein de fant\u00f4mes, de non-dits et d&rsquo;histoires\nglauques. \u00c7a gueule, \u00e7a g\u00e9mit, \u00e7a se plaint tout le temps, une\nville.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\n\tJe passe la porte de chez moi&nbsp;: une odeur rassurante m&rsquo;envahit.\nJe file dans la salle de bains et je prends une douche bien chaude.\nJe compte pas les minutes, je m&rsquo;en fous. Je go\u00fbte \u00e0 mon privil\u00e8ge.\nEnsuite, je me dirige \u00e0 mon bureau. La fen\u00eatre devant laquelle\nj&rsquo;\u00e9cris donne sur d&rsquo;in\u00e9gales b\u00e2tisses en briques rouges. J&rsquo;ai\nrecens\u00e9 cent cinquante trois vitres incrust\u00e9es dans ce panorama de\nmaisons bras dessus bras dessous, se frottant les oreilles dans la\nm\u00eal\u00e9e. Lorsque la nuit tombe, les carreaux translucides\ns&rsquo;illuminent, r\u00e9duisant les int\u00e9rieurs en castelets o\u00f9\ns&rsquo;incrustent des silhouettes silencieuses prises de convulsions\nroutini\u00e8res. Des ombres d&rsquo;oiseaux libres d&rsquo;inventer leurs\ntrajectoires passent en fr\u00f4lant les cr\u00eates anarchiques des toits,\ntandis que du foisonnement d&rsquo;art\u00e8res reliant le c\u0153ur de la ville \u00e0\nses p\u00e9riph\u00e9ries nous parviennent des rugissements de moteurs qui\ns&rsquo;entrem\u00ealent, se montent dessus, se mod\u00e8lent en une seule boule de\nson, une vague lointaine et continue. Comme si derri\u00e8re la muraille\nd&rsquo;urbanisme il n&rsquo;y avait rien d&rsquo;autre que la mer. \n<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La place Saint Lambert de Li\u00e8ge, enserr\u00e9e entre un centre commercial et un tribunal, charrie une population aussi h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne que les flaques de k\u00e9ros\u00e8ne flottant sur la Meuse. Quand la chimie s&rsquo;en m\u00eale \u00e7a donne un truc vraiment explosif dans le genre de la tuerie du 13 d\u00e9cembre 2011, lorsque, arm\u00e9 de grenades et d&rsquo;un fusil d&rsquo;assaut construit par la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/des-creux-et-des-bosses\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Des creux et des bosses<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":90,"featured_media":23371,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1671],"tags":[],"class_list":["post-23370","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-personnages-3-foule"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23370","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/90"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23370"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23370\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/23371"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23370"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23370"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23370"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}