{"id":23691,"date":"2020-02-03T22:29:55","date_gmt":"2020-02-03T21:29:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23691"},"modified":"2020-02-04T15:20:18","modified_gmt":"2020-02-04T14:20:18","slug":"chemin-de-halage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chemin-de-halage\/","title":{"rendered":"chemin de halage"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/20180418_181431-1024x768.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-23692\" width=\"294\" height=\"221\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/20180418_181431-1024x768.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/20180418_181431-420x315.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/20180418_181431-768x576.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/20180418_181431-1536x1152.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/20180418_181431-2048x1536.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 294px) 100vw, 294px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Assis sur un banc, il dodeline. \u00c0 ses pieds, un sachet fatigu\u00e9, d\u00e9chir\u00e9, un sachet qui a l\u2019air d\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 battu des kilom\u00e8tres de pav\u00e9. Dans les yeux de l\u2019homme, on lit l\u2019absence. Le regard est loin, de nous, de la vie, loin de lui peut-\u00eatre. La t\u00eate, surmont\u00e9e d\u2019un bonnet mou, la t\u00eate surtout, dodeline, mais pas seulement, le buste aussi, dans un balancement sensible. Un long manteau feutr\u00e9 pend de chaque c\u00f4t\u00e9 de lui. Des cyclistes, des passants, des joggers d\u00e9filent, des casquettes retourn\u00e9es en grappes, sans retenir son attention. Un chien s\u2019enhardit et lui l\u00e8che la main avant de lever la patte sur un monticule herbeux. Un groupe arrive \u00e0 sa hauteur, b\u00e2tons de marche nordique, tee-shirts tremp\u00e9s de transpiration. Une femme pose son pied \u00e0 l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 du banc, s\u2019excuse vaguement de mettre sa chaussure crott\u00e9e sur son si\u00e8ge. Elle balaie de la main la terre rest\u00e9e sur les lattes d\u2019un geste rapide apr\u00e8s avoir nou\u00e9 son lacet. Il ne la voit pas. Il est tout \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui. Il d\u00e9barque d\u2019un autre monde, une jungle peut-\u00eatre. Il arrive de Calais, son esprit s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9 au-dedans \u00e0 force d\u2019\u00eatre tortur\u00e9. Il a pass\u00e9 des nuits et des nuits sous une tente trop petite, \u00e0 tordre et gav\u00e9e de boue quand il pleuvait, il a tout laiss\u00e9 un jour, a travers\u00e9 une mer, un d\u00e9sert, une \u00e9ternit\u00e9, pour finir sur ce banc. Au fond du sac, un paquet de tabac, il roule une cigarette. Sous son manteau, une chemise chiffonn\u00e9e, uniforme d\u2019une transparence install\u00e9e. L\u2019homme marmonne, jargonne. De lui et pour lui, il laisse sortir une ind\u00e9chiffrable conversation qui s\u2019enlace aux volutes de fum\u00e9e, une litanie qui fait qu\u2019on se retourne sur lui. Que dites-vous&nbsp;? Que dit-il&nbsp;? Il n\u2019y est plus&nbsp;! La travers\u00e9e a d\u00fb \u00eatre terrible, sur les rafiots qu\u2019on conna\u00eet, avec les sans scrupules, avec les terres d\u2019accueil qui s\u2019effritent comme des mirages, avec les pri\u00e8res quand ne reste que la pri\u00e8re, les uns contre les autres d\u2019abord comme des animaux apeur\u00e9s qui se r\u00e9confortent, les uns contre