{"id":23385,"date":"2020-01-29T22:27:38","date_gmt":"2020-01-29T21:27:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23385"},"modified":"2020-01-30T21:06:41","modified_gmt":"2020-01-30T20:06:41","slug":"la-cour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-cour\/","title":{"rendered":"La cour"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ailes qui frappent l\u2019air jusqu&rsquo;au ciel. Les pigeons d\u00e9sertent la cour en battements fr\u00e9n\u00e9tiques pour laisser la place aux enfants. Sous les arbres, \u00e0 des rep\u00e8res ancr\u00e9s dans les consciences, des rang\u00e9es d&rsquo;\u00e9coliers se forment lentement. La bougeotte gagne les gambettes ; pourquoi faut-il attendre, pourquoi ne peut-on pas se ruer gaiement dans les escaliers ? Frissons qui parcourent les corps. Ventres ronds, dos courb\u00e9s, hanches qui se dessinent chez les plus pr\u00e9coces face aux brindilles raides des autres silhouettes. Les jeans, joggings, jupes et fameux collants qui grattent. Perles et \u00e9lastiques de couleur dressent nattes et touffes en hauteur, barrettes vernies gliss\u00e9es dans les m\u00e8ches claires, n\u0153uds et \u00e9lastiques \u00e0 pompons divisent l&rsquo;ensemble des fils noirs. Baskets, lacets pour les plus grands, bottines ab\u00eem\u00e9es, h\u00e9rit\u00e9es de la grande s\u0153ur, qui laissent la trace du chantier jamais fini de sa cit\u00e9. Mouchoirs qui d\u00e9passent des poches gorg\u00e9es de papier bonbon, les mains qui sont fourr\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur pour en retrouver, les doigts collants d\u00e8s le matin. Finir son petit-d\u00e9jeuner \u00e0 la h\u00e2te, en cachette. Les \u00e9coliers quadrill\u00e9s par \u00e2ges. Certains ferment les yeux, terminent une nuit pas finie \u00e0 leur go\u00fbt. D\u2019autres sont \u00e9blouis, les visages r\u00e9coltent la lumi\u00e8re vive dans les vitres des toilettes. Des carr\u00e9s comme des miroirs refl\u00e8tent les silhouettes \u00e9tincelantes. Un gar\u00e7on attire une fille de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la lumi\u00e8re, il aimerait bien l\u2019embrasser, comme \u00e7a, pour jouer. Dehors, les pas tra\u00eenent sur les traces de la marelle. Un gar\u00e7on de neuf ans regarde autour de lui, les yeux agit\u00e9s de tics, rougis par son cauchemar de la veille qui l&rsquo;a suivi jusqu&rsquo;ici, h\u00e2te de rentrer en classe, espoir de se distraire. Une brunette d\u00e9coiff\u00e9e s&rsquo;\u00e9veille, sa joue rouge qu&rsquo;elle a frott\u00e9e pour effacer les lignes du drap. Elle baille en r\u00e9ponse \u00e0 deux gar\u00e7ons, fr\u00e8res aux lunettes assorties. Les surveillants eux-m\u00eames peinent \u00e0 \u00e9changer trois mots, la fatigue leur prend la bouche. Une femme \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge ind\u00e9termin\u00e9 g\u00e8re seule les arrivants dans la cour, elle fait le relais avec la gardienne, sans qu&rsquo;un mot ne soit \u00e9chang\u00e9 entre elles. Gestes vifs de militaire ne retire gu\u00e8re l&rsquo;envie des petits de se lover contre elle. Ils ne craignent pas le sec du rouge et noir des cheveux, le nez de corbeau, la voix rauque. Le corps a subi des grossesses, des malheurs, des tracas comme elle ne le dit pas, ils veulent s&rsquo;en saisir de leurs mains potel\u00e9es.