{"id":2446,"date":"2019-06-23T10:41:28","date_gmt":"2019-06-23T08:41:28","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=2446"},"modified":"2019-06-28T21:52:16","modified_gmt":"2019-06-28T19:52:16","slug":"terres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/terres\/","title":{"rendered":"Terres"},"content":{"rendered":"\n<p>Les genoux tant\u00f4t se cognent tant\u00f4t s\u2019enfoncent dans la terre o\u00f9 il faut qu\u2019ils s\u2019avancent, la terre noire des matins pluvieux, terre \u00e0 limaces, terre \u00e0 vers de terre, terre \u00e0 pourriture o\u00f9 d\u00e9goulinent les feuilles arrach\u00e9es des plantes de tabac, leur saveur am\u00e8re dans la bouche et la couche de crasse sur les mains qu\u2019aux matins secs on lave \u00e0 cette m\u00eame terre devenue grise, terre aride, terre dure, terre pierre, mains qu\u2019on enfonce au sol pour que s\u2019efface cette couche inf\u00e2me \u00e0 l\u2019heure du chocolat sur le pain blanc dont aucune amertume ne doit souiller la douceur \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, mais d\u00e9j\u00e0 les genoux, mais d\u00e9j\u00e0 les jambes, mais d\u00e9j\u00e0 le corps entier s\u2019\u00e9corche aux cailloux, la terre boit le sang des \u00e9corch\u00e9s, elle s\u2019en nourrit pour que poussent les chardons, les orties, les ronces ennemies des enfants agenouill\u00e9s qui n\u2019ont de choix que d\u2019avancer jusqu\u2019\u00e0 ce que midi les rel\u00e8ve dans les traces des roues de tracteur, dans les orni\u00e8res des chemins creux, dans le craqu\u00e8lement que le soleil inflige \u00e0 la terre, terre battue de la cave de devant aux relents de choucroute et de confitures o\u00f9 se r\u00e9veille la peur de descendre les escaliers \u00e0 cause de la pullulation des vers \u00e0 queue qu\u2019on appelle \u00e9ristales et qui sont des larves de mouches et \u00e0 cause de la peur de leur agonie visqueuse quand ils sont \u00e9cras\u00e9s par nos pieds nus sur les catelles rouges du corridor d\u2019en bas avec les pattes des poules qui pataugent dans le purin et les oignons que maman \u00e9talait dans l\u2019\u00e9curie au cheval o\u00f9 jamais nous n\u2019avions vu de cheval puis le soir, loin de la poussi\u00e8re, loin du fumier, loin du b\u00e9ton du hangar, nos pas lents dans la rivi\u00e8re o\u00f9 nous lovions nos pieds fatigu\u00e9s dans la mousse verte, o\u00f9 nous les massions au sable et \u00e0 la molasse sous l\u2019eau glac\u00e9e qui revigore, quand la nuit de juillet tombait sur les sols refroidis de notre enfance terre \u00e0 terre, terre qu\u2019on retourne \u00e0 l\u2019automne, le soc et le sillon, la plaie qu\u2019on ouvre, les touffes d\u2019herbe \u00e0 l\u2019envers et la pelle carr\u00e9e dans le jardin quand la sueur tombe goutte \u00e0 goutte du front sur la terre qu\u2019on tranche, terre grasse, terre humide, mais il ne faut pas toucher aux fraises, a dit marraine, il faut retourner la terre des haricots qu\u2019on \u00e9cosse, la terre des haricots en paquets plastique dans la cave de derri\u00e8re aux relents de kirsch et de pomme en bombonnes, la terre battue de la cave de derri\u00e8re avec \u00e0 c\u00f4t\u00e9 une dalle de b\u00e9ton, le b\u00e9ton frais dans la brouette qu\u2019il faut remuer puis \u00e9taler \u00e0 la truelle sans laisser de traces de doigts, parce que la dalle doit rester plate, sinon l\u2019oncle ma\u00e7on va gueuler, de toute fa\u00e7on il n\u2019arr\u00eate pas de gueuler, l\u2019oncle ma\u00e7on, l\u2019oncle au fil \u00e0 plomb qui gueule par principe, l\u2019oncle \u00e0 genou avec la truelle, l\u2019oncle pench\u00e9 sur la dalle encore fraiche, attention, il ne faut pas marcher dessus sinon il va gueuler, l\u2019oncle ma\u00e7on, il faut attendre avant d\u2019enlever les planches autour de la dalle et la bulle dans le niveau \u00e0 bulle ne doit pas bouger, la bulle doit rester immobile pile au milieu du niveau \u00e0 bulle, sinon l\u2019oncle ma\u00e7on va gueuler, l\u2019oncle ma\u00e7on qui venait aider \u00e0 la ferme, l\u2019oncle ma\u00e7on qui gueulait quand il venait aider \u00e0 la ferme avec le r\u00e2teau au bout du champ, le gros r\u00e2teau qui r\u00e2cle la terre s\u00e8che des regains, le gros r\u00e2teau lourd qu\u2019on tire derri\u00e8re la botteleuse pour une botte de plus, parce que le grand-p\u00e8re a dit qu\u2019il fallait que rien ne se perde, pas un brin d\u2019herbe, pas un tr\u00e8fle, pas un pissenlit, alors on tire le gros r\u00e2teau derri\u00e8re la botteleuse et les dents du gros r\u00e2teau se plantent dans les talons qui saignent sur la terre avaleuse, sur la terre qui se so\u00fble de sang, sur la terre ingrate et alcoolique, et apr\u00e8s les regains, \u00e7a recommence, il faut \u00e0 nouveau tirer le gros r\u00e2teau pour la paille, la paille d\u2019orge qui pique aux mollets quand la poussi\u00e8re monte de la terre comme la fum\u00e9e d\u2019un feu qu\u2019on fait l\u2019hiver en for\u00eat sur le tapis de feuilles mortes qui craquent sous le pas quand on se baisse pour ramasser des brindilles et alimenter le feu devant qui les regards fatigu\u00e9s s\u2019\u00e9puisent jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ivresse, tant il n\u2019est pas de spectacle plus fascinant, dit papa, qu\u2019un feu qui ronge les buches, les buches noircies, les buches rougeoyantes dans le cr\u00e9pitement du feu quand on y jette des fa\u00eenes de foyard et les flammes orang\u00e9es et les flammes bleues puis la braise puis la cendre quand le feu meurt \u00e0 petit feu, ne laissant sur le sol qu\u2019un cercle vide, nudit\u00e9 grise qu\u2019on ach\u00e8ve en versant sur le r\u00e2le du feu un bidon d\u2019eau fatal. <\/p>\n\n\n\n<p style=\"text-align:left\">. <br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les genoux tant\u00f4t se cognent tant\u00f4t s\u2019enfoncent dans la terre o\u00f9 il faut qu\u2019ils s\u2019avancent, la terre noire des matins pluvieux, 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