les autres ensuite, quand c\u2019est affaire de survie et qu\u2019une s\u00e9lection se fait. Il sourit aux anges, comme un nouveau-n\u00e9 \u00e9gar\u00e9 et na\u00eff. Le jour tombe sur le chemin de halage. Quelques familles cancanent et se marrent en ridant la surface de l\u2019eau. Les m\u00e8res sont suivies des petits qui s\u2019\u00e9brouent. Sa petite, sa petite \u00e0 lui, a grandi dans l\u2019indicible, dans l\u2019impossible \u00e9tau. Sur le bateau, ce mouvement de panique, cette sensation d\u2019enfoncement dans les profondeurs, ce remue-m\u00e9nage, soudain on chavire. L\u2019homme \u00e9tend ses jambes. Ses bottines montantes laissent voir ses mollets. Son pantalon de velours c\u00f4tel\u00e9 est trop large et trop court. Il chantonne maintenant. Il s\u2019est lev\u00e9 et se dirige vers la rue qui surplombe le canal. Son sachet hard discount tra\u00eene presque par terre et d\u00e9place la poussi\u00e8re. Son pas est lent, son allure celle d\u2019un funambule d\u00e9cal\u00e9 et indiff\u00e8rent. Quelques-uns sont pass\u00e9s par-dessus-bord, des enfants aussi, leurs polos l\u00e9gers ont \u00e9corch\u00e9 le ciel et leurs couleurs vives se sont d\u00e9battues. Non, pas son enfant, sa fille \u00e0 lui est rest\u00e9e l\u00e0-bas avec sa m\u00e8re dans l\u2019abri relatif qu\u2019offrait la maison de ses beaux-parents, rest\u00e9e debout. Il les ferait venir, elles traverseraient \u00e0 leur tour quand il aurait rassembl\u00e9 assez d\u2019argent. Quelques-uns sont pass\u00e9s par-dessus-bord et lui aussi. Sous l\u2019\u00e9cume, r\u00f4dait la mort, il l\u2019a vue, l\u2019a touch\u00e9e, elle avait l\u2019accent de l\u2019eau froide et sal\u00e9e. Si sa bouche a finalement \u00e9t\u00e9 maintenue \u00e0 la surface par un homme de son quartier, un voisin embarqu\u00e9 avec lui, son esprit a choisi le repli. &nbsp;Apr\u00e8s le portillon qui ram\u00e8ne \u00e0 la rue, il traverse au hasard, chaloupant d\u2019un trottoir \u00e0 l\u2019autre et il dispara\u00eet. Il s\u2019en va rejoindre des compagnons d\u2019exil. D\u2019autres que lui qui sont arriv\u00e9s dans le squat, venus de loin ou n\u00e9s ici, dans un coin de banlieue. Ils ont recr\u00e9\u00e9 une petite communaut\u00e9 et l\u2019ont pris sous leurs ailes, lui le bizarre, l\u2019\u00e9vapor\u00e9. Ils occupent ensemble un atelier dans une usine en friche, ils se racontent des histoires, embellissent leur sort d\u2019eau de vie \u00e0 quatre sous et de blagues tapageuses. Lui, les rejoint, sa journ\u00e9e pass\u00e9e sur un banc, au bord du canal de Roubaix, il la garde. Il n\u2019est pas partageur, il chantonne, tend la main quand on lui tend un morceau de pain et le m\u00e2che avec application. De ses compagnons, il ignore le nom comme ils ignorent le sien. Il n\u2019y a que le d\u00e9penaill\u00e9 qui lui a sorti la t\u00eate de l\u2019eau et veille sur lui qui le conna\u00eet. Ils sont rest\u00e9s ensemble et parfois, entre eux, une accolade muette. Dans la grande pi\u00e8ce poussi\u00e9reuse, deux matelas leur sont r\u00e9serv\u00e9s, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. \u00c0 travers une vitre bris\u00e9e, ils se gorgent de ciel. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assis sur un banc, il dodeline. \u00c0 ses pieds, un sachet fatigu\u00e9, d\u00e9chir\u00e9, un sachet qui a l\u2019air d\u2019avoir d\u00e9j\u00e0 battu des kilom\u00e8tres de pav\u00e9. Dans les yeux de l\u2019homme, on lit l\u2019absence. 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