\u00a0Sont tranch\u00e9es les pens\u00e9es brumeuses, les visages se pr\u00e9cisent dans leurs expressions, les regards deviennent vifs. Un homme arrive en retard, d\u2019une d\u00e9marche tranquille de g\u00e9ant, d\u2019ailleurs, c\u2019est \u00e0 \u00e7a qu\u2019il ressemble, c\u2019est comme cela qu\u2019on l\u2019appelle ici. La cour est son royaume. L&rsquo;air juv\u00e9nile n&rsquo;efface pas son autorit\u00e9, ses mains immenses cheminent dans les cheveux des petits. Sa barbe tire vers le bleu, comme de l&rsquo;encre. Ses sourcils fournis, remarquablement dessin\u00e9s en arc n&rsquo;effraient pas les enfants qui se disputent ses blagues, ses \u00e9loges, sa beaut\u00e9 en \u00e9cho \u00e0 la leur. Surveillant en chef, sa pr\u00e9sence anime les regards et les corps.\u00a0Sa voix grave, ponctu\u00e9e parfois de mots arabes r\u00e9sonne dans la cour, \u00e9tablit le cadre matinal, pr\u00e9pare les oreilles de chacun. Son travail est important, il joue les importants. Il mate les rebelles, il en a \u00e9t\u00e9 un, il a connu certaines cit\u00e9s o\u00f9 sont parqu\u00e9s les \u00e9coliers, il conna\u00eet tous les visages, tous les pr\u00e9noms et devine chaque jour une nouvelle histoire derri\u00e8re un regard. Les enfants pr\u00e9par\u00e9s, suivent les lignes jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre dans l\u2019\u00e9cole, la premi\u00e8re vague est pass\u00e9e et les oiseaux reviennent.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Premi\u00e8re r\u00e9cr\u00e9ation, se d\u00e9gourdir les jambes. Miettes de g\u00e2teaux sur les commissures des l\u00e8vres d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;\u00e9chappent les jeux o\u00f9 l\u2019on est autre. Les voix se modifient, les visages deviennent graves. De l\u2019autorit\u00e9 dans l\u2019arc des l\u00e8vres. Une sensualit\u00e9 dans la d\u00e9marche. De la gr\u00e2ce dans le port de t\u00eate. Les surveillants sont presque devenus indiff\u00e9rents \u00e0 la moindre singularit\u00e9 ; la cicatrice en forme de phare sur l\u2019avant-bras, le roux en bataille sur le front bomb\u00e9, les yeux comme des bogues sous des sourcils qui disparaissent dans la peau brune.\u00a0 Les enfants de divorc\u00e9s ont-ils des visages divis\u00e9s ? Non affirme la face de lune pleine, des grains de beaut\u00e9 parsem\u00e9s sur le nez ou la joue. Le blond de ses cheveux illumine ses traits, elle rit, son rire cristallin ; une petite cloche dans le vent. Une fille grande pour son \u00e2ge, bagarreuse, toujours quelque chose de cass\u00e9, elle n\u2019a peur de rien. Aussi brune et fine que l\u2019autre est blonde et ronde, elle se croit s\u0153ur de celle-ci, un mim\u00e9tisme de rigueur.\u00a0 Visage de lune pr\u00e9f\u00e8re celle qui ressemble \u00e0 une poup\u00e9e cass\u00e9e, Arlequin au visage particulier, unique, attrape et fige les regards, dans l\u2019indiff\u00e9rence compos\u00e9e de la concern\u00e9e, sous la protection de son amie lunaire. Les petits, qu\u2019ils soient gar\u00e7ons ou filles, jouent ensemble, remarque une autre enfant. Elle ne porte pas encore de lunettes, mais a d\u00e9j\u00e0 dompt\u00e9 sa myopie \u00e0 venir. Elle met du flou \u00e0 volont\u00e9 dans son regard gris et par l\u00e0, elle rend flou le monde. C&rsquo;est ce monde qu&rsquo;elle se pla\u00eet \u00e0 observer. Dans moins d\u2019un an, elle ira au coll\u00e8ge. Alors elle joue la grande et toise les petits. Certains ont un poignet cass\u00e9, une entorse, ils ressemblent \u00e0 des fourmis aux pattes ab\u00eem\u00e9es, de fr\u00eales cr\u00e9atures. La cha\u00eene de cheveux va du blond presque blanc, comme des fils en nylon, au noir mousseux, cr\u00e9pu, mais qu&rsquo;on ne