{"id":23435,"date":"2020-01-30T20:35:29","date_gmt":"2020-01-30T19:35:29","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23435"},"modified":"2020-01-30T20:35:31","modified_gmt":"2020-01-30T19:35:31","slug":"bulle-tram","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/bulle-tram\/","title":{"rendered":"Bulle tram"},"content":{"rendered":"\n<p>Contre la derni\u00e8re porte coulissante arri\u00e8re aux formes arrondies, lui, petit, la soixante pass\u00e9e, moustaches grises, se tient coute que coute. Il emp\u00eache la porte de se refermer. Du quai et son sol de granit fonc\u00e9 par la pluie, \u00e9vitant flaque apr\u00e8s flaque, dans un rythme sautillant, deux adolescents, un brun, un blond, l\u2019un petits boutons \u00e9parses sur le visage, l\u2019autre pas encore, surgissent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, tremp\u00e9s, soulag\u00e9s (en p\u00e9riode gr\u00e8ve les trams se font rares) d\u2019avoir pu franchir l\u2019antre de la rame vitr\u00e9e. Merci Monsieur! Ah non, pas merci du tout! Monsieur! Assise non loin de l\u00e0, d\u2019une voix douce mais ferme (sa patience a des limites), une dame adresse la parole \u00e0 monsieur Moustaches. Laissez cette porte, nous on veut renter chez nous! Ses grandes boucles d\u2019oreilles couleur or luisent sur sa peau noire, sur fond de tissu moquette des si\u00e8ges thermoform\u00e9s deux par deux et d\u2019appuie-t\u00eates jaune citron. Ses quelques mots lanc\u00e9s dans l\u2019espace du tram font l\u2019unanimit\u00e9 et trouvent des \u00e9chos. On est fatigu\u00e9s! On veut rentrer! Alors laissez la porte se refermer. SVP! Monsieur!\u00a0 Invisible dans son cockpit \u00e0 l\u2019avant, mais possiblement audible de mani\u00e8re m\u00e9canis\u00e9e par le biais de micro dans le plafond, le conducteur intervient \u00e0 son tour. Merci-de-d\u00e9-ga-ger-les-portes pour-que- le-tram-puisse-repartir-je-r\u00e9p\u00e8te-d\u00e9\u2014\u2014ga\u2014\u2014gez-les-portes-pour-que-le-tram-puisse-repartir. Son annonce produit, il fallait s\u2019y attendre, l\u2019effet inverse. Moustaches se braque. D\u00e8s que la porte commence \u00e0 coulisser dans le sens de la fermeture, pour reformer le continuum de vitre tant d\u00e9sir\u00e9 par les voyageurs, il se remet illico en position, se disant pour lui m\u00eame (son visage qui jubile le laisse imaginer): Ouh la la, elle risque de se refermer. Et s\u2019interpose. Alors, la porte, gr\u00e2ce au syst\u00e8me de s\u00e9curit\u00e9 qui la conduit \u00e0 se r\u00e9ouvrir \u00e0 la moindre entrave, se r\u00e9ouvre. Se referme, se r\u00e9ouvre, se referme, se r\u00e9ouvre, dans un mouvement spasmodique, comme hoquetant. Le tram reste \u00e0 quai. Moustaches semble, comment dire?\u2026 aux anges. A ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 son sourire atteint le summum de l\u2019\u00e9panouissement, un gar\u00e7on d\u2019une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, p\u00e2le et brun, traits fins, nez aquilin, peut-\u00eatre d\u2019origine moyen-orientale, en tout cas m\u00e9diterran\u00e9enne, pas tr\u00e8s grand lui non plus, mais l\u2019air d\u00e9termin\u00e9, p\u00e8te un c\u00e2ble ou, pour le d\u00e9crire par une autre m\u00e9taphore avoisinant le sujet central de l\u2019histoire, sort de ses gonds.\u00a0 Il commence \u00e0 crier en direction de la porte du tram, toujours tant bien que mal maintenue ouverte par Moustaches. Je vais le virer d\u2019ici ce connard!\u00a0 Et il lui fonce dessus, retenu par une m\u00e8re de famille, cheveux color\u00e9s de reflets roux tir\u00e9s en queue de cheval, manteau en fausse fourrure bordeaux dont les fibres brillent encore de gouttelettes de pluie, dr\u00f4le de grosse peluche, agripp\u00e9e \u00e0 une des barres verticales de la rame, qui le raisonne.