{"id":24239,"date":"2020-02-13T11:22:02","date_gmt":"2020-02-13T10:22:02","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=24239"},"modified":"2020-02-13T11:22:04","modified_gmt":"2020-02-13T10:22:04","slug":"24239-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/24239-2\/","title":{"rendered":""},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Regarder les vitrines quand les magasins sont ferm\u00e9s me convient bien. Plus de scrupule, d\u00e9barrass\u00e9e de toute impulsion acheteuse, d\u00e9branch\u00e9e de toute envie hors de ma vie,  je flotte, \u00e0 regarder les inventions et fantaisies des couturiers. Peu importe le d\u00e9cor ou la client\u00e8le \u00e0 s\u00e9duire,  je suis aussi intrigu\u00e9e par une devanture vieillotte de couvres- chef que par une mise en sc\u00e8ne minimaliste.  Sous cette petite bruine apaisante s&rsquo;\u00e9parpillaient mes pens\u00e9es, une fin de dimanche pluvieux.  Je m&rsquo;\u00e9tais abrit\u00e9e sous le auvent du Passage des Trois Chapeaux, \u00e0 l&rsquo;angle d&rsquo;une boutique de pr\u00eat \u00e0 porter de luxe qui avait pendant un temps servi de refuge \u00e0 un SDF de l&rsquo;Est et son caddy. Il avait disparu pour deux petites dames fourr\u00e9es qui l\u00e9chaient attentivement  la vitrine. Appr\u00eat\u00e9es avec soin, mais d\u00e9su\u00e8tes, comme de la poudre de riz avec houppette, l&rsquo;une \u00e9mergeait d&rsquo;un manteau ourl\u00e9 de fourrure, deux pattes maigres plant\u00e9es dans des bottillons \u00e9galement doubl\u00e9s de froufrou, l&rsquo;autre zipp\u00e9e dans une doudoune l\u00e9g\u00e8re et matelass\u00e9e. Frileuses, se serrant l&rsquo;une contre l&rsquo;autre, bras dessus bras dessous, ne formant plus qu&rsquo;une seule vague de cheveux ondul\u00e9es et blond cendr\u00e9, couleur des m\u00e8ches \u00e9chantillons qui scalpent le rayon teinture capillaire du supermarch\u00e9. Maquill\u00e9es avec soin, d&rsquo;anciennes vendeuses des Nouvelles Galeries  mises au ch\u00f4mage \u00e9conomique avec la fermeture. Pourraient sortir sans culotte mais jamais sans fard. C&rsquo;est une autre personne que l&rsquo;on trouverait si on se permettait de sonner chez elles au saut du lit.  \u00ab&nbsp; <em>Ma m\u00e8re J\u00e9zabel devant moi s&rsquo;est montr\u00e9e, elle avait encore cet \u00e9clat emprunt\u00e9 pour r\u00e9parer des ans l&rsquo;irr\u00e9parable outrage <\/em>\u00ab&nbsp;Je rangeais mes pens\u00e9es \u00e9parses comme un mouchoir qui d\u00e9passe d&rsquo;une poche et visais le tailleur qui  attrapait toute leur attention et leur conversation. Beau tomb\u00e9, du cr\u00eape de laine  noire un peu serg\u00e9 avec des galons effrang\u00e9es \u00e0 la Coco, deux poches poitrines, deux poches \u00e0 la taille. Tu sais c&rsquo;est tout pareille \u00e0 celui que je portais \u00e0 l&rsquo;enterrement de  mon mari. Mais si, souviens toi, si je l&rsquo;ai port\u00e9 celui-l\u00e0. Raccourci inattendu, diagonale insoup\u00e7onn\u00e9e. Fr\u00e9tillante,je voyais ma veuve coquette. Premiers jours de Mars, le vent printanier est tomb\u00e9 pour un ciel blanc \u00e0 d\u00e9couper en morceaux, mais Francine a d&rsquo;autres chats \u00e0 fouetter que s&rsquo;occuper de la m\u00e9lancolie des ciels.  