mangerait qu&rsquo;en r\u00eaves. Les yeux gris se dissolvent dans le sol, la flaque ou bien le ciel. Le ciel dans la flaque. Dans la flaque, les reflets des enfants ondulent rapidement, comme quand le pinceau trempe dans un godet. Du brun en quantit\u00e9, voil\u00e0 les tourbillons de cheveux qui s&#8217;emm\u00ealent les uns aux autres, et puis celles qui ont les cheveux soigneusement attach\u00e9s et roul\u00e9s dans leurs bonnets \u00e0 l&rsquo;odeur de lavande pour \u00e9loigner les poux. Bouche d\u00e9form\u00e9e de celui qui h\u00e8le ses compagnons, rougit de son autorit\u00e9 nouvelle et fait aux filles le signe de s&rsquo;\u00e9loigner parce qu&rsquo;il va lancer le ballon en leur direction. Diviser pour mieux r\u00e9gner. \u00c0 quelques pas de l\u00e0, regard triste, l\u00e8vres gerc\u00e9es et toute la colonne vert\u00e9brale jusqu&rsquo;au cou coinc\u00e9e dans un corset, le petit bloc de chair et d&rsquo;os solidifi\u00e9s artificiellement ne peut pas jouer. Alors il se contente de regarder, l&rsquo;air toujours pr\u00eat \u00e0 pleurer, ses yeux pliss\u00e9s, bord\u00e9s de cro\u00fbtes jaun\u00e2tres. Ses camarades f\u00e9minines, \u00e0 moiti\u00e9 par compassion, moiti\u00e9 par d\u00e9go\u00fbt, ne lui signalent pas. En revanche, les odeurs d\u2019une demoiselle font qu&rsquo;elle en perd ses camarades. Rude journ\u00e9e aujourd\u2019hui,\u00a0les filles de clans n&rsquo;acceptent plus les excuses. La demoiselle est r\u00e9pudi\u00e9e. Elle n\u2019a pas la force de raconter pourquoi elle n\u2019a pas pris sa douche. Elle joue par terre, pr\u00e8s de la poubelle, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du gar\u00e7on qui, coinc\u00e9 dans son corps artificiel, ne peut baisser la t\u00eate pour lui dire de s\u2019\u00e9loigner. Une sauvage dont le nez pointu est lev\u00e9 vers le ciel, observe le b\u00e2timent qui se d\u00e9grade. Elle serre un marron dans son poing furieux. Elle prend de l&rsquo;\u00e9lan et le lance, avec un cri emprunt\u00e9 \u00e0 Nancy Allen dans <em>Blow Out<\/em>, regard\u00e9 par ses parents la veille. Le marron atteint la cible. De la poussi\u00e8re blanche tombe en neige fine sur un enfant qui \u00e9ternue avec surprise. L\u2019\u00e9colier fig\u00e9 dans son corset a vu la sc\u00e8ne, lui qui ne peut se servir de son corps ne comprend pas celle qui l\u2019utilise pour dissoudre l\u2019\u00e9cole. Visage pinc\u00e9, le regard intelligent mais l&rsquo;expression prise en otage par des frustrations. Elle court, d\u00e9passe une dizaine de fillettes accroupies pr\u00e8s de la fresque. Elle qui a toujours un mot \u00e0 dire ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 voir ces filles aux expressions placides qui \u00e9changent parfois dans la langue de leurs parents, entre leurs l\u00e8vres gerc\u00e9es. La plupart du temps, les mots ne sont pas n\u00e9cessaires entre elles. Blotties les unes contre les autres dans leurs doudounes claires, les dents s\u00e9parent le papier du bonbon au lait. Une autre d\u00e9chue de son clan est attir\u00e9e par celui des filles adoss\u00e9es \u00e0 la fresque. Elle ne partage ni leurs traits ni leurs langues, pourtant un air fragile, une sensibilit\u00e9 qui d\u00e9borde de son faci\u00e8s, et son odeur comme les amandes de leurs yeux rend possible l&rsquo;alliance. Elle rejoint le calme des autres, elle observe et ne dit rien, elle se voit offrir une feuille de papier chip\u00e9e \u00e0 la biblioth\u00e8que. Ses doigts apprennent rapidement les mouvements vifs et