{"id":24005,"date":"2020-02-11T04:07:13","date_gmt":"2020-02-11T03:07:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=24005"},"modified":"2020-02-12T10:19:54","modified_gmt":"2020-02-12T09:19:54","slug":"cafe-travail-en-cours","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/cafe-travail-en-cours\/","title":{"rendered":"Caf\u00e9 (travail en cours)"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>ce qui se passe c&rsquo;est que j&rsquo;aime bien aller au caf\u00e9 (le matin pour le caf\u00e9 &#8211; un caf\u00e9 &#8211; un des caf\u00e9s) ensuite pour du vin (blanc) (agr\u00e9ment\u00e9 de sirop de cassis) (rien d&rsquo;autre, non, jamais) (ou alors rarement : une mauresque quand c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9t\u00e9) (mais c&rsquo;est rare) (pas que ce soit l&rsquo;\u00e9t\u00e9, entendons-nous bien : j&rsquo;aime l&rsquo;\u00e9t\u00e9  mais je n&rsquo;aime pas la chaleur &#8211; c&rsquo;est compliqu\u00e9 hein) &#8211; il y a l\u00e0 souvent l&rsquo;accordeur de piano, un grand type plut\u00f4t sympathique \u00e0 qui j&rsquo;ai achet\u00e9 pour remplacer le br\u00fbl\u00e9 un autre instrument, un Petrov je crois bien, quelque chose dans le genre &#8211; noir &#8211; un grand piano noir (\u00e7a va tout de suite vers Barbara et vers Annie Duperrey) &#8211; et aussi cette vieille femme, toujours un fichu de laine sur le cr\u00e2ne, des boucles d&rsquo;oreilles pr\u00e8s du cou, longues argent\u00e9es, en pantalon et pull laineux dans les pastels, elle boit du caf\u00e9, elle joue aux courses (\u00e7a pourrait tout aussi bien se passer dans les souks de Tunis, mais elle n&rsquo;est pas de ce continent-l\u00e0) &#8211; je ne la connais ni ne veux la conna\u00eetre, elle est l\u00e0 et regarde le monde passer &#8211; je pense \u00e0 ma grand m\u00e8re qui manquait parfois sa teinture et se trouvait munie alors d&rsquo;un cheveu mauve allant au bleu mais elle ne jurait pas &#8211; son pr\u00e9nom \u00e9tait Louise &#8211; l&rsquo;accordeur est parti &#8211; l&rsquo;autre l\u00e0 a des yeux d&rsquo;eau dans les verts, elle sourit et dispose d&rsquo;un accent, l&rsquo;\u00e2me slave, lettone certainement, ou quelque chose de ces endroits improbables, Riga quelque chose, plein nord plein est &#8211; l&rsquo;enclave, les pays et la mer enferm\u00e9e &#8211; <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"les ferrys \u00e0 destination d'Oslo (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/alors-mardi-27-septembre-1994-julia-oberg\/\" target=\"_blank\">les ferrys \u00e0 destination d&rsquo;Oslo<\/a> ou d&rsquo;ailleurs &#8211; le froid qui l&rsquo;enserre &#8211; chauffeure de taxi, de voitures de place, une grande berline noire glisse sur le boulevard entre la gare et le consulat &#8211; quelque chose comme \u00e7a : secr\u00e9taire d&rsquo;un propri\u00e9taire il vit seul dans un trois cents m\u00e8tres carr\u00e9s rue de Rivoli deux cents huit l\u00e0 o\u00f9 v\u00e9cut Tolsto\u00ef un moment, anglais ou quelque chose, roux bient\u00f4t le si\u00e8cle, fumeur de cigares buveur de whisky, veste de tweed et regard bleu &#8211; un moment comptable d&rsquo;une maison de production de films x, un type connu je crois bien, elle l&rsquo;aimait bien mais il \u00e9tait compl\u00e8tement cingl\u00e9 &#8211; bien d&rsquo;autres emplois, d&rsquo;autres gens, d&rsquo;autres lieux &#8211; quand elle \u00e9tait jeune, les gar\u00e7ons valsaient (\u00e7a lui fait quel \u00e2ge, l\u00e0, \u00e0 la vieille ? me demanda un jour le gar\u00e7on &#8211; un asiatique, pr\u00e9nom Fran\u00e7ois, vingt cinq balais, chemise blanche sous pull en cachemire noir &#8211; j&rsquo;ai