{"id":23888,"date":"2020-02-07T19:57:11","date_gmt":"2020-02-07T18:57:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=23888"},"modified":"2020-02-07T19:57:12","modified_gmt":"2020-02-07T18:57:12","slug":"familles-nombreuses","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/familles-nombreuses\/","title":{"rendered":"Familles nombreuses"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019\u00e9tais venue il y a longtemps au\nbord de cette rivi\u00e8re. Il y avait le m\u00eame soleil harassant, la m\u00eame chaleur sur\nle sable et cette sensation pleine d\u2019un temps qui coule si lentement qu\u2019on se\ndirait retourn\u00e9e en enfance. Je suis l\u00e0, allong\u00e9e sur ma serviette et cach\u00e9e\nderri\u00e8re mon livre, sous l\u2019ombre rachitique d\u2019un ch\u00eane vert qui se tient\nvaillamment debout dans un semblant d\u2019\u00e9quilibre pr\u00e9caire en haut de la butte\nsableuse. Une belle et grande dame dont on ne comprend qu\u2019elle est grand-m\u00e8re\nqu\u2019en \u00e9coutant les trois enfants l\u2019interpeller depuis le canot gonflable, se\ntient \u00e0 quelques m\u00e8tres, camp\u00e9e sur ses deux jambes et les mains sur les\nhanches, \u00e0 mi-pente. Je la trouve \u00e9l\u00e9gante, d\u2019une \u00e9l\u00e9gance simple et solide qui\ns\u2019accommode de la plage. Elle m\u2019effraie un peu. Je devine chez elle un v\u00e9cu\ngrave et un aplomb rev\u00eache, une distance assum\u00e9e avec l\u2019affection. Elle ne quitte\npas les enfants des yeux \u2013deux gar\u00e7ons pr\u00e9adolescents et une fille un peu plus\njeune&#8211; leur dispense s\u00e8chement des consignes de prudence en rafale. Je suis\n\u00e9tonn\u00e9e de l\u2019autorit\u00e9 qu\u2019elle manifeste et que je pense r\u00e9serv\u00e9e aux parents.\nLes grands-parents sont l\u00e0 pour autre chose. Pour g\u00e2ter, autoriser en cachette,\net s\u2019assurer \u00e0 force de cajoleries et de chantage que l\u2019enfant leur ob\u00e9ira sans\nprotester tout le temps qu\u2019il sera sous leur garde, puisque ils ont transgress\u00e9\nensemble les r\u00e8gles habituelles auxquelles il est soumis. Elle ne ressemble pas\nune grand-m\u00e8re \u00e0 plein-temps, de celles qui briochent, enveloppent et c\u00e2linent.\nElle serait plut\u00f4t dans le r\u00f4le du g\u00e9n\u00e9ral, du commandant de troupes. Ils sont\nhabitu\u00e9s \u00e0 la voir gouverner. Elle est la reine-m\u00e8re. O\u00f9 vont-ils donc chercher\nde l\u2019affection&nbsp;? Peut-\u00eatre aupr\u00e8s d\u2019une autre grand-m\u00e8re qu\u2019on n\u2019emm\u00e8ne\npas en vacances parce qu\u2019elle ne soulage pas les parents qui doivent rester \u00e0\nleur place de parents et ne se reposent pas. Elle, ne se sacrifie pas&nbsp;: elle\naccompagne les jeunes \u00e0 la baignade parce que c\u2019est ce qui lui co\u00fbte le moins.