pr\u00e9cis de ses camarades, la feuille A4 devient cygne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le redoublant multiple en garde \u00e0 vue dans le pr\u00e9au fait couiner ses baskets sur le sol pour ennuyer le surveillant, seule activit\u00e9 qu\u2019il s\u2019autorise. Priv\u00e9 de la cour, tout lui rappelle qu\u2019on le consid\u00e8re moins que les autres et son ventre grogne comme un animal. Sa figure \u00e0 l\u2019\u00e9cart des autres. Visage prisonnier grimace contre les vitres du pr\u00e9au, les silhouettes en reflet dansent librement dans ses pupilles. Les autres ont le droit d\u2019avancer o\u00f9 ils veulent, lui ne peut m\u00eame pas aller manger. Les bruits de couverts et les cris de joie tambourinent dans son cr\u00e2ne, le voil\u00e0 qui cogne son front contre la vitre. Une grande vole du pain, la technique est rod\u00e9e, ses copines font diversion. La brune bagarreuse au corps ab\u00eem\u00e9 se plaint de l\u2019eau trop froide, c\u2019est la zizanie quand les \u00e9coliers se mettent \u00e0 l\u2019arroser, brouhaha des figures qui se fondent en un rire commun, jusqu\u2019\u00e0 ce que la voix rauque de la surveillante interrompe le jeu. Elle serait bien capable d\u2019appeler le g\u00e9ant. Le calme revient, la fille a des cloques sur les doigts, les cantini\u00e8res aux joues rouges marmonnent en s\u2019essoufflant qu\u2019une gosse allergique \u00e0 l\u2019eau, elle aura bien des peines plus tard. Un enfant fait l\u2019impasse sur son fruit. Et \u00e0 chacun sa particularit\u00e9, les cantini\u00e8res t\u00e2chent de faire le tri entre le r\u00e9el et les mani\u00e8res, servant avec plus ou moins de soin les assiettes de ceux qui oublient de dire merci. Premier service, les plus jeunes ignorent s\u2019ils ont faim, mais ce sont eux qu\u2019on privil\u00e9gie. Les grands tr\u00e9pignent, s\u2019excitent, se pressent, doublent, veulent avaler leur repas au plus vite pour retrouver les joies du dehors. Un gamin aux yeux exorbit\u00e9s, cheveux gras en boucles ternes se fait gronder\u00a0; il a l\u2019habitude, il n\u2019\u00e9coute que d\u2019une oreille, tire la langue \u00e0 ceux qui le moquent, se fait rappeler \u00e0 l\u2019ordre, baille malgr\u00e9 lui. Les cris des autres donnent l\u2019impression que c\u2019est lui qui retient le monde dans sa bouche, que c\u2019est du trou de sa figure que le chahut provient. Comme une princesse inaccessible, une fille \u00e0 la minuscule bouche en c\u0153ur siffle son cheval. Son regard appartient aux animaux qu\u2019elle invente et non aux autres, pourtant, tous cherchent \u00e0 captiver son regard. Les gar\u00e7ons s\u2019agitent, l\u2019interpellent, en vain, ils ne sont que des images sous ses yeux, ils ne peuvent pas compter, ils font partie de l\u2019ensemble qu\u2019elle nomme <em>invisibles<\/em>. Elles sont les reines de la corde, elles, ce sont les jambes qu&rsquo;elles font travailler plut\u00f4t que les doigts, elles n&rsquo;ont que faire de leurs mains glac\u00e9es qu&rsquo;elles r\u00e9chauffent entre deux sauts, soufflant dessus. Les perles de plastiques dans leurs nattes sombres claquent leurs dos en \u00e9chos \u00e0 leurs baskets contre le sol. Leurs manteaux \u00e9chou\u00e9s par terre, un gar\u00e7on marche dessus, il a voulu rattraper la balle, mais c&rsquo;est la corde qui le gifle. Il crie contre les filles qu\u2019il estime responsables, contre celles qui tenaient les cordes. Grossi\u00e8re erreur, toutes hurlent contre le gar\u00e7on, les gar\u00e7ons, ils