{"id":23460,"date":"2020-01-31T16:27:17","date_gmt":"2020-01-31T15:27:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23460"},"modified":"2020-01-31T16:28:31","modified_gmt":"2020-01-31T15:28:31","slug":"lettre-de-narita-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lettre-de-narita-3\/","title":{"rendered":"Lettre de Narita &#8211; 3"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Il est assis. De profil contre la vitre du caf\u00e9. Son visage, ses cheveux se d\u00e9coupent en ombre sur la vitre donnant sur la petite rue T. On ne distingue pas ses traits. Le visage de profil est pench\u00e9 sur fond de mur blanc. Il est assis sur le bord de sa chaise, v\u00e9tu d\u2019une chemise claire \u00e0 manches courtes, d\u2019un pantalon sombre, le buste l\u00e9g\u00e8rement pench\u00e9 en avant. Il ne regarde rien, ou alors son regard est tourn\u00e9 vers l\u2019int\u00e9rieur. Il parait r\u00e9fl\u00e9chir, presque immobile et lorsqu\u2019il bouge, c\u2019est dans la lenteur d\u2019un geste banal, tendant la main droite, un peu \u00e0 l\u2019aveugle, vers l\u2019endroit o\u00f9 doivent se trouver la tasse et sa soucoupe. Avec la cuiller pos\u00e9e dans la soucoupe, qu\u2019il fait tinter, la bousculant involontairement du dos de la main. Ou bien c\u2019est la tasse qu\u2019il choque l\u00e9g\u00e8rement et qui heurte la soucoupe. Sa main droite est lev\u00e9e au-dessus de la table. Son geste s\u2019arr\u00eate parfois. En suspens. Comme au-dessus d\u2019une page vide \u00e0 remplir de ses mots. Il semble r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la r\u00e9daction d\u2019une lettre importante, d\u2019un texte d\u00e9cisif\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019\u00e9tait son premier vol trans-pacifique en place gauche et tout s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 normalement jusqu\u2019\u00e0 100&nbsp; nautiques de Tokyo et la mise en descente.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il desserre le n\u0153ud de sa cravate imaginaire, avale plusieurs fois sa salive<\/em>. On voit monter et descendre la pomme d\u2019Adam. <em>Ses mains, ses yeux sont secs apr\u00e8s la nuit en vol. L\u00e9ger mal de t\u00eate, peut-\u00eatre\u2026 La fatigue \u00e0 en mourir, \u00e0 tomber et, en m\u00eame temps, la pouss\u00e9e d\u2019adr\u00e9naline, comme un caf\u00e9 trop fort, qui lui permet de tenir. \u00c0 gestes ralentis, mal \u00e9tudi\u00e9s\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Qui faisait l\u2019\u00e9tape&nbsp;? Qui a pos\u00e9 l\u2019avion&nbsp;? Lui, sans doute. Mais il ne s\u2019en souvient pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Assis dans ce caf\u00e9 maintenant. Devant la feuille blanche d\u2019un rapport \u00e0 \u00e9crire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0 l\u2019instant, au moment du vol, pendant les recherches, les \u00e9changes radio, les calculs, il ne savait rien. Il ne voyait rien.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ses yeux aujourd\u2019hui, agrandis par le spectacle de ce qu\u2019il a survol\u00e9, sans rien soup\u00e7onner. Seulement qu\u2019un tremblement de terre avait eu lieu.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sa compagnie l\u2019avait contact\u00e9 par l\u2019interm\u00e9diaire de Data-Link, et dans le cockpit, les trois pilotes avaient per\u00e7u l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 dans les \u00e9changes radios avec le sol.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Trop occup\u00e9s \u00e0 surveiller la jauge. Et tous les terrains satur\u00e9s \u00e0 mesure des d\u00e9routements, qui refusaient les atterrissages, qui les repoussaient plus loin. Loin de.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Puis, une fois pos\u00e9s,&nbsp; juste avant le \u00ab&nbsp;low fuel&nbsp;\u00bb avant les neuf heures de stand-by dans l\u2019avion. L\u2019agitation autour d\u2019eux sur la piste, le d\u00e9sordre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la cabine, apr\u00e8s les dix heures de vol. Les passagers abattus, affol\u00e9s par ce qui s\u2019inscrivait sur leurs t\u00e9l\u00e9phones portables, agressifs qu\u2019il avait fallu rassurer, faire asseoir, patienter avant que l\u2019a\u00e9roport surcharg\u00e9 et d\u00e9pass\u00e9, leur fournisse une passerelle pour le d\u00e9barquement. Les parlementaires avec l\u2019\u00e9quipage, l\u2019organisation des temps de repos de chacun. L\u2019eau rationn\u00e9e, les toilettes qui d\u00e9bordaient.