{"id":24681,"date":"2020-02-17T14:13:10","date_gmt":"2020-02-17T13:13:10","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=24681"},"modified":"2020-02-17T14:13:12","modified_gmt":"2020-02-17T13:13:12","slug":"lecrivain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lecrivain\/","title":{"rendered":"L&rsquo;\u00e9crivain"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-drop-cap\">C\u2019est par L que je l\u2019ai connu. Enfin, son oeuvre. Pas lui. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous \u00e9tions tr\u00e8s proches L et moi. Il me semble qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque \u2014 qui doit remonter \u00e0 six ou sept d\u00e9j\u00e0, je crois \u2014 nous \u00e9tions proches. Nous pouvions nous parler presque tous les jours, de nos lectures, de nos modestes projets d\u2019\u00e9criture, car c\u2019est par elle que je suis arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Nous allions au th\u00e9atre, au concert, au cin\u00e9ma ensemble. Et, c\u2019est donc par elle que j\u2019ai connu l\u2019oeuvre de C. Avant de m\u2019installer dans la grande ville, o\u00f9 je vis maintenant depuis plus de vingt ans, je n\u2019en avais jamais entendu parler. Et, m\u2019y m\u2019installant, dans ce quartier d\u2019A justement, je ne savais pas du tout qu\u2019il y r\u00e9sidait. Que je le rencontrerais, quelquefois. Que je le reconnaitrais, apr\u00e8s que L m\u2019en aurait parl\u00e9. Apr\u00e8s avoir vu des portraits de lui, au dos des livres que L me pr\u00eaterait, et sur Internet, au hasard de mes recherches sur ses publications. Et surtout, ce fameux soir, L s\u2019\u00e9tant tromp\u00e9e, nous nous \u00e9tions trouv\u00e9es face \u00e0 face avec lui dans l\u2019atrium du th\u00e9\u00e2tre de C. \u00c9tant venues, justement, y voir l\u2019un de ses textes mis en sc\u00e8ne ce soir-l\u00e0, L avait soudain pouss\u00e9 un cri. Surprise de sa r\u00e9action, je l\u2019avais interrog\u00e9e, et elle avait balbuti\u00e9, un peu interdite : C est l\u00e0 !\u2026\u00a0 L\u00e0, cet homme immobile devant nous. Cet homme si simple que personne, parmi la foule press\u00e9e dans l\u2019atrium, ne semblait connaitre. Reconnaitre. Lui ?!\u2026 C\u2019est lui ?\u2026 Avais-je demand\u00e9 ? J\u2019ignore si je m\u2019en faisais une id\u00e9e pr\u00e9cise. De sa taille, de sa corpulence, je n\u2019avais aucune id\u00e9e, et m\u00eame son visage, pourtant d\u00e9j\u00e0 vu en photo\u2026 Oui, m\u2019avait-elle r\u00e9pondu, compl\u00e8tement \u00e9perdue \u2014 je ne l\u2019avais encore jamais vue ainsi, comme subjugu\u00e9e, par cette silhouette si commune, par le visage de cet homme entre deux \u00e2ges et qui semblait perdu dans l\u2019espace du hall et que tenait par le bras une femme, sensiblement du m\u00eame \u00e2ge que lui.\u00a0 Autour d\u2019eux, les spectateurs se pressaient tandis qu\u2019eux seuls patientaient. R\u00e9unis, ensemble. Ils s\u2019\u00e9taient arr\u00eat\u00e9s\u00a0 et une zone de calme relatif dans le vortex humain qui les cernait s\u2019\u00e9tait ouvert, et ils y attendaient, confiants et humbles. Oui, avait fini par r\u00e9pondre L, c\u2019est lui. Et\u2026 s\u2019il est l\u00e0, ce soir\u2026 c\u2019est idiot mais \u00e7a veut dire que je me suis tromp\u00e9e de date \u2026 Je suis d\u00e9sol\u00e9e\u2026 j\u2019avais retenu deux places, mais\u2026 pour le lendemain de sa venue. Ce soir, il y avait une rencontre avec l\u2019auteur, et cela me g\u00e8ne, m\u2019expliquait-elle. Dans son travail, elle avait \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e \u00e0 le rencontrer au cours d\u2019un cocktail, ou d\u2019une mondanit\u00e9 quelconque, tout \u00e0 fait par hasard. S\u2019y trouvaient r\u00e9unis des m\u00e9c\u00e8nes, et des agences de communication pour lesquelles L travaillait \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Que faisait-il l\u00e0, au milieu de cette r\u00e9union ? L ne le savait pas, ou l\u2019avait oubli\u00e9. Elle\u00a0 m\u2019avait racont\u00e9 avoir \u00e9t\u00e9 la seule \u00e0 venir vers lui et lui exprimer discr\u00e8tement, comme L savait le faire, toute l\u2019admiration qu\u2019elle ressentait pour son oeuvre. Le lendemain