\u00a0 Allez, \u00e7a sert \u00e0 rien de s\u2019\u00e9nerver contre un vieux fou pareil. De m\u00eame, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, mais en contre-bas, car assis, donc apparaissant lui aussi sur fond de tissu moquette et appuie-t\u00eate jaune, un trentenaire, \u00e9l\u00e9gamment habill\u00e9, bien qu\u2019avec une coupe de cheveu fantaisiste, il ressemble \u00e0 un footballeur dans le civil, prend les choses du bon c\u00f4t\u00e9. C\u2019est pas grave, calmons-nous. Tandis que juste derri\u00e8re, un autre homme se l\u00e8ve d\u2019un coup de sa place, il est plus jeune, lui aussi \u00e9l\u00e9gant, peut-\u00eatre v\u00eatu en gris, d\u2019un costume ou un manteau, un jeune homme noir, beau. Moi je m\u2019en fous qu\u2019il soit vieux, je vais lui casser la gueule! Et certains de l\u2019encourager. Oui \u00e7a suffit, on veut que le tram d\u00e9marre. D\u2019ailleurs la voix du conducteur invisible se fait de nouveau entendre. D\u00e9gagez-la-porte! A c\u00f4t\u00e9 du jeune homme v\u00e9n\u00e8re, une dame opulente, commente la situation. Il est fou!\u00a0 Il a bu! Il est compl\u00e8tement ivre!\u00a0 Et de nouveau, la voix du plafond, de plus en plus forte, invoquant un argument typiquement guignolesque. Si-dans-trois minutes-on-n\u2019est-pas-partis-j\u2019appelle-les-gendarmes!. Entre temps, Moustaches, toujours l\u00e0, ayant entendu le gar\u00e7on p\u00e2le, s\u2019\u00e9nerve, on ne sait pas pourquoi, contre lui plut\u00f4t qu\u2019un autre, les poings en avant tel un boxeur. Viens te battre si t\u2019es un homme! Viens, mauviette (terme confirmant qu\u2019il a bien au moins la soixantaine pass\u00e9e qu\u2019indique son physique). La m\u00e8re peluche retient le gar\u00e7on p\u00e2le pendant que du c\u00f4t\u00e9 de la porte, un homme, grand mince, \u00e9bouriff\u00e9, qui ne s\u2019\u00e9tait pas encore manifest\u00e9 mais tout de m\u00eame silencieusement fait remarqu\u00e9 de certain.e.s (la m\u00e8re peluche justement\u2026) \u00a0\u00e0 cause du surprenant anorak imperm\u00e9able \u00e0 motif de feuilles de ch\u00eane qu\u2019il porte, tenue originairement de camouflage commu\u00e9e \u00e0 l\u2019inverse de sa fonction en milieu urbain (mais \u00e0 coup s\u00fbr pratique les jours de pluie), essaie de pousser Moustaches dehors. Et on entend, de plus belle\u2026 D\u00e9gagez la porte! Il est ivre! On veut rentrer! Lui casser la gueule! Les-gen-da-rmes!. Et Moustaches d\u2019agiter ses poings en l\u2019air. Viens ici te battre j\u2019te dis. Les deux ados rigolent, la m\u00e8re et le jeune homme p\u00e2le l\u2019ignorent car maintenant ils discutent, le footballeur est au t\u00e9l\u00e9phone, la femme aux boucles d\u2019oreilles compte \u00e0 haute voix \u00e0 quelle heure elle arrivera chez elle, tandis que depuis l\u2019avant du tram une rumeur, un brouhaha, mi-amus\u00e9 mi-r\u00e2leur compose un bruit de fond. Mais qu\u2019est-ce qui se passe?! Quand le d\u00e9nouement se produit d\u2019une mani\u00e8re inattendue. Une bande de quatre ou cinq jeunes \u00e0 capuches, voulant monter dans le tram, par un effet de vases communicants, font glisser insensiblement Moustaches sur le quai. La porte coulisse enfin jusqu\u2019\u00e0 la but\u00e9e finale. On aurait cru l\u2019affaire termin\u00e9e, mais, ultime rebondissement, le visage moustachu, hurlant, probablement des insanit\u00e9s, \u00e9tant donn\u00e9 son doigt brandi bien haut conjointement \u00e0 ses grimaces, se colle \u00e0 la vitre lat\u00e9rale embu\u00e9e au-dessus de la derni\u00e8re rang\u00e9e de si\u00e8ges, immobilisant encore le tram. Clameur g\u00e9n\u00e9rale. Oh non! La sonnette de synth\u00e8se retentit. Profitant d\u2019une reprise de souffle de l\u2019obstin\u00e9 au doigt d\u2019honneur qui l&rsquo;\u00e9loigne de quelques centim\u00e8tres de la paroi, le conducteur dans un r\u00e9flexe qu\u2019on ne lui aurait pas soup\u00e7onn\u00e9, d\u00e9marre, et tout le monde, dans un rire de joie c\u00e9l\u00e9brant l\u2019avanc\u00e9e manifeste de la rame, de faire un signe d\u2019au revoir de la main en direction du quai, de concert clamant: au revoir Monsieur!\u00a0<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/ssl.gstatic.com\/ui\/v1\/icons\/mail\/images\/cleardot.gif\" alt=\"\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Contre la derni\u00e8re porte coulissante arri\u00e8re aux formes arrondies, lui, petit, la soixante pass\u00e9e, moustaches grises, se tient coute que coute. Il emp\u00eache la porte de se refermer. 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