\nElle sait faire. Sa pratique de professeur d\u2019\u00e9ducation physique lui permet de\nse mettre en retrait et ce qu\u2019aboie sa bouche, elle ne l\u2019entend m\u00eame pas. Elle\na une randonn\u00e9e programm\u00e9e demain et pense aux derniers pr\u00e9paratifs qu\u2019elle\ndevra faire en rentrant au g\u00eete, ce soir. Qu\u2019est ce qu\u2019il lui a pris d\u2019accepter\nces vacances en famille&nbsp;? Si au moins, ils avaient des bungalows\nindividuels, elle aurait le temps de se d\u00e9tendre, de se reprendre mais l\u00e0, elle\nse sent en permanence surveill\u00e9e par la tribu enti\u00e8re. Elle est s\u00fbre qu\u2019ils lui\nont coll\u00e9 les gamins dans les pattes pour ne pas la laisser seule une minute,\nseule avec son chagrin. De toute fa\u00e7on, elle ne pleurerait pas devant eux, elle\nest bien trop digne et doit garder son rang. Une once de faiblesse et le\nrespect s\u2019en va. Et puis la peur arrive. Ils ont besoin d\u2019elle, elle le sait.\nElle a vu leurs regards perdus quand elle a fait mine de craquer apr\u00e8s la mort\nde Pierre. Apr\u00e8s l\u2019avoir accompagn\u00e9 des mois et des mois sur son lit d\u2019h\u00f4pital,\ntenir encore, aller au boulot, ne pas dormir la nuit, tenir toujours,\ns\u2019efforcer d\u2019\u00eatre gaie, de ne pas penser \u00e0 l\u2019apr\u00e8s, \u00e0 tous ces projets de\nvoyage qu\u2019ils avaient encore pour la retraite. Son t\u00e9l\u00e9phone sonne. Elle r\u00e9pond,\npragmatique, \u00e9conome. Un dernier ordre bref \u00e0 la marmaille et elle se d\u00e9tourne\npour \u00e9taler au sol et entre deux souches, une large nappe sanguine. Elle ira\nnager tout \u00e0 l\u2019heure quand les enfants seront sortis et malgr\u00e9 la promesse de\nvenir se baigner avec eux qu\u2019ils lui rappellent \u00e0 intervalles r\u00e9guliers.\nQu\u2019est-ce qu\u2019ils sont bruyants&nbsp;! N\u2019a-t-elle pas droit \u00e0 un peu de\npaix&nbsp;? Elle s\u2019adosse au tronc d\u2019arbre et regarde vers moi. Je souris\nvaguement, avec l\u2019air d\u2019\u00eatre ailleurs. Elle ne semble pas me voir. Je suis\ncomme transparente, en dehors du tableau et de toute esp\u00e8ce de connivence. Elle\nn\u2019a aucun besoin de moi. Elle ne peut pas savoir \u00e0 quel point j\u2018entrevois\nderri\u00e8re la fa\u00e7ade, l\u2019histoire qui d\u00e9file. Aurait-elle envie de se confier\nsinon&nbsp;? Ou m\u2019enverrait-elle pa\u00eetre violemment avec le sentiment d\u2019avoir\n\u00e9t\u00e9 vol\u00e9e&nbsp;? Elle m\u2019ignore. Peut-\u00eatre sciemment ou bien simplement parce\nqu\u2019elle n\u2019a pas cet app\u00e9tit des gens qui m\u2019exclue de mon corps et me sort du\npr\u00e9sent quand je trouve une proie sur laquelle me faire les dents. Je suis un\nvampire des \u00e2mes et dans ces moments-l\u00e0, peu m\u2019importe de savoir si je d\u00e9tiens\nla v\u00e9rit\u00e9 ou si je d\u00e9lire \u00e0 plein tube. L\u2019important est de me goinfrer jusqu\u2019\u00e0\nla sati\u00e9t\u00e9 compl\u00e8te, de morceaux de la vie des autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Portant \u00e0 bout de bras deux \u00e9normes glaci\u00e8res, une femme plus\njeune est en train de rejoindre ma voisine. Il est bient\u00f4t midi, un pique-nique\ns\u2019annonce. Celle-l\u00e0 doit avoir la quarantaine, elle ne peine pas sous la charge\net trace tout droit dans le sable. Encore une athl\u00e8te. Elle est pieds nus et\ntient ses sandales &#8212; une dans chaque main&#8211; en m\u00eame temps que les poign\u00e9es des\nlourdes cantines. Son pantalon en lin l\u00e9ger est retrouss\u00e9 sur ses chevilles et\nses cheveux ch\u00e2tains, libres