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les h\u00f4tesses distribuaient ce qu\u2019il restait de biscuits, de bouteilles d\u2019eau. Certains passagers retiraient leurs chaussures, tentaient de miner la d\u00e9tente, la patience. Les femmes, leurs cheveux \u00e9bouriff\u00e9s, le maquillage collant sur leurs visages, les h\u00f4tesses avaient remis du rouge \u00e0 leur l\u00e8vres, de longues goul\u00e9es de parfums se m\u00e9langeaient aux odeurs de sueurs, de corps las.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>A-t-il eu froid ou faim ou soif&nbsp;? Il ne sait plus.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Se souvient juste de son petit orteil gauche comprim\u00e9 dans la chaussure.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019odeur de la cabine quand, apr\u00e8s les neuf heures d\u2019attente, les passagers puis l\u2019\u00e9quipage ont enfin pu quitter l\u2019appareil.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Concentration, il a pens\u00e9 wagons, d\u00e9portations.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au dehors, l\u2019air lui a sembl\u00e9 tout propre. Il s\u2019est souvenu qu\u2019il devait tondre la pelouse \u00e0 son retour. Dans une autre vie, peut-\u00eatre.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il devait appeler sa famille. Les rassurer. Tenter de le faire apr\u00e8s ce qu\u2019ils avaient v\u00e9cus en direct, des centaines de fois d\u00e9j\u00e0, \u00e0 la TV.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0 l\u2019arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, le personnel \u00e9tait en train d\u2019attacher les grands lustres du hall. Dans sa chambre, il a bu un grand verre d\u2019eau. La TV diffusait des reportages, on montrait des voitures roulant sur un pont, et, mis \u00e0 part les paquets d\u2019eau qui s\u2019abattaient sur la chauss\u00e9e, il ne semblait rien y voir de particulier. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la troisi\u00e8me reprise du petit film, pass\u00e9 en boucle pendant un instant, qu\u2019il s\u2019est rendu compte que les lampadaires tanguaient, oscillaient \u00e0 la vitesse de pendules, au-dessus de la voie et du trafic quotidien.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Plus tard, sur des sites Internet, il verra des images, des lieux, des routes d\u00e9gag\u00e9es au bulldozer et des personnes fouillant dans les monceaux de d\u00e9bris, retrouvant \u2013 pour les exposer afin que des rescap\u00e9s les identifient &#8211; des objets intacts parmi les maisons en poussi\u00e8re, les bateaux sur les toits des habitations fractur\u00e9es.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pour l\u2019heure, c\u2019\u00e9tait de mots dont il avait besoin.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Non, il a faim, vite. Mais de quoi&nbsp;?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Devant ses yeux, il y a la jupe bleue d\u2019une h\u00f4tesse en larmes, les ailes des journaux froiss\u00e9s partout dans les all\u00e9es, un livre tomb\u00e9 ouvert entre deux si\u00e8ges, une chaussure \u00e0 talon us\u00e9e, \u00e9largie. Ces flashes de l\u2019instant o\u00f9 il a quitt\u00e9 l\u2019avion, de ce moment o\u00f9 il s\u2019est senti comme \u00e0&nbsp; la lib\u00e9ration d\u2019une prise d\u2019otage \u2014 bien qu\u2019il n\u2019ait jamais v\u00e9cu de telle situation \u2014.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Sa barbe avait commenc\u00e9 de pousser, la peau autour du col \u00e9chauff\u00e9e, lui faisait mal. Et, dans le chaos de cette fin de monde, il avait per\u00e7u l\u2019extr\u00eame politesse des silhouettes aux torses courb\u00e9s, devant lui, derri\u00e8re lui, les regards au sol, les sourires.<\/em><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est assis. De profil contre la vitre du caf\u00e9. 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