souri) &#8211; elle ne lit pas le journal mais compose quelque chose, sa grille de loto sportif &#8211; totocalcio, quelque chose de ce genre sans doute &#8211; les bourrins ou les footeux &#8211; je n&rsquo;aime gu\u00e8re cette vulgarit\u00e9 &#8211; je veux dire du vocabulaire &#8211; d&rsquo;autant qu&rsquo;elle ne s&rsquo;accorde pas avec cette dame &#8211; sous son fichu de laine pastel elle dissimule une calvitie due au crabe qu&rsquo;elle a vaincu &#8211; plus ou moins, ces trucs-l\u00e0 sont r\u00e9manents, les m\u00e9decins ne le disent pas, mais n&rsquo;ont pas pu le lui cacher tout au moins : les m\u00e9decins, elle ne les aime pas &#8211; mais enfin elle joue, on n&rsquo;y peut rien &#8211; le sucre dans le caf\u00e9, la petite cuill\u00e8re que je regarde, elle brille, lance des <a rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\"\u00e9clats de rire (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/cinq-fois-sur-le-metier-1-outil-contre-loubli\/\" target=\"_blank\">\u00e9clats de rire<\/a> et de joie, dehors le vent (si par hasard &#8211; non, seulement les f\u00e2cheux) et le soleil parfois en \u00e9t\u00e9 &#8211; je pr\u00e9f\u00e8re l&rsquo;\u00e9t\u00e9, et elle, elle se couvre, c&rsquo;est le froid : quand on vieillit on devient frileux ou alors le froid nous indiff\u00e8re &#8211; on vieillit tu comprends, un type s&rsquo;est install\u00e9 devant le comptoir a command\u00e9 un demi (vous je ne sais pas, mais moi les buveurs de bi\u00e8re me sont antipathiques &#8211; \u00e0 tout prendre, je crois bien que le monde entier me l&rsquo;est) (\u00e0 certains moments du moins) (surtout le matin) (je vais me faire des amis), le type a \u00e0 la main une dizaine de cartons aux couleurs criardes, la vieille dame, assise compose sa grille en disant \u00ab\u00a0Fran\u00e7ois tu m&rsquo;en redonnes un s&rsquo;il te pla\u00eet ? avec un verre d&rsquo;eau&#8230; Merci&#8230;\u00a0\u00bb, quelle heure est-il ? dix heures peut-\u00eatre ? elle a mis ses lunettes, elle les porte en sautoir (c&rsquo;est comme \u00e7a qu&rsquo;on dit ? je ne sais plus, je ne me souviens plus des lunettes de ma grand-m\u00e8re, de mes grands-m\u00e8res, non), elle regarde la suite des programmes de t\u00e9l\u00e9vision sur le quotidien (le genre de supp\u00f4t du pouvoir qui donne envie de le jeter \u00e0 la poubelle) &#8211; le type porte un caban, un bonnet, des lunettes de vue en titane, des pantalons de velours et des chaussures de professeur, il rit tout en grattant ses cartons, une jeune femme s&rsquo;est install\u00e9e avec un ordinateur au bout du bar, elle a command\u00e9 un caf\u00e9 au lait (\u00e7a ne se dit pas, non mais enfin, c&rsquo;est ce que c&rsquo;est donc autant le dire), la vieille dame fixe les yeux sur le dehors et se souvient de sa jeunesse, voit passer devant l&rsquo;\u00e9glise sa m\u00e8re calicot blanc jupe de couleurs elle rit aux \u00e9clats &#8211; \u00e9tait-ce bien elle, ou \u00e9tait-ce elle-m\u00eame ? &#8211; elle fume une cigarette, le type qui est avec elle (sans doute son amant son mari son \u00e9poux son conjoint, enfin quelqu&rsquo;un des siens) rit aussi, un ami un compagnon, brun, grand, beau, des lunettes de soleil, lui aussi fume une cigarette, ils vont \u00e0 la plage, les couleurs vives et vivantes des habits des gens, le vent l\u00e9ger frais doux et encore et encore la jet\u00e9e et les vagues &#8211; \u00ab\u00a0pour tout bagage ils ont vingt ans\u00a0\u00bb &#8211; elle m\u00e9lange le sucre dans le caf\u00e9, se saisit du verre d&rsquo;eau, le journal, la grille, le stylo sur la table petite et ronde, le type rit et prend son t\u00e9l\u00e9phone et une image d&rsquo;un