{"id":23411,"date":"2020-01-30T08:58:06","date_gmt":"2020-01-30T07:58:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23411"},"modified":"2020-04-26T08:12:25","modified_gmt":"2020-04-26T06:12:25","slug":"le-serveur-blond-de-la-charcuterie-delahousse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-serveur-blond-de-la-charcuterie-delahousse\/","title":{"rendered":"Le serveur blond de la charcuterie Delahousse"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le stand de la charcuterie Delahousse le plus grand du march\u00e9 s\u2019\u00e9tend sur une dizaine de m\u00e8tres. Cinq serveurs. Sept les jours d\u2019affluence. Un samedi, vers 9H, je vais acheter du jambon chez Delahousse artisan charcutier. Ce qui me pousse chez Delahousse ce matin l\u00e0, c\u2019est ma curiosit\u00e9 pour l\u2019un de ses serveurs. J\u2019avais pu l\u2019observer depuis l\u2019\u00e9talage de l\u00e9gumes qui est en face. Longtemps qu\u2019il m\u2019intriguait. C\u2019\u00e9tait m\u00eame devenu une sorte d\u2019obsession du samedi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au stand des poireaux , des salades et des courges: j&rsquo;attends. Temps offert \u00e0 l\u2019observation. Mon \u0153il glisse de l\u2019\u00e9tal aux nuques, des courges aux profils, s\u2019attarde aux visages qui passent. Se hasarde au flou des formes et des couleurs, y extirpe un d\u00e9tail, le d\u00e9laisse. Fl\u00e2ne. Est soudain happ\u00e9. Ne peut plus se d\u00e9tacher. Est saisi. Se fige. \u00c7a c\u2019\u00e9tait produit du c\u00f4t\u00e9 des jambons. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 litt\u00e9ralement happ\u00e9e par lui. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lui. Un visage qui se penche. Un sourire dans la d\u00e9coupe, la pes\u00e9e, le pliage. Les grands couteaux. Les feuilles de papier translucide. Le papier blanc glac\u00e9. Le d\u00e9placement longitudinal des tabliers, certains asym\u00e9triques aux \u00e9paules ou des blouses de coton un peu \u00e9paisses ou encore de la veste pied de poule fa\u00e7on boucher du patron. Je le vois dans son polo sombre avec son tablier blanc. Il est grand, mince. Il a des \u00e9paules larges qu&rsquo;on dirait d\u2019un nageur. Une t\u00eate ronde, des cheveux coup\u00e9s tr\u00e8s courts, blond roux, avec un d\u00e9but de calvitie. Trente ans \u00e0 peine. Il se tient l\u00e9g\u00e8rement inclin\u00e9 vers l\u2019avant, la t\u00eate un peu pench\u00e9e sur sa droite. Ses gestes sont amples, presque trop larges mais adroits. Quant il pr\u00e9sente la tranche gabarit sur la feuille, il a un sourire comme une \u00e9clipse et dit : \u00ab \u00e7a vous ira comme \u00e7a ? \u00bb D\u2019une voix calme, douce et claire. Il \u00e9volue avec aisance. Je remarque pourtant un discret tique \u00e0 l\u2019\u00e9paule droite, elle remonte vers l\u2019oreille quand il prend la commande d\u2019un nouveau client et son regard bleu qui s\u2019est fix\u00e9 sur son interlocuteur fuit soudain obliquement. Comme une timidit\u00e9 qui arriverait \u00e0 contre temps. Et le visage s\u2019absente, semble chercher ailleurs, se durcit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce gar\u00e7on a du charme, me dis-je  en le regardant. Il d\u00e9bite une tranche de p\u00e2t\u00e9, dodeline l\u00e9g\u00e8rement de la t\u00eate en conversant  avec une petite dame aux cheveux mauves. Lui ? Celui-l\u00e0? De surcroit, au milieu des jambons ? J\u2019ai le r\u00e9flexe stupide et incontr\u00f4lable d\u2019associer charcuterie et march\u00e9 noir, charcuterie et collaboration, charcuterie et d\u00e9nonciation charcuterie\u2026&nbsp;\u00e7a remonte devant les p\u00e2t\u00e9s et aussit\u00f4t je pense \u00e0 , La travers\u00e9e de Paris, ce film que je n\u2019arriverai jamais \u00e0 aimer. