{"id":24485,"date":"2020-02-16T16:54:25","date_gmt":"2020-02-16T15:54:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=24485"},"modified":"2020-02-17T00:18:20","modified_gmt":"2020-02-16T23:18:20","slug":"pommes-damour","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/pommes-damour\/","title":{"rendered":"Pomme d&rsquo;amour"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans la cour, les tables sont dress\u00e9es : ronde de g\u00e2teaux et biscuits, tartes et cakes sal\u00e9s, bulles de boissons fra\u00eeches. Parents d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves aux manettes. La m\u00e8re de Marie fait sauter des cr\u00eapes : deux po\u00eales chaudes o\u00f9 fondent beurre, chocolat, confiture, c&rsquo;est selon \u2013 fraise, framboise, abricot \u2013 m\u00eame citron. Le p\u00e8re de Vinca prom\u00e8ne des pics en bois dans un bac sucr\u00e9 dont ils reviennent comme nuage de coton rose. A c\u00f4t\u00e9, c&rsquo;est Madame Beaurieux qui s&rsquo;y colle : pommes d&rsquo;amour cercl\u00e9es de rubans rouges, cornets de pop-corn caram\u00e9lis\u00e9 aux rayures jaune et or, comme sur les plages bretonnes. Au stand voisin, le copain Lucien anime le chamboule-tout : balles de tennis contre bo\u00eetes de conserve, \u00e7a ne loupe jamais. Plus loin, on plonge sa figure dans un bol de farine pour retrouver \u00e0 la bouche une pi\u00e8ce de plastique enfouie \u2013 contre laquelle on recevra une sucette bariol\u00e9e. Les plus petits (les fr\u00e8res et soeurs) se font maquiller (chats et chiens, coccinelles) par une belle grosse dame rousse au tablier peinturlur\u00e9 (coeurs, fleurs, champignons). On fait la queue pour les fl\u00e9chettes, et bient\u00f4t les majorettes feront leur num\u00e9ro. \u00c7a braille l\u00e0-dedans, autant que \u00e7a peut, et \u00e7a s&rsquo;esclaffe, et \u00e7a virevolte : papillons roses et mauves aux attaches menues. Les jupes courtes volent sur les collants brillants qui font la peau dor\u00e9e \u2013 bient\u00f4t les vacances d&rsquo;\u00e9t\u00e9, soleil et bains de mer. Ce dernier jour de juin, bouches en coeur, elles s&rsquo;appr\u00eatent \u00e0 danser : poup\u00e9es articul\u00e9es des bo\u00eetes \u00e0 bijoux, la baguette \u00e0 la main, comme de braves soldats. Si belles, les filles, si grandies : \u00e0 la rentr\u00e9e, le lyc\u00e9e. Tout est all\u00e9 si vite, c&rsquo;est comme \u00e7a que veux-tu, on nous avait pr\u00e9venus, ils nous avaient bien dit, les autres, qui savaient. Roulements de tambours : en avant la musique, au milieu de la cour. Les regards convergent, sauf ceux des m\u00e8res inqui\u00e8tes qui surveillent les plus jeunes de leurs enfants pour ne pas qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9chappent, leur \u00e9chappent, disparaissent \u2013 sauf ceux des gars qui ne veulent pas voir \u00e7a (ces filles-l\u00e0 qui se donnent en spectacle), n&rsquo;osent pas approcher, restent en p\u00e9riph\u00e9rie, font le tour de la cour, longent les murs, corps nonchalants, jeans et baskets, avancent au gr\u00e9 du vent \u2013 un coup d&rsquo;oeil parfois. Sur les bancs de pierre, des grappes de pestes, insectes aux ongles noirs, regards infects, cheveux tir\u00e9s d\u00e9color\u00e9s, pl\u00e2tres de fard, jambes similicuir \u2013 bien aff\u00fbt\u00e9es, les araign\u00e9es \u2013 se moquent des danseuses, montent sur leurs grands chevaux, attisent la meute, fomentent de mauvais coups \u2013 toujours une remarque derri\u00e8re la cravate, une raillerie, un croche-pattes \u00e0 l&rsquo;attention des cruches et bras-cass\u00e9s, tous ces inadapt\u00e9s  : grands dadets boutonneux et premiers de la classe, cheveux douteux coup\u00e9s courts aux \u00e9pis indomptables, sage cartable sous le bras \u2013 tandis que d&rsquo;autres font les bars ; filles \u00e0 queue de cheval et appareil dentaire (tu verras les belles dents, toutes bien align\u00e9es, mart\u00e8lent les parents), sweat vert pomme ou mauve tendre, jean neige, lunettes \u00e9paisses qui les ont fait pleurer. Pr\u00e8s des grandes tables, on tend un bon pour une part de pizza ou de marbr\u00e9 au chocolat, un verre d&rsquo;Orangina \u2013 ou Fanta ou Coca \u2013 jus d&rsquo;orange ou de pomme. Tout \u00e0 l&rsquo;heure, il y aura le tirage de la tombola, avec lots \u00e0 la clef : avant, des petites voitures, ou des poup\u00e9es Barbie ; \u00e0 pr\u00e9sent, des places de cin\u00e9ma, des billets d&rsquo;entr\u00e9e au parc d&rsquo;attraction, ou \u00e0 la f\u00eate foraine, et