{"id":24152,"date":"2020-02-11T21:10:02","date_gmt":"2020-02-11T20:10:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=24152"},"modified":"2020-02-11T21:10:03","modified_gmt":"2020-02-11T20:10:03","slug":"et-en-bas-coule-la-riviere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/et-en-bas-coule-la-riviere\/","title":{"rendered":"Et en bas coule la rivi\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p>Je d\u00e9cide de m\u2019arr\u00eater sur la place du village. Envie d\u2019une pause, d\u2019un caf\u00e9. Le bar est ouvert. Bond\u00e9. A l\u2019ouverture de la porte, la chaleur me gifle, me renverse. J\u2019avance vers le zinc, un grand caf\u00e9, s.v.p., allong\u00e9. Le barman me regarde sans sourire, mais ses yeux sont partout, accueillants, attentifs. Il finit d\u2019essuyer le verre, l\u00e2che le torchon, l\u2019\u00e9tend sur une tringle, se retourne vers la machine qui chuinte et g\u00e9mit. Pose une petite tasse sous le robinet, la vapeur jaillit, \u00e9clabousse, chouffle. L\u2019eau chaude ambr\u00e9e coule, gorg\u00e9e du caf\u00e9 moulu. Tasse, sous-tasse, petite cuill\u00e8re, il pose deux sachets de sucre estampill\u00e9s de publicit\u00e9 sur la sous-tasse, avec un petit morceau de chocolat. Merci, pas de sucre. Pour le chocolat, je ne dis pas non. Enfin un sourire. Je reste debout, appuy\u00e9e au zinc et sirote mon caf\u00e9. A c\u00f4t\u00e9 de moi, l\u2019homme en casquette et salopette de travail a fini le sien, plie soigneusement les papiers d\u2019emballage du sucre, les met dans sa poche de pantalon. Qu\u2019est-ce qu\u2019il peut en faire, collection ou poubelle ? Ou bien on les trouvera dans la machine \u00e0 laver apr\u00e8s la lessive, tremp\u00e9s, d\u00e9lav\u00e9s. Il frotte le zinc avec la paume de ses mains, comme s\u2019il voulait le faire briller encore plus. Son visage brille aussi, rougie par la chaleur du dedans ou le froid du dehors. Il se tourne vers son voisin qui savoure son verre de pastis et n\u2019a pas l\u2019intention de partir tout de suite. Ils commentent le match de foot d\u2019hier, l\u2019\u00e9quipe du village a gagn\u00e9. Fortiche ! Ils sont contents, prennent d\u2019autres clients \u00e0 t\u00e9moin. Leurs fils ont jou\u00e9, gagn\u00e9, ils sont des piliers du club, ces p\u00e8res en parlent avec fiert\u00e9 comme si c\u2019\u00e9taient eux qui avaient gagn\u00e9. Et c\u2019est bien ce qu\u2019ils pensent. A \u00e9galit\u00e9 avec les vainqueurs.<br>\nJe me retourne vers une petite table carr\u00e9e sous la fen\u00eatre, quatre places tout juste, un scrabble \u00e9tal\u00e9 sur le plateau en marbre, entre les smartphones, les portemonnaies, les clefs de maison. Le serveur ajoute deux caf\u00e9s, une infusion, verveine peut-\u00eatre, un verre d\u2019eau, la table est surcharg\u00e9e. Trois femmes se sont install\u00e9es sur les chaises, pour la matin\u00e9e. Cheveux blancs en casque volumineux, rouge \u00e0 l\u00e8vres, ongles vernis, parfum de rose de Provins, pull blanc mousseux et foulard de soie gr\u00e8ge. Gestes \u00e9l\u00e9gants sinon pr\u00e9cieux. A c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle, chevelure fris\u00e9e rousse, que dis-je, rouge, rouge feu, rouge coucher de soleil, des yeux noirs qui sourient, quelques rides jalonnant le visage. Elle se penche sur ses pions, cherche des lettres, des mots. Une troisi\u00e8me, plus discr\u00e8te, un peu timide, gris souris, mais contente