Elle enterre aujourd&rsquo;hui son Othello, de quinze son a\u00een\u00e9, un ouvrier italien qui a r\u00e9ussi \u00e0 monter sa petite affaire d&rsquo;electro m\u00e9nager, la clinique de l&rsquo;aspirateur. Une petite rue derri\u00e8re les Nouvelles galeries, face \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e du personnel. Cliente amus\u00e9e puis amante. Un aspirateur dont il fallait juste remplacer les filtres \u00e0 l&rsquo;origine de sa romance. Elle lui a bien rendu et accompagn\u00e9e jusqu&rsquo;au bout, alors qu&rsquo;il perdait vraiment la boule prenant la nuit pour le jour, se rasant \u00e0 une heure du matin, partant parier en pyjama dans les rues d\u00e9sertes, la prenant pour l&rsquo;infirmi\u00e8re, r\u00e9clamant sa Francine beaucoup plus douce et pas m\u00e9chante comme elle. Heureusement qu&rsquo;elle avait les copines. Mais \u00e7a, jamais elle a voulu se faire aider,  a renvoy\u00e9 fissa les services de la mairie \u00e0 leur place quand ils lui ont propos\u00e9 l&rsquo;aide m\u00e9nag\u00e8re. Un comble, elle qui a \u00e9t\u00e9 femme de m\u00e9nage chez les bourgeois, avant de travailler au Majestic puis aux Galeries. Sa maison c&rsquo;est aussi intime que sa lingerie, elle ne va pas laisser quelqu&rsquo;un enlever les cheveux dans la baignoire et laver les cale\u00e7ons de son hommes et vider la poubelle. Trop intime. Elle finit sa toilette pour le grand jour. Ils ont emmen\u00e9 Othello dans le cercueil Verdi, ils l&rsquo;ont choisi ensemble, quand l&rsquo;agent d&rsquo;assurance leur avait propos\u00e9 de souscrire une assurance d\u00e9c\u00e8s. D\u00e9licatesse d&rsquo;Othello qui la soulage de tout ce tintouin. Plus qu&rsquo; enfiler  la paire de bas de soie qu&rsquo;il lui offrait  le jour de No\u00ebl,  et le tailleur noir d\u00e9pos\u00e9 sur le lit. Elle a h\u00e9sit\u00e9 longtemps, une folie, mais il y a eu la prime de fin d&rsquo;ann\u00e9e et de toute fa\u00e7on avec son cancer \u00e0 la gorge, il \u00e9tait fichu , c&rsquo;est ce qu&rsquo; avait dit le docteur Malikian. Elle pouvait bien se l&rsquo;offrir, elle qui passait son temps \u00e0 emballer des robes dans des papiers de soie pour des clientes qui ne manquaient de rien. Et puis c&rsquo;\u00e9tait  pour l&rsquo;enterrement, autant bien l&rsquo;accompagner. Jacqueline lui avait dit, car elle peut pas s&#8217;emp\u00eacher celle l\u00e0, tu crois pas que \u00e7a va lui donner le mauvais \u0153il \u00e0 ton \u00e9poux. N&rsquo;importe quoi&nbsp;! fichu pour fichu, il sera content d&rsquo;avoir sa Francine bien mise qu&rsquo;elle lui avait r\u00e9torqu\u00e9e, histoire de la remettre dans ses buts. Elle ajuste son tailleur en tapotant sur sa jupe pour bien faire glisser la combinaison devant la glace du living,  v\u00e9rifie son rouge en \u00e9crasant ses l\u00e8vres l&rsquo;une contre l&rsquo;autre, et comme en torero en habits de lumi\u00e8re, bien droite, elle ouvre le deuxi\u00e8me tiroir de la commode pour sortir ses gants de chevreau et la mantille de sa m\u00e8re. Un klaxon  s&rsquo;impatiente en bas de la r\u00e9sidence, c&rsquo;est son beau-fils, Christian qui est descendu de Paris. J&rsquo;arrive, J&rsquo;arrive, toujours \u00e0 la presser, celui-l\u00e0. Elle se demande qui viendra au restaurant Brimborion, apr\u00e8s le cimeti\u00e8re. Les amis de son \u00e9poux  disparus pour la plupart, peut \u00eatre quelques commer\u00e7ants de la rue des fusill\u00e9s, heureusement qu&rsquo;elles a fait signe aux copines \u00e0 qui elle a bien donn\u00e9 l&rsquo;adresse, 293 boulevard des \u00e9tats Unis, all\u00e9e 64, carr\u00e9 treize, tu vois Othello comme un billet de train, toi qui aurais voulu \u00eatre cheminot.  <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Regarder les vitrines quand les magasins sont ferm\u00e9s me convient bien. Plus de scrupule, d\u00e9barrass\u00e9e de toute impulsion acheteuse, d\u00e9branch\u00e9e de toute envie hors de ma vie, je flotte, \u00e0 regarder les inventions et fantaisies des couturiers. 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