et l\u00e9g\u00e8rement ondul\u00e9s, lui caressent les \u00e9paules. Elle\na le m\u00eame nez que la grand-m\u00e8re&nbsp;: sa fille, \u00e0 l\u2019\u00e9vidence. Elle pose les\nprovisions, les enfants lui hurlent des demandes d\u2019attention mais elle prend le\ntemps de sourire \u00e0 sa m\u00e8re avant de se retourner calmement vers eux et de leur\nfaire signe. Assise c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, leur ressemblance est frappante m\u00eame si, de la\nnouvelle venue, se d\u00e9gage une douceur un peu \u00e9teinte que ne poss\u00e8de pas la\nm\u00e8re. Je fais mine d\u2019\u00eatre absorb\u00e9e par ma lecture mais leur conversation\nm\u2019attire. Il est question des enfants, bien s\u00fbr. Je comprends que les deux\ngar\u00e7ons sont ses fils et que la petite est sa ni\u00e8ce, je me demande si, dans les\ndisputes qui ne doivent pas manquer de survenir entre eux, elle parvient \u00e0\nrester juste ou bien si elle avantage plut\u00f4t ses gar\u00e7ons. Elle a l\u2019air de\nparler de mani\u00e8re \u00e9gale aux trois enfants dans la rivi\u00e8re mais on ne sait\njamais. Peut-\u00eatre encourage-t- elle silencieusement son a\u00een\u00e9 \u00e0 avoir gain de\ncause contre la petite qui hurle qu\u2019il a tenu les rames bien plus longtemps que\nles autres et que c\u2019est son tour maintenant, m\u00eame si elle lui \u00e9nonce d\u2019une voix\nclaire et sans appel qu\u2019il doit descendre du bateau et laisser jouer les plus\njeunes. Elle aussi est l\u2019ain\u00e9e. Elle sait \u00e0 quel point cette place ne pardonne\npas. Elle a essuy\u00e9 tous les pl\u00e2tres comme si seuls les suivants avaient eu\ndroit de t\u00e2tonner. On ne peut pas s\u2019entra\u00eener \u00e0 vivre son enfance quand on est\nle premier. On prend tout en pleine face, personne pour servir de mod\u00e8le,\npersonne pour nous rassurer sur les cons\u00e9quences de nos actes mont\u00e9es en\n\u00e9pingle par les adultes. La culpabilit\u00e9, toujours. Enfant, la terre s\u2019ouvrait\nr\u00e9guli\u00e8rement sous ses pieds, lui laissant entrevoir les horreurs qu\u2019une\nconduite inappropri\u00e9e engendrerait. Toujours elle a senti le poids des\nresponsabilit\u00e9s lui peser sur les \u00e9paules&nbsp;: avoir peur en silence quand\nson p\u00e8re piquait des crises, essayer de rompre l\u2019indiff\u00e9rence affich\u00e9e de sa\nm\u00e8re, faire semblant de croire en leur force d\u2019adultes et faire des r\u00e9serves en\nsecret au cas o\u00f9 ils disparaitraient sans explication, prot\u00e9ger son petit\nfr\u00e8re, le laisser \u00eatre un enfant. Et tout \u00e7a sans la moindre reconnaissance,\nbien entendu&nbsp;! Personne n\u2019avait jamais eu vent de son combat secret.&nbsp; Elle en saigne encore, parfois, lorsqu\u2019elle\nse rappelle \u00e0 quel point sa m\u00e8re \u00e9tait dure avec elle. Pas de sorties, pas de\nplaisir et le soup\u00e7on permanent qu\u2019elle allait se vautrer \u00e0 la moindre occasion\navec le premier inconnu qui passait. Tout \u00e7a sans aucune raison. Elle s\u2019en veut\nparfois de ne jamais l\u2019avoir questionn\u00e9e sur ce manque de confiance. Maintenant\nc\u2019est trop tard. Elle est trop vieille pour remettre sur le tapis