prennent trop de place, et puis \u00e7a jure, crache, les poings se l\u00e8vent et c&rsquo;est la d\u00e9claration de guerre. Le surveillant aux cernes bleus s\u00e9pare le groupe, ses mains malhabiles s&#8217;emm\u00ealent dans les tresses, une s&rsquo;accroche \u00e0 sa montre et la fille hurle tr\u00e8s fort, si fort qu&rsquo;on entend plus qu&rsquo;elle. La g\u00eane colore en plaques les joues du pion qui s&rsquo;efface sur le plateau. Les enfants ont moins d&#8217;embarras \u00e0 crier le nom de celui qui sait faire : le g\u00e9ant. Il sort \u00e0 peine de la cantine, finit en h\u00e2te d\u2019engloutir une cl\u00e9mentine dont les gouttes giclent sur ses l\u00e8vres charnues. Il suce ses doigts, fait un pas quand les enfants essouffl\u00e9s en font cinq pour l\u2019atteindre, en t\u00e9moignant du drame de la cour. Il intervient, s\u00e9pare gar\u00e7ons et filles par un ordre pr\u00e9cis, ni familier ni grave, seulement l\u00e0, pr\u00e9sent, li\u00e9 aux sens des enfants qui s&rsquo;interrompent sur-le-champ. Tous \u00e2nonnent des excuses que l&rsquo;adulte fait r\u00e9p\u00e9ter jusqu&rsquo;\u00e0 ce que les mots deviennent clairs, audibles, et n&rsquo;ont pas \u00e0 \u00eatre devin\u00e9s sur les l\u00e8vres de chacun.\u00a0Il calme le jeu, pr\u00eate ses jambes \u00e0 la balle des gar\u00e7ons. Les filles reprennent leurs cordes, exclues de taper dans la balle, avec l\u2019envie de frapper les t\u00eates dures des moqueurs qui ricanent dans le dos du surveillant. Attitudes et corps arqu\u00e9s, elles ruminent leur vengeance. Des yeux sages sondent la fresque qu&rsquo;elles occupent d&rsquo;habitude, envahie ce midi par un autre groupe. La chef, fillette \u00e0 la peau caramel et visage de poup\u00e9e Corolle, porte une marini\u00e8re d\u00e9voilant de fr\u00eales \u00e9paules, ses mains t\u00e2ch\u00e9es de feutre pos\u00e9es sur ses hanches. Ses amies sont soud\u00e9es, elles se tiennent, se soutiennent, sont les favorites du g\u00e9ant et r\u00e9gentent la cour en accord avec le reste des clans. Des gar\u00e7ons aimeraient les rejoindre, dissiper l&rsquo;ordre, mais la chef veille au grain. Un gar\u00e7on s\u2019autorise parfois \u00e0 l\u2019approcher, couronn\u00e9 du succ\u00e8s de son audace, un brun en bataille comme un personnage de bande-dessin\u00e9e que la fille aimerait bien feuilleter, quand elle en aura l\u2019envie. Un groupe de gar\u00e7ons \u00e9changent des cartes, regards riv\u00e9s au sol, murmures et cris en alternance, ils se doivent de rester discrets, leurs corps bascul\u00e9s vers l\u2019avant, regroup\u00e9s en cercle\u00a0: futurs parieurs ou collectionneurs\u00a0? Ils en gardent le secret. Une petite invente avec son groupe des jeux o\u00f9 les personnages sont des monstres. Elles font le concours de grimaces, anarchiques demoiselles qui int\u00e8grent volontiers les gar\u00e7ons \u00e0 leurs jeux, convenant dans l\u2019intimit\u00e9 que les filles sont les meilleures pour fa\u00e7onner leurs visages de la pire des mani\u00e8res. Le surveillant arr\u00eate la balle, passe devant le groupe, fronce les sourcils, s\u2019\u00e9loigne sans comprendre les rires, il ne le sait pas, le beau g\u00e9ant, que les laides l\u2019emportent toujours.