soir nous \u00e9tions revenues au th\u00e9\u00e2tre pour assister \u00e0 la repr\u00e9sentation pr\u00e9vue. Une jeune actrice, v\u00eatue de blanc et seule en sc\u00e8ne, avait donn\u00e9 sa voix au texte bouleversant de l\u2019\u00e9crivain, celui rencontr\u00e9 par hasard dans le hall du th\u00e9\u00e2tre la veille au soir. Cette voix f\u00e9minine vibrante, intense, mordait dans la chair du texte \u00e9crit par cet homme. Cet homme aper\u00e7u au bras de sa femme hier soir. Ce couple si simple, lui, au regard intens\u00e9ment triste, elle, le visage impassible sous les cheveux relev\u00e9s en chignon, leurs deux manteaux sombres. Nous \u00e9tions revenues silencieuses, L et moi, chacune retenue dans la sph\u00e8re morbide et accablante du texte et de la voix, de l\u2019\u00e9vocation de ce destin de femme, de sa solitude, \u00e0 travers les mots d\u2019un homme. Bien plus tard, au cours d\u2019une lecture publique dans l\u2019atelier d\u2019un ami peintre, L lirait un extrait de ce m\u00eame texte. Nous avions choisi ensemble de le couper apr\u00e8s les mots qu\u2019elle avait lanc\u00e9\u00a0 contrer le mur couvert des toiles immenses, aux larges applats color\u00e9s et joyeux de notre ami, d\u2019une voix forte, que l\u2019on sentait vibrer d\u2019\u00e9motion \u00ab\u00a0PARLEZ-MOI !\u2026 PARLEZ-MOI !\u2026\u00a0\u00bb les mots \u00e9crits par cette femme, racont\u00e9e par cet homme, l\u2019\u00e9crivain. Les mots qu\u2019elle avait trac\u00e9 \u00e0 la peinture, un pot de peinture que des ouvriers avaient laiss\u00e9 l\u00e0, afin que son message muet soit enfin entendu sur les murs de l\u2019asile psychiatrique o\u00f9 elle n\u2019avait rien \u00e0 faire, o\u00f9 elle n\u2019aurait pas d\u00fb se trouver si elle avait v\u00e9cu \u00e0 une autre \u00e9poque et o\u00f9 on la laisserait\u00a0 bient\u00f4t mourir de faim.\u00a0Peu de temps apr\u00e8s cette lecture publique, un incendie s\u2019\u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 dans la maison de L. Sans faire de victimes heureusement, mais mon amie avait d\u00fb d\u00e9m\u00e9nager pour quelques temps. Je crois bien que c\u2019est depuis cet \u00e9v\u00e8nement que nos relations ont commenc\u00e9 de se distendre. Je ne me l\u2019explique pas.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019arrive quelquefois de croiser l\u2019\u00e9crivain. Mais de plus en plus rarement.Toujours accompagn\u00e9 de sa femme \u2014 je suppose qu\u2019il s\u2019agit de sa femme \u2014. Marchant d\u2019un m\u00eame pas tous les deux. Parfois, je les rencontre, et ils sont entour\u00e9s d\u2019un groupe de jeunes \u00e9tudiants, de tr\u00e8s jeunes filles qui viennent lui parler. Il sourit, il parle doucement, la t\u00eate l\u00e9g\u00e8rement de c\u00f4t\u00e9. Elle, patiente, sourit aussi. Puis ils repartent. L\u2019autre jour, sur les r\u00e9seaux sociaux la question \u00e9tait pos\u00e9e de savoir s\u2019il \u00e9tait toujours vivant. J\u2019ai eu l\u2019envie de r\u00e9pondre\u00a0 : oui, car je l\u2019ai crois\u00e9 l\u2019autre jour ! Mais je n\u2019ai pas os\u00e9. Quelqu\u2019un d\u2019autre a r\u00e9pondu : Bien s\u00fbr qu\u2019il est vivant !\u00a0Apr\u00e8s les f\u00eates de fin d\u2019ann\u00e9e, me trouvant sans passion particuli\u00e8re pour la cuisine de \u00ab\u00a0survie\u00a0\u00bb du quotidien, j\u2019allai trouver pitance chez mon traiteur f\u00e9tiche \u2014 cuisine simple, gouteuse, ingr\u00e9dients de bonne qualit\u00e9 \u2014 \u00e0 quelques rues de chez moi. Dans l\u2019\u00e9troite boutique, le long des hors d\u2019oeuvres vari\u00e9s, des tripes cuisin\u00e9es \u00e0 tous les modes, des jambons crus et cuits \u00e0 la truffe et aux herbes, des g\u00e2teaux d\u2019omelettes fines et des coulis de tomate, derri\u00e8re les choucroutes fumantes et la salade de museau vinaigrette, les p\u00e2t\u00e9s-croutes et le fameux \u00ab\u00a0Oreiller\u00a0de la belle Aurore \u00bb que l\u2019on d\u00e9guste ici seulement apr\u00e8s No\u00ebl et dans lequel ont cuit toutes les viandes de la chasse, un homme est entr\u00e9, pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 par une femme devant laquelle il s\u2019est effac\u00e9. C\u2019\u00e9tait