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le serveur qui se tient de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitrine r\u00e9frig\u00e9r\u00e9e m\u2019attire irr\u00e9sistiblement avec et malgr\u00e9, les travers, les pieds, les langues. Malgr\u00e9 La travers\u00e9e de Paris.  L\u2019ai je crois\u00e9 dans un moment de ma vie que je me suis efforc\u00e9e d\u2019oublier ? Est-il d\u00e9positaire d\u2019un \u00e9v\u00e9nement traumatique refoul\u00e9 ? Ce mort entraper\u00e7u sur une civi\u00e8re du quai de la station Bonne Nouvelle quelques mois plus t\u00f4t ? Ai-je crois\u00e9 sa photographie dans une revue de cin\u00e9ma ou accol\u00e9e \u00e0 un crime atroce ? Je le regarde. C\u2019est vague. Impr\u00e9cis.  Flou. T\u00e9nu. D\u00e9calage, Disjonction, Contradiction. C\u2019est, me dis-je, cette impression, qu\u2019il n\u2019est pas \u00e0 sa place, \u2014l\u2019est-on  jamais au  milieu des mortadelles et des j\u00e9sus \u2014 qu\u2019il est l\u00e0 pour autre chose que ce qu\u2019il ex\u00e9cute devant moi. Il \u00e9veille aussit\u00f4t des sentiments contradictoires.  C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut chercher, me dis-je. L\u00e0 o\u00f9 \u00e7a disjoncte. Impression paradoxalement renforc\u00e9e par son aisance \u00e0 jouer son r\u00f4le : adresse \u00e0 prendre une commande, \u00e0 d\u00e9biter, \u00e0 servir, comme s\u2019il \u00e9tait n\u00e9 un hachoir \u00e0 la main au point de se fondre \u00e0 la lign\u00e9e des Delahousse. Un fils ? Trop svelte, trop blond  \u2014 la plupart des serveurs sont \u00e0 l\u2019image du patron, des bruns taill\u00e9s comme des bucherons, m\u00eame la femme, la seule du groupe. Un cousin? Le futur gendre ? L\u2019amant du p\u00e8re? Son \u00e2me damn\u00e9e ? Il y a,  je le pressens,  quelque chose \u00e0 d\u00e9couvrir dans l\u2019arri\u00e8re cuisine des chairs porcines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le serveur blond de la charcuterie Delahousse malgr\u00e9 son habilet\u00e9 \u00e0 d\u00e9biter n\u2019est pas l\u00e0 par vocation. Un ch\u00f4meur qui a trouv\u00e9 cet int\u00e9rim vente en charcuterie ? C\u2019est le plus probable mais \u00e7a ne r\u00e9sout pas l\u2019impression de plus en plus vive qu\u2019il exerce sur moi. Il est l\u00e0, pour autre chose que l\u2019argent qu\u2019il gagne, comme moi, qui sous pr\u00e9texte de jambon, suis l\u00e0 pour autre chose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019attends dans la file de la Charcuterie Delahousse. Sept personnes me devancent. J\u2019\u00e9vite de trop regarder le serveur. Je plonge dans les pieds gel\u00e9s, les chairs mouchet\u00e9es, les rouges doux, les roses, les ocres des lards et des couennes. J\u2019inspecte les blocs de jambon, je choisis mentalement le \u00ab maison cubique \u00bb. \u2014 Des tranches tr\u00e8s fines, demanderai-je. Il devra r\u00e9gler la machine, il devra me pr\u00e9senter un exemplaire de la tranche, \u00e7a me fera gagner du temps. Je contemple une langue blanche bleuie et velue puis je glisse sur le c\u00e9leri r\u00e9moulade. La probabilit\u00e9 