d\u2019\u00eatre l\u00e0. Elles viennent tous les matins, \u00e7a fait du bien de sortir, de voir des gens, qu\u2019est-ce qu\u2019on ferait \u00e0 la maison toutes seules tout le temps ? Et \u00e7a entretient nos neurones, \u00e0 nos \u00e2ges, \u00e7a ne peut pas faire de mal, ajoute la rousse en riant. Voil\u00e0 que la quatri\u00e8me arrive enfin, en retard, elle apporte les derni\u00e8res nouvelles de l\u2019\u00e9picerie, de la poste qui va fermer, du journal qui n\u2019est pas arriv\u00e9 ce matin, elle fait courant d\u2019air, virevolte avant de s\u2019asseoir sur la chaise qui l\u2019attendait. Elle garde son bonnet enfonc\u00e9 jusqu\u2019aux yeux, ouvre \u00e0 peine sa grosse veste de laine du pays, elle a froid. Les mains frottent, papillonnent, les bracelets cliqu\u00e8tent. S\u00e9bastien, une infusion, s\u2019il te pla\u00eet ! Ou non, plut\u00f4t un th\u00e9 vert \u00e0 la menthe, \u00e7a va me r\u00e9veiller. Puis se jette sur les pions pr\u00e9par\u00e9s pour jouer, pr\u00eate \u00e0 gagner. Je les observe, elles jouent bien, avec s\u00e9rieux, des professionnelles, le dictionnaire \u00e0 port\u00e9e de main, papier, crayon pour noter, les lunettes bien ajust\u00e9es sur le nez, et c\u2019est parti pour un bon moment.<br>\nJe quitte le bar. Croise un groupe d\u2019enfants en colonne deux par deux, \u00e2ge grande section maternelle, ils serrent des livres contre la poitrine, des albums grands comme le cartable, ils viennent de la biblioth\u00e8que du village juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du bar et de la poste. En t\u00eate, le ma\u00eetre, en gros pull t\u00eate nue, tire le groupe, acc\u00e9l\u00e8re le pas, encourage, avancez donc, on va \u00eatre en retard, en fin de colonne, une jeune femme ferme la marche, attentive au moindre \u00e9cart, les bras d\u00e9ploy\u00e9s comme des ailes de maman poule autour des poussins agit\u00e9s, ils trottinent pourtant sagement, restent dans les rangs, attendent au passage pi\u00e9tons z\u00e9br\u00e9 de larges bandes blanches, de loin, je les vois traverser la route nationale, en colonne deux par deux, les livres coll\u00e9s sur le c\u0153ur.<br>\nJe prends le chemin de la rivi\u00e8re. Parcelles de jardins align\u00e9es, entour\u00e9es de cl\u00f4tures, de murets, jardins d\u2019hiver, calmes, au repos, tapis verts, arbres fruitiers pointant leurs branches squelettiques vers le ciel gris.  Au loin, une silhouette sur un arbre, non, sur une \u00e9chelle, accroch\u00e9e, agitant un puissant s\u00e9cateur, taille d\u2019hiver, elle \u00e9value les coupes \u00e0 placer, sinon il y aura moins de fruits cet \u00e9t\u00e9, un pommier, oui, difficile \u00e0 \u00e9lever, trop de nuisibles, trop de traitements n\u00e9cessaires pour r\u00e9colter de belles pommes rouges, pour les cerisiers, la taille, c\u2019est plus tard, elle est soucieuse, et aussi joyeuse, elle aime bien s\u2019occuper de ses arbres, des serres aussi, bient\u00f4t elle s\u00e8mera des salades, il y a encore des \u00e9pinards, tous les samedis sur le march\u00e9, en juin elle vend des fraises, encore et encore, elle les cueille le matin, fraises toutes fra\u00eeches, les gens aiment, ils en redemandent. Mais non, ce n\u2019est pas dur, il faut aimer ce qu\u2019on fait, on se l\u00e8ve t\u00f4t, il y a toujours quelque chose \u00e0 faire, elle aime ses jardins, elle aime sa rivi\u00e8re, et aussi les montagnes tout autour. C\u2019est la vie.