d\u00e9j\u00e0 les r\u00eaveurs volent dans des nacelles haut dans le ciel, o\u00f9 le coeur roule avant arri\u00e8re dans le bateau pirate. Deux tickets, s&rsquo;il vous pla\u00eet, dirait la fille plant\u00e9e l\u00e0 au milieu de la foule avec sa cr\u00eape au sucre, son air mal assur\u00e9, et qui ne sait pas quoi faire de sa peau, de ses mains, et qui attend qu&rsquo;on la d\u00e9livre \u2013 deux tickets, s&rsquo;il vous pla\u00eet \u2013 et elle y pense parfois, \u00e0 ce vertige-l\u00e0 : monter dans le grand huit, s&rsquo;accrocher \u00e0 son bras \u2013 et elle y pense encore, seule parmi le monde vide de lui qui n&rsquo;est pas l\u00e0, qui n&rsquo;est pas \u00e0 la f\u00eate, qui s&rsquo;en fout de tout \u00e7a, qui n&rsquo;en fait qu&rsquo;\u00e0 sa t\u00eate \u2013 et elle y pense encore, tandis qu&rsquo;il appara\u00eet, fait son entr\u00e9e en sc\u00e8ne, alors qu&rsquo;elle finit sa bouch\u00e9e. Il a franchi la grille, pantalon de velours brun, chemise \u00e0 carreaux verts, reflets dans les yeux longs de chat. Elle ne sait pas s&rsquo;il l&rsquo;a vue ou pas, s&rsquo;il a fait semblant de ne pas, ni s&rsquo;il faut l&rsquo;ignorer, ou se manifester. Le coeur \u00e0 la gorge, elle voudrait prendre ses jambes \u00e0 son cou, passer le mur d&rsquo;enceinte, dispara\u00eetre dans le petit bois, courir droit devant, sans s&rsquo;arr\u00eater, jusqu&rsquo;\u00e0 la r\u00e9sidence d&rsquo;en face et les immeubles de briques, grimper les marches d&rsquo;escalier, frapper fort aux portes et monter sur les toits, et crier : Il est l\u00e0 ! Il est l\u00e0 ! Mais elle reste fig\u00e9e dans son carr\u00e9 de bitume \u2013 et ses pieds sont coll\u00e9s. Bient\u00f4t la cour sera vide et il sera trop tard, il n&rsquo;y aura plus personne, il ne restera rien : un ballon suspendu, qui se d\u00e9gonflera, ou le ruban perdu d&rsquo;une pomme d&rsquo;amour \u2013 quelques papiers \u00e9parses, trop peu de traces, plus de regard o\u00f9 s&rsquo;accrocher, plus de visage \u2013 ni le sien ni les autres \u2013 sauf les sourires grav\u00e9s sur la photo de classe re\u00e7ue la veille, sur laquelle les \u00e9l\u00e8ves posent une derni\u00e8re fois dans la cour du coll\u00e8ge, dont on aper\u00e7oit, \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, la fa\u00e7ade rouge et rouille. Pour l&rsquo;occasion, elle a coup\u00e9 ses cheveux, carr\u00e9 l\u00e9ger qui dynamise. Elle porte un pull torsad\u00e9 emprunt\u00e9 \u00e0 sa m\u00e8re, et un foulard dans la cour de r\u00e9cr\u00e9, des \u00e9paisseurs pour se prot\u00e9ger : du vent, du toucher. A sa gauche, c\u2019est Rodolphe, sourire et raie sur le c\u00f4t\u00e9, puis Maud la blondette. Au deuxi\u00e8me rang, Sylvestre et Lucien sont joyeux, bras crois\u00e9s. Marie et Vinca, en rose et blanc : deux belles filles dans le vent. Devant elles, assises sur le banc, Alice et Norah sourient de toutes leurs dents, tourn\u00e9es l\u2019une vers l\u2019autre, \u00e9paule contre \u00e9paule. A l\u2019autre extr\u00e9mit\u00e9, le timide Alexandre a l\u2019Am\u00e9rique au c\u0153ur, sur le sweat-shirt acidul\u00e9. G. est assis devant, au premier rang, veste et pantalon de jean, cheveu dru, regard vert, grandes jambes et mains d\u2019homme d\u00e9j\u00e0, poings pos\u00e9s sur les cuisses. Il sourit discr\u00e8tement, la bouche est large et rose, le menton carr\u00e9, et les fossettes au creux des joues. Elle est debout au dernier rang, et l&rsquo;on pourrait tracer \u00e0 la r\u00e8gle une droite verticale entre elle et lui, ou un segment plus exactement, un fil suspendu pour ainsi dire, qui relierait sa terre \u00e0 lui, son ciel \u00e0 elle. Le ciel est gris d\u2019ailleurs, et l\u2019air est frais encore \u00e0 l\u2019approche de l\u2019\u00e9t\u00e9, mais elle sait qu&rsquo;il est l\u00e0, un peu plus bas dans le cadre, qu&rsquo;il ne s&rsquo;\u00e9chappera pas, qu&rsquo;il occupe une place \u2013 et peut-\u00eatre qu\u2019un jour elle posera sa t\u00eate dans ses grandes mains jointes.   <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"208\" height=\"219\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/POMMES-DAMOUR.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-24489\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la cour, les tables sont dress\u00e9es : ronde de g\u00e2teaux et biscuits, tartes et cakes sal\u00e9s, bulles de boissons fra\u00eeches. Parents d&rsquo;\u00e9l\u00e8ves aux manettes. 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