<br> <br> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Visages qui se d\u00e9voilent dans la lumi\u00e8re plus douce, ombre incroyable du corps d\u2019immeubles encerclant l&rsquo;\u00e9cole. Ombre d\u00e9concertant les plus petits, agit\u00e9s d\u2019un vertige nouveau. Pas h\u00e9sitants, pieds qui s\u2019entravent. Habitu\u00e9s, les grands y sont indiff\u00e9rents. Des enfants se racontent des secrets. Un grand p\u00e2le joue avec une petite fris\u00e9e au cerceau. Il lui apprend le geste, ses mots sont h\u00e9sitants, il ne vient pas d&rsquo;ici et son visage lui dit \u00ab\u00a0Je t&rsquo;\u00e9coute\u00a0\u00bb malgr\u00e9 tout. Il se penche et les boucles de la fille lui chatouille le menton. Elle suit la courbe du grand et jette le cerceau qui rebondit sur le sol avant de revenir dans ses mains, la magie d\u2019un jeu ma\u00eetris\u00e9. Des filles rient, touchent les boucles fris\u00e9es, comparent la peau blanche \u00e0 la leur, plus fonc\u00e9e, en rient, adoptent leur \u00ab Boucle d\u2019Or \u00bb tandis que le grand dadais \u00e9tranger est propos\u00e9 en mariage \u00e0 cette derni\u00e8re. Les joues s\u2019\u00e9chauffent, les langues se d\u00e9lient, les rires r\u00e9sonnent fort, les mains se serrent. La frondeuse qui jetait son marron sur le mur effrit\u00e9 r\u00eave de vrais constructions, celles qui demeurent depuis des si\u00e8cles au d\u00e9tour des d\u00e9serts. Elle trace de l\u2019index des triangles, des hi\u00e9roglyphes sur les murs. Une fille qui ne sera jamais son amie griffe sur ses joues d\u2019autres symboles. Elle se fait du mal pour qu&rsquo;on lui veuille du bien. Un \u00eatre minuscule chuchote sa peine d&rsquo;\u00eatre gard\u00e9 par une femme qu&rsquo;il n&rsquo;appelle pas maman, face contre l&rsquo;arbre. Sa peau douce prend les marques de s\u00e8ve s\u00e9ch\u00e9e. Les marques d\u2019une journ\u00e9e se dessinent partout, sur tout le monde. La poussi\u00e8re et le pollen ternissent\u00a0les visages brillants de sueur. Une ma\u00eetresse combat son tabagisme en restant dans la cour, \u00e0 m\u00e2cher \u00e9nergiquement du chewing-gum. Elle est agit\u00e9e \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur, mais les enfants passent devant elle comme si elle \u00e9tait une statue. Une autre ma\u00eetresse la rejoint, sourit aux filles de la fresque qui sont d\u00e9j\u00e0 parties, sourire adress\u00e9 aux traces laiss\u00e9es, des traces qu\u2019il faudra aller ramasser, puis classer dans la boite aux objets perdus. Elle remarque les discrets, elle a un sourire qu\u2019elle leur r\u00e9serve tout particuli\u00e8rement, comme pour les distinguer dans la foule. Une petite blonde pr\u00e9f\u00e8re la lecture alors elle garde riv\u00e9s ses yeux sur le livre. Livre \u00f4t\u00e9 de ses mains par des camarades, jet\u00e9 au sol et pi\u00e9tin\u00e9 sans g\u00eane. Quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t, la m\u00eame sc\u00e8ne ou bien \u00e9tait-ce la m\u00eame fillette ? Blonde souvent renferm\u00e9e dans son int\u00e9riorit\u00e9, on lui avait pris son livre pour le mettre \u00e0 la poubelle, la rappeler \u00e0 la cruaut\u00e9 du r\u00e9el. Les sourires s&rsquo;\u00e9taient durcis dans les yeux de la lectrice qui a d\u00fb plonger ses mains dans les ordures pour y r\u00e9cup\u00e9rer son tr\u00e9sor. Peut-\u00eatre avait-elle ripost\u00e9, une amiti\u00e9 l\u2019avait finalement li\u00e9e avec celle qui avait os\u00e9 jeter le livre. Les coups, les mots, les gestes de r\u00e9conciliation se m\u00e9langent un peu\u2026 C\u2019\u00e9tait d\u00e9finitivement plus t\u00f4t. Les ann\u00e9es se confondent, les visages aussi, mais une voix, un geste, permet \u00e0 madame V. d\u2019organiser la m\u00e9moire de la cour, elle qui en est l\u2019une des gardiennes. Un homme bruyant, pitre, aussi populaire que le g\u00e9ant, version professeur, salue ses coll\u00e8gues d\u2019une courbette exag\u00e9r\u00e9e. Les enfants rient. Madame V. a retenu tous les rires, m\u00eame ceux qui ne s\u2019entendent pas, ceux qui se dessinent sur les visages qui se pr\u00e9servent.