les chagrins\nde l\u2019enfance et elle se sent pu\u00e9rile. Son p\u00e8re vient de mourir et sa m\u00e8re est\nfragile m\u00eame si elle donne le change. Elle, sait quel est son r\u00f4le et elle le\njoue \u00e0 la perfection. Elle n\u2019a fait que cela, toute sa vie&nbsp;: jouer le r\u00f4le\nqu\u2019on lui a \u00e9crit. La douceur, la pr\u00e9venance, ravaler ses rancunes et\ncomprendre, sentir la vie qui coule \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle sans que jamais elle n\u2019ose y\nplonger un orteil sans qu\u00eater un accord. Elle a pour une fois sa m\u00e8re pour elle\nseule. Il faut qu\u2019elle en profite. Elle ne sera pas \u00e9ternelle. Peut-\u00eatre\ny\u2019a-t-il encore un espoir. Je la regarde qui la regarde avec cet air d\u2019attendre\net j\u2019ai envie de lui crier qu\u2019il faut qu\u2019elle se rebelle, qu\u2019elle parte en\ncourant ou bien qu\u2019elle la rembarre. D\u00e9sob\u00e9ir, c\u2019est vivre&nbsp;!&nbsp; Mais non, elle acquiesce, l\u2019air grave et les\nsourcils fronc\u00e9s&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Je ne me permets pas d\u2019intervenir car ce\nn\u2019est pas mon fils, dit maintenant sa m\u00e8re, mais quand m\u00eame, il faut bien\navouer que cet enfant n\u2019en fait qu\u2019\u00e0 sa t\u00eate et n\u2019est jamais repris. Encore ce\nmatin, \u00e0 faire du roller dans la salle \u00e0 manger et \u00e0 me narguer. Il ne l\u2019a pas\nvol\u00e9e sa punition&nbsp;!&nbsp;Priv\u00e9 de plage, \u00e7a lui apprendra.\u00bb. Je me demande\nbien comment est ce gar\u00e7on qui tient t\u00eate \u00e0 l\u2019a\u00efeule. Elle en parle \u00e0 mi-voix\nsur le ton de la confidence. Ma grand-m\u00e8re le faisait aussi. Mais son ton bas,\nsecret, lui, \u00e9touffait ses larmes, son impuissance et sa col\u00e8re quand l\u2019ain\u00e9\ndes cousins prenait une racl\u00e9e et qu\u2019elle n\u2019osait pas intervenir. Son gendre\nlui faisait peur. Il \u00e9tait charmant. Sauf quand il cognait sur son fils \u00e0 le\nfaire rouler par terre. Elle ne savait pas quoi faire alors elle lui glissait\nen cachette des barres de chocolat et le consolait quand personne ne pouvait la\nvoir. A l\u2019occasion, toujours hors de port\u00e9e des oreilles masculines, elle nous\ndisait de cette voix profonde, emp\u00each\u00e9e et si particuli\u00e8re, \u00e0 quel point elle\n\u00e9tait r\u00e9volt\u00e9e. Une r\u00e9volte souterraine. On ne contredit pas les hommes. On\npartage entre femmes. Les cris des enfants sur la plage me renvoient au pass\u00e9.\nCette petite fille a l\u2019air de bien s\u2019en tirer. Elle ne se laisse pas faire par\nses cousins. M\u00eame s\u2019ils sont plus \u00e2g\u00e9s et plus nombreux. Finalement, les choses\navancent. Les g\u00e9n\u00e9rations se suivent et ne se ressemblent pas. Je reste un\ninstant fascin\u00e9e \u00e0 la regarder mener le nouveau jeu. Ils construisent une&nbsp; piscine, les gar\u00e7ons creusent et remplissent,\nappliqu\u00e9s \u00e0 respecter ses directives. Elle est bronz\u00e9e et s\u00fbre d\u2019elle. Un petit\ncorps tout en muscles. Je l\u2019imagine vivre en Bretagne et pratiquer la voile.