de tomber sur le serveur blond m\u2019est favorable, une chance sur deux. D\u2019apr\u00e8s mes calculs, ce sera lui ou le serveur aux yeux \u00e9normes, mais vraiment \u00e9normes, infirmes derri\u00e8re les verres de lunettes \u00e9pais comme des tranches de p\u00e2t\u00e9. Regard convergeant qui d\u00e9borde les montures et manque infailliblement sa cible. Une taille 12 ans, la t\u00eate allong\u00e9e trop grande pour l\u2019ensemble. Lui aussi je l\u2019avais remarqu\u00e9 au milieu des bucherons Delahousse. Lui non plus ne cadrait pas. Lui et le grand blond comme les duettistes d\u2019un num\u00e9ro de lancer de couteau avec le petit pour cible bien entendu ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je regarde le serveur blond de la charcuterie Delahousse. Il dirige son couteau vers un fromage de t\u00eate. Son regard oblique  s\u2019abstrait. Je pense qu\u2019il d\u00e9taille ce qui d\u00e9file de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitrine r\u00e9frig\u00e9r\u00e9e; leurs visages. Tout en ex\u00e9cutant avec adresse une d\u00e9coupe c\u2019est comme s\u2019il prenait note. \u00c0 la d\u00e9rob\u00e9e. Il \u00e9value. Il fixe. Pour garder m\u00e9moire : la vieille aux cheveux mauves, la grande \u00e0 casquette emmitoufl\u00e9e dans ses \u00e9charpes (moi en l\u2019occurrence), le couple de septuag\u00e9naires. Je pense que l&rsquo;attention qu\u2019il dirige secr\u00e8tement vers la client\u00e8le il l\u2019exerce aussi c\u00f4t\u00e9 charcuterie. Le serveur blond de la charcuterie \u00e0 la fois acteur et spectateur de la com\u00e9die des jambons.  <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon tour arrive. Bref \u00e9change de sourires. Regards furtifs de timides \u00e0 timides. \u2014 Un kilo de poireaux m\u2019entends-je dire. Non, ce n\u2019est pas un lapsus. C\u2019est r\u00e9fl\u00e9chi. Commencer sur un l\u00e9ger d\u00e9rapage et voir o\u00f9 cela nous conduira. Il ne dit pas : \u2014 Alors , mal r\u00e9veill\u00e9e ce matin. Ni : \u2014 Les l\u00e9gumes c\u2019est en face.&nbsp;Il rit. Ne semble pas dupe, mais de quoi ? Je ris avec lui et je repars avec 7 tranches de jambon ultrafines.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je l\u2019ai crois\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises dans la for\u00eat o\u00f9 je marche quotidiennement. Avec ou sans chien. Avec ou sans livre \u2014 il lit en marchant. Bref saluts ou rien. J\u2019ai achet\u00e9 quelques fois du jambon, parfois il m\u2019a servie. Un samedi il avait disparu. Je reconnais l\u2019avoir cherch\u00e9 du regard chaque fois que j\u2019allais au march\u00e9. Un matin je l\u2019ai vu derri\u00e8re le bar du petit zinc du march\u00e9 il servait les caf\u00e9s. Je me suis install\u00e9e au bar j\u2019ai command\u00e9 un caf\u00e9 et nous avons parl\u00e9. Longtemps parl\u00e9. Tout ce qu\u2019il m\u2019a racont\u00e9 \u00e9clairait l\u2019intuition que j\u2019avais eue. Tout concordait.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le stand de la charcuterie Delahousse le plus grand du march\u00e9 s\u2019\u00e9tend sur une dizaine de m\u00e8tres. Cinq serveurs. Sept les jours d\u2019affluence. Un samedi, vers 9H, je vais acheter du jambon chez Delahousse artisan charcutier. Ce qui me pousse chez Delahousse ce matin l\u00e0, c\u2019est ma curiosit\u00e9 pour l\u2019un de ses serveurs. 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