<br> <br> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Chacun se d\u00e9barrasse de l&#8217;embarras du corps, assume ses bizarreries d&rsquo;individu, l&rsquo;\u00e2ge n&rsquo;a pas grand-chose \u00e0 voir l\u00e0-dedans. Les marches sont assur\u00e9es, les escaliers correctement descendus \u00e0 pr\u00e9sent. Les blessures sont r\u00e9par\u00e9es et conf\u00e8rent au corps de la puissance, doubl\u00e9e par l&rsquo;assurance des derniers jours o\u00f9 l&rsquo;on n&rsquo;a plus rien \u00e0 prouver. Des pr\u00e9noms vont et viennent. Le gar\u00e7on boutonneux garde les cicatrices de ses nombreuses bagarres, mais le voil\u00e0 qui murmure \u00e0 l&rsquo;oreille d&rsquo;une amie sa vie d&rsquo;avant. Son \u00eatre se dissout dans les cheveux entre lesquels le monde circule, \u00e9merveillement. Et eux sont des visages qui ne se regardent pas comme on les regarde. Leurs bouches s&rsquo;agitent pour parler de ce qu&rsquo;ils ressentent, de leurs yeux d\u00e9coulent des humeurs quand leurs joues ne cuisent pas de la rare v\u00e9rit\u00e9. Une balle glisse sur le sol, puis bondit dans les airs. Un gar\u00e7on joue au foot sans \u00e9conomiser son \u00e9nergie. Il se moque gentiment d\u2019un camarade dont la voix a tendance \u00e0 grimper dans les aigus lorsqu\u2019il est m\u00e9content. Et cela va vite\u00a0! Lui, il a le droit \u00e0 des viennoiseries, des c\u00e2lins, une console de jeux et des vacances \u00e0 la plage chaque \u00e9t\u00e9, il a tendance \u00e0 le r\u00e9p\u00e9ter, il ne voit pas qu\u2019autour de lui, les autres mentent pour \u00e9galer ce qu\u2019il raconte ou baissent les yeux, humili\u00e9s. Il renifle, tape dans la balle. Il aimerait la garder pour une fois. Il aimerait avoir l\u2019avantage. Lui, il sait que son oncle aura du retard, qu\u2019il sentira l\u2019alcool, qu\u2019il devra lui-m\u00eame porter les sacs d\u2019\u00e9picerie remplis \u00e0 ras-bord.\u00a0Il sait qu\u2019il n\u2019aura pas de vacances, qu\u2019il ira au bled pendant deux mois, seule possibilit\u00e9 d\u2019horizon, mais c\u2019est encore un peu loin, et c\u2019est une coupure plus qu\u2019autre chose. Il aimerait en parler, on sent que les mots, il les garde dans ses l\u00e8vres qu\u2019il mord. Pour oublier ses frustrations, il se ronge les ongles. Il garde le sourire, il garde sa force. Il passe son bras sur son front sal\u00e9 de sueur, c\u2019est tout ce qu\u2019il faut, passer son bras sur son front, rouvrir les yeux embu\u00e9s, et c\u2019est devenu une fin d\u2019apr\u00e8s-midi de printemps. Les filles n\u2019ont plus de vestes \u00e0 jeter au sol, leurs jupes et pantalons se sont all\u00e9g\u00e9s, elles \u00e9cartent les bras pour se laisser tanguer, les chemises sont des voiles dans le vent. Les corps se rel\u00e2chent, les ma\u00eetres et les ma\u00eetresses se confondent avec les surveillants et les surveillantes. On se dit \u00ab\u00a0tu\u00a0\u00bb sans y faire attention, c\u2019est la r\u00e9cr\u00e9, la kermesse, peu importe. Tout le monde se sent grandit. Ils sont toujours l\u00e0, les esprits forts de chacun, les corps de chacun, les individualit\u00e9s class\u00e9es par \u00e2ge qui se confondent en un seul jeu. La fille au visage unique porte un collier