\nL\u2019hiver, toute la famille part au ski. Elle vient d\u2019un milieu plut\u00f4t ais\u00e9. Elle\na l\u2019assurance de ceux pour qui le monde a \u00e9t\u00e9 taill\u00e9 et qui ne doutent pas de\nleur place. Elle l\u00e8ve la t\u00eate quand le reste de la tribu s\u2019avance sur la plage,\nles bras charg\u00e9s de grands saladiers de taboul\u00e9. Deux hommes et un adolescent\nqui les suit avec un air de se ficher pas mal d\u2019\u00eatre l\u00e0. Voil\u00e0 donc le fameux\nd\u00e9linquant&nbsp;: un jeune homme plut\u00f4t fier aux frisettes brunes et t\u00e2ches de\nrousseur. Il a de beaux yeux bleus qui ressortent sous le halage de l\u2019\u00e9t\u00e9. Il\nse dirige vers les autres mais se fait rappeler \u00e0 l\u2019ordre par son p\u00e8re.&nbsp; Ils\nont les m\u00eames boucles d\u00e9sordonn\u00e9es. \u00ab&nbsp;Antoine&nbsp;! Tu viens m\u2019aider \u00e0\nmettre la table&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Le p\u00e8re est en marini\u00e8re et pantalon de toile\nbleue. Je respire le parfum des embruns qui accompagne le moindre de ses\ngestes. Il doit sortir de la douche. Sa main soul\u00e8ve le bas de son tee-shirt et\nil se gratte le bas du ventre en baillant nonchalamment&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;\u00e7a\nva, m\u2019man&nbsp;?&nbsp;\u00bb. La m\u00e8re acquiesce dignement d\u2019un petit signe de la\nt\u00eate. Je vois tout son corps se d\u00e9tendre et se caler mieux entre les racines de\nla vieille souche qui lui sert d\u2019appui. D\u2019un corps \u00e0 l\u2019autre, le flambeau est\npass\u00e9, elle peut se tenir en retrait du spectacle familial. Son fils est l\u00e0 qui\nprend la suite. Il dirige les op\u00e9rations avec d\u00e9sinvolture. Il parle fort et\nplaisante tout haut. Il joue &nbsp;lui aussi son\nr\u00f4le \u00e0 la perfection. Tout \u00e0 l\u2019heure, il laissera ses enfants et partira plus\nt\u00f4t pour \u00eatre s\u00fbr de ne pas la croiser quand elle viendra les chercher. Il les\nserrera fort tous les deux, Antoine le fier \u00e0 bras et L\u00e9a l\u2019intr\u00e9pide. D\u00e9chir\u00e9,\nil reprendra sa grosse Berline, et roulera une partie de la nuit. Il esp\u00e8re que\nla route le lavera de la rudesse de ces vacances et de l\u2019abandon des siens. Personne\nn\u2019a vu \u00e0 quel point les enfants &nbsp;\u00e9taient\ntristes. Ils ont pass\u00e9 leur temps \u00e0 critiquer sa fa\u00e7on de s\u2019y prendre avec eux.\nNe lui ont laiss\u00e9 aucune chance, condamn\u00e9 \u00e0 mal faire puisque dor\u00e9navant, p\u00e8re\nc\u00e9libataire. Au petit matin, il sera \u00e0 son poste \u00e0 manipuler des stocks et des\nchiffres, \u00e0 inventer des actions communicantes qui augmenteront ses chances de\ngarder son job et les dividendes des actionnaires. Il s\u2019abrutira de travail pour\noublier que plus personne ne l\u2019attend le soir. Je sens sa h\u00e2te d\u2019\u00eatre ailleurs\n\u00e0 l\u2019intensit\u00e9 de ses gestes. M\u00eame pas mal. Il pleurera peut-\u00eatre tout \u00e0 l\u2019heure.\nUne crise de larmes incontr\u00f4lable qui l\u2019obligera \u00e0 garer la voiture sur une bande\nd\u2019arr\u00eat d\u2019urgence le temps que \u00e7a passe. Je voudrais le consoler, lui dire qu\u2019il\na fait de son mieux, que ses enfants sont beaux, fiers et vivants, et que la\nhorde pi\u00e9tine toujours ce qui menace de changer l\u2019ordre \u00e9tabli, m\u00eame en son\npropre sein.