ticket gagnant \u00ab\u00a0je les prends toujours en photo\u00a0\u00bb, dit-il au gar\u00e7on qui sert un autre demi, d&rsquo;autres gens, d&rsquo;autres encore, la jeune fille \u00e0 l&rsquo;ordinateur rit seule avec son casque minuscules aux oreilles, le monde, un type en gris sort, c&rsquo;est moi &#8211; si je suis en gris, c&rsquo;est que je vais travailler &#8211; la vieille femme assise boit lentement son caf\u00e9, une de ses amies va arriver, elle se souvient de son pays &#8211; son pays ? ce n&rsquo;est plus son pays, c&rsquo;est loin, au loin, l\u00e0-bas, loin les serfs, ses a\u00efeux et le travail des champs immenses, les filles en fichus qui rient les hommes qui boivent les moissons, la fin de l&rsquo;\u00e9t\u00e9 elle ne se souvient pas, non, mais c&rsquo;est l\u00e0 &#8211; son pays &#8211; elle regarde passer et le monde et la vie, repense \u00e0 ce type brun beau grand qu&rsquo;elle a aim\u00e9 oubli\u00e9 laiss\u00e9, ou alors \u00e9tait-ce lui ? &#8211; elle repose la tasse, boit le reste d&rsquo;eau &#8211; plus tard, elle ira faire ses courses, elle vit dans l&rsquo;alentour, un accent aux l\u00e8vres un sourire, peut-\u00eatre boite-t-elle un peu, les hanches, les muscles, les regards perdus &#8211; vert d&rsquo;eau &#8211; les cheveux pris dans un bonnet de laine bleu, l\u00e9g\u00e8rement fard\u00e9e aux l\u00e8vres, du rouge &#8211; elle sourit &#8211; elle s&rsquo;en va   <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"985\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/caf\u00e9-tasse-bleue-985x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-24048\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/caf\u00e9-tasse-bleue-985x1024.jpg 985w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/caf\u00e9-tasse-bleue-404x420.jpg 404w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/caf\u00e9-tasse-bleue-768x798.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/caf\u00e9-tasse-bleue-1478x1536.jpg 1478w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/caf\u00e9-tasse-bleue-1971x2048.jpg 1971w\" sizes=\"auto, (max-width: 985px) 100vw, 985px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>ce qui se passe c&rsquo;est que j&rsquo;aime bien aller au caf\u00e9 (le matin pour le caf\u00e9 &#8211; un caf\u00e9 &#8211; un des caf\u00e9s) ensuite pour du vin (blanc) (agr\u00e9ment\u00e9 de sirop de cassis) (rien d&rsquo;autre, non, jamais) (ou alors rarement : une mauresque quand c&rsquo;est l&rsquo;\u00e9t\u00e9) (mais c&rsquo;est rare) (pas que ce soit l&rsquo;\u00e9t\u00e9, entendons-nous bien : j&rsquo;aime l&rsquo;\u00e9t\u00e9 mais <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/cafe-travail-en-cours\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Caf\u00e9 (travail en cours)<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":86,"featured_media":24057,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1723],"tags":[1771,1760,632,619],"class_list":["post-24005","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-personnages-4-croquis","tag-annie-duperey","tag-barbara","tag-georges-brassens","tag-leo-ferre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24005","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/86"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24005"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24005\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media\/24057"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24005"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24005"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24005"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}