fabriqu\u00e9 par sa ma\u00eetresse\u00a0; un fil rouge qui perce un coquillage ramass\u00e9 sur la plage de sa propre enfance. Elle porte fi\u00e8rement ce collier comme les autres \u00e9l\u00e8ves de sa classe. Elle caresse le coquillage, \u00e9mue, elle fait un signe de la main dans le vide pour d\u00e9tourner le regard de sa ma\u00eetresse et en profite pour essuyer une larme. Dans la larme, pois translucide, \u00e9clatent les autres\u00a0: mille visages \u00e0 garder au plus pr\u00e8s du c\u0153ur, elle frappe sa poitrine plate pour s&rsquo;en assurer.<br> <br> \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ce monde dans les yeux d&rsquo;enfants se refl\u00e8te dans le regard adulte. Sortie des classes, d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Les traces ont disparu des joues de la fillette qui rit, nez en trompette, frange indocile, taches de rousseur. C\u2019est la petite s\u0153ur de quelqu\u2019un. Les surveillants ont des corps qui s&rsquo;\u00e9tirent, se dispersent, s\u2019\u00e9vaporent. Les enfants oublient d\u00e9j\u00e0 les visages de ceux qui ont surveill\u00e9 leurs mouvements, sauf peut-\u00eatre celui du g\u00e9ant, celui qu\u2019on trouvait beau et qui a fini par faire tournoyer dans les airs de rares \u00e9lus. Le privil\u00e8ge n\u2019a pas compt\u00e9 tant que cela dans les souvenirs. Ce qui comptait, c\u2019\u00e9tait que de l\u00e0, on voyait la cour en acc\u00e9l\u00e9r\u00e9\u00a0: entre autres, les couleurs vives de la fille au visage unique, la lune dont on ne comprendra jamais la face cach\u00e9e, la douce amie qui connaissait les filles des fresques mieux que personne, l\u2019agressif qui dompta les premiers \u00e9mois, les mots dits, pens\u00e9s, lus, partag\u00e9s, les visages de passage, les tendresses de toujours. La cour, le brassage des \u00eatres. La cour, un monde en soi. Le monde, savoir qu\u2019il ne s\u2019\u00e9croulera jamais, puisque sans cesse refl\u00e9t\u00e9 par cette lumi\u00e8re qui filtre les corps, cette lumi\u00e8re de l\u2019enfance dont il faut se saisir, la main tendue en avant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Ailes qui frappent l\u2019air jusqu&rsquo;au ciel. Les pigeons d\u00e9sertent la cour en battements fr\u00e9n\u00e9tiques pour laisser la place aux enfants. Sous les arbres, \u00e0 des rep\u00e8res ancr\u00e9s dans les consciences, des rang\u00e9es d&rsquo;\u00e9coliers se forment lentement. La bougeotte gagne les gambettes ; pourquoi faut-il attendre, pourquoi ne peut-on pas se ruer gaiement dans les escaliers ? Frissons qui parcourent <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-cour\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">La cour<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":286,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1590,1722],"tags":[1724,1014,228,316],"class_list":["post-23385","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-un-hiver-personnages","category-personnages-3-foule-un-hiver-personnages","tag-cour","tag-ecole","tag-enfance","tag-foule"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23385","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/286"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23385"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23385\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23385"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23385"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23385"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}