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;L\u2019autre homme ne\nm\u2019inspire aucune sympathie. Son statut de gendre se devine \u00e0 son ton mielleux\nqui contraste avec ses airs de propri\u00e9taire quand il s\u2019adresse \u00e0 la jeune\nfemme. Il a besoin de rappeler sans cesse les contours du territoire qu\u2019il\noccupe avec une insistance larv\u00e9e qui me met mal \u00e0 l\u2019aise. Sa douceur ressemble\n\u00e0 une menace, une mise en garde pour qui regarderait ses affaires d\u2019un peu trop\npr\u00e8s. Il porte des mocassins et un polo bleu marine de la marque Lacoste, des\nlunettes noires lui mangent le visage qu\u2019il a plut\u00f4t carr\u00e9. Un look qui ne dit\nrien et dit tout \u00e0 la fois. Il change de mani\u00e8res d\u00e8s qu\u2019il s\u2019adresse aux\nenfants, houspille son fils parce qu\u2019il ne mange rien, d\u2019un ton tranchant qui\nm\u00e9prise et \u00e9crase. Sa bouche tremble de col\u00e8re, on le dirait tout pr\u00eat \u00e0 le\nfrapper. L\u2019humiliation et la honte que je sens poindre sur les joues du gar\u00e7on\nme fait mal au ventre. Sa femme ne dit rien, elle regarde ailleurs. Il a vol\u00e9\ntout l\u2019espace, on entend plus que lui. Les enfants se d\u00e9p\u00eachent d\u2019avaler la\nration qu\u2019il leur a octroy\u00e9e pour pouvoir d\u00e9guerpir. Il passe \u00e0 autre chose\nreprend ce ton de sucre pour s\u2019adresser \u00e0 son beau- fr\u00e8re et \u00e0 sa belle-m\u00e8re. Il\nignore sa femme qui n\u2019en demande pas plus. Je pense&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est un l\u00e2che&nbsp;!&nbsp;\u00bb,\net revois ma grand-m\u00e8re, ce qu\u2019elle a transmis sans mot comme un fait \u00e9tabli et\nque j\u2019ai transgress\u00e9. Il faut contredire les hommes. Je croise son regard, ne\nbaisse pas les yeux m\u00eame si cela dure et parait incongru. Il d\u00e9tourne enfin le\nvisage. Je ne souris pas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019\u00e9tais venue il y a longtemps au bord de cette rivi\u00e8re. Il y avait le m\u00eame soleil harassant, la m\u00eame chaleur sur le sable et cette sensation pleine d\u2019un temps qui coule si lentement qu\u2019on se dirait retourn\u00e9e en enfance. Je suis l\u00e0, allong\u00e9e sur ma serviette et cach\u00e9e derri\u00e8re mon livre, sous l\u2019ombre rachitique d\u2019un ch\u00eane vert qui se <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/familles-nombreuses\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Familles nombreuses<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1723],"tags":[],"class_list":["post-23888","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-4-croquis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23888","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=23888"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/23888\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=23888"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=23888"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=23888"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}