<br>\nJe poursuis dans un chemin de terre jonch\u00e9 de feuilles de marronniers. Une aire de pique-nique avec trois tables et six bancs en bois brut. Un carr\u00e9 d&rsquo;herbe encore verte, une haie de buissons ardents. Un vieil homme traverse la haie en poussant les branches avec sa canne. Il s&rsquo;assied p\u00e9niblement sur un bout de banc pour souffler. Il est fatigu\u00e9, m\u00eame si la marche n&rsquo;\u00e9tait pas longue. Son manteau l&rsquo;enveloppe jusqu&rsquo;aux genoux, il est coiff\u00e9 d&rsquo;un chapeau, on dirait un chapeau de cowboy qui lui va bien et qu&rsquo;il enfonce sur la t\u00eate, ses cheveux blancs d\u00e9passent sur la nuque, un peu d\u00e9coiff\u00e9s. Il porte un petit sac \u00e0 dos sur l&rsquo;\u00e9paule droite et s&rsquo;en d\u00e9fait maintenant pour le poser \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui sur le banc. Regarde la rivi\u00e8re qui coule en contrebas \u00e0 quelques m\u00e8tres et soupire. Tendant le cou, il cherche des yeux la source qui jaillit au bord de l&rsquo;eau comme un petit jet d&rsquo;eau en cercle. Il ne peut plus l&rsquo;approcher, la pente est trop raide, il a peur de perdre l&rsquo;\u00e9quilibre. Il la regarde de loin. Il pense au pass\u00e9, quand la rivi\u00e8re \u00e9tait pleine de truites, quand son grand-p\u00e8re lui avait appris \u00e0 les p\u00eacher \u00e0 la main. Il ne l&rsquo;a pas appris \u00e0 son petit-fils. Ce n&rsquo;est plus la m\u00eame \u00e9poque. Il murmure quelques mots dans la langue d\u2019autrefois, la langue d&rsquo;ici, le patois comme on dit, l&rsquo;occitan. Une langue que les anciens parlent encore, mais que les jeunes ne poss\u00e8dent plus. Je m\u2019approche, il ne fait pas attention, tout \u00e0 ses pens\u00e9es m\u00e9lancoliques. Un coup de vent traverse les branches du marronnier et fait tomber les derniers marrons verniss\u00e9s dans un bruit de tambour. Des feuilles gris\u00e2tres, mains crochues recroquevill\u00e9es, dansent dans l&rsquo;air avant de toucher le sol. Le vieil homme frissonne, il pense qu&rsquo;il vaudrait mieux repartir. Il trouve que \u00e7a sent la neige. L&rsquo;hiver est l\u00e0. Derri\u00e8re lui, il y a le pr\u00e9 vert que domine une montagne couronn\u00e9e de falaises, sculpt\u00e9es par le temps. Un arc en ciel timide fait le pont au-dessus du village. Le vieil homme ne le voit pas. Il s&rsquo;appuie sur sa canne, la repose en caressant doucement la poign\u00e9e en bois. Soupire \u00e0 nouveau, sort un harmonica du fond de son sac, l&rsquo;approche de ses l\u00e8vres et \u00e9gr\u00e8ne quelques notes nostalgiques en regardant couler la rivi\u00e8re.<\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"575\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IMG_20171120_105742-1024x575.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-24159\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IMG_20171120_105742-1024x575.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IMG_20171120_105742-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IMG_20171120_105742-768x431.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IMG_20171120_105742-1536x863.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/IMG_20171120_105742-2048x1150.jpg 2048w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je d\u00e9cide de m\u2019arr\u00eater sur la place du village. 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