lui. L\u2019\u00e9crivain. Son visage calme, ses yeux tristes. Je l\u2019ai regard\u00e9, de tout pr\u00e8s, comme jamais je ne l\u2019avais regard\u00e9. \u00c0 l\u2019abri des vitres nettes qui laissaient entrer, derri\u00e8re la silhouette en contre-jour,\u00a0 le rez de chauss\u00e9e de l\u2019immeuble d\u2019en face, la Pizzeria Da Nicol\u00f2, avec ses vitrines arrondies, ses rideaux blancs et sa devanture en bois rustique pr\u00e8s du porche ouvert sur un bout du mur de la petite cour. Il \u00e9tait l\u00e0, devant moi, silencieux, apr\u00e8s le Bonjour Madame, Bonjour Monsieur de la patronne souriante qui a termin\u00e9 de me servir. Je les ai salu\u00e9s moi aussi. Bonjour. Il a r\u00e9pondu d\u2019un sourire bouche ferm\u00e9e, une bont\u00e9 a travers\u00e9 son visage, quelque chose de tr\u00e8s doux et de simple. La femme semblait plus \u00e2g\u00e9e, maintenant qu\u2019elle \u00e9tait tout pr\u00e8s de moi, elle promenait en silence des yeux rieurs sur tout ce qui l\u2019entourait. Lui, rest\u00e9 derri\u00e8re elle, ne bougeait pas, attendait son tour. Au moment de r\u00e9gler mes achats, je me suis arr\u00eat\u00e9e devant la femme qui semblait, \u00e0 elle seule, occuper tout le minuscule espace, tant on sentait autour d\u2019elle, en elle aussi sans doute, un besoin de mouvement \u2014 mais plut\u00f4t quelque chose d\u2019un affolement brid\u00e9 \u2014. Son regard et son sourire s\u2019adressaient \u00e0 tout ce qui l\u2019entourait, sans distinction et me rencontrant, elle m\u2019a souri aussi, d\u2019un sourire comme gliss\u00e9 au travers de ma personne \u2014 ainsi d\u2019un rai de lumi\u00e8re sous une porte \u2014 qu\u2019elle ne voyait peut-\u00eatre pas. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 L. La femme continuait de sourire, \u00e0 travers l\u2019espace des murs, des salades, des vitres propres et du grand miroir qui nous d\u00e9doublait, les vitres, les saladiers de couleur, les saucissons pendus aux crochets, la femme, l\u2019\u00e9crivain et moi, elle souriait comme sans le vouloir, sans le faire expr\u00e8s. Lui, a avanc\u00e9 sa main vers elle, pour la retenir, pour la rassurer de sa pr\u00e9sence\u2026La patronne, derri\u00e8re le petit comptoir lui a parl\u00e9 tr\u00e8s doucement, Madame, Madame, excusez-moi\u2026 puis se tournant vers moi\u2026 cette personne est si\u2026 avec un mouvement de la t\u00eate, comme pour dire non mais tr\u00e8s doucement\u2026Madame, je vous prie de m\u2019excuser, je voudrais\u2026pourriez-vous s\u2019il vous plait\u2026 Il a tendu sa main vers elle, l\u2019a retenue. J\u2019ai pu r\u00e9gler mes achats, puis, quittant le magasin, j\u2019ai dit Au Revoir, les frolant tous deux, lui et elle, le long des vitres propres et claires, des saladiers de museaux vinaigrette et des p\u00e2t\u00e9s en croute.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est par L que je l\u2019ai connu. Enfin, son oeuvre. Pas lui. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 nous \u00e9tions tr\u00e8s proches L et moi. Il me semble qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque \u2014 qui doit remonter \u00e0 six ou sept d\u00e9j\u00e0, je crois \u2014 nous \u00e9tions proches. Nous pouvions nous parler presque tous les jours, de nos lectures, de nos modestes projets d\u2019\u00e9criture, car <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lecrivain\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">L&rsquo;\u00e9crivain<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":27,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1590,1776],"tags":[],"class_list":["post-24681","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-un-hiver-personnages","category-personnage-5-rencontre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24681","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/27"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24681"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24681\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24681"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24681"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24681"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}