{"id":24684,"date":"2020-02-17T17:26:32","date_gmt":"2020-02-17T16:26:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=24684"},"modified":"2020-02-17T17:26:33","modified_gmt":"2020-02-17T16:26:33","slug":"les-gardiens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-gardiens\/","title":{"rendered":"Les gardiens"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019h\u00e9sitai devant la\nsonnette&nbsp;; \u00e7a faisait peut-\u00eatre trois ans que je ne l\u2019avais pas vu et la\nderni\u00e8re fois, la rupture avait \u00e9t\u00e9 &nbsp;difficile,\nun silence hostile qui suit des paroles qui n\u2019ont rien \u00e0 dire \u00e0 part une sourde\ncol\u00e8re. La chaleur \u00e9tait lourde comme avant un orage mais pas un nuage \u00e0\nl\u2019horizon, je m\u2019\u00e9touffais simplement. Il avait repris contact, toujours de sa\nmani\u00e8re imp\u00e9rieuse de fr\u00e8re a\u00een\u00e9, a\u00een\u00e9 de quelques minutes mais j\u2019avais senti un\nappel d\u2019urgence&nbsp;. Je me d\u00e9cidai et la porte s\u2019ouvrit. Il faisait sombre\ndans le couloir et frais. \u00c7a sentait un peu le moisi, mais toutes ces vieilles\nmaisons ont cette odeur. \u00ab&nbsp; Je suis dans l\u2019atelier, tu te rappelles o\u00f9\nc\u2019est&nbsp;?&nbsp;\u00bb Au moins il n\u2019avait pas perdu son sens de l\u2019ironie ni du\nreproche. Je montai les marches comme on se balade, je musardai, histoire de ne\npas ob\u00e9ir imm\u00e9diatement et aussi pour calmer le trouble int\u00e9rieur. Apr\u00e8s une\nhalte sur le premier palier et un coup d\u2019\u0153il sur les pi\u00e8ces attenantes. Rien\nn\u2019avait boug\u00e9, un peu plus de poussi\u00e8re, les volets clos, un monde fig\u00e9.\n\u00ab&nbsp; T\u2019en a mis du temps&nbsp;\u00bb premiers mots de bienvenue. J\u2019avais envie de\nlui r\u00e9pondre que le temps c\u2019est ce qui me manquait le plus, mais je me tus.\nContrairement aux autres pi\u00e8ces, l\u2019atelier baignait dans une lumi\u00e8re \u00e9clatante,\n\u00e9poustouflante me vint \u00e0 l\u2019esprit. Il \u00e9tait assis face \u00e0 la porte, il tournait\nle dos aux fen\u00eatres et \u00e0 la toile sur laquelle il \u00e9tait en train de travailler.\nTout \u00e9tait en d\u00e9sordre sauf lui et sa toile. Le bureau \u00e9tait couvert de\ndossiers et de papiers en vrac, un verre sale tra\u00eenait sur un tabouret au\nmilieu de pinceaux et de tubes de couleurs \u00e0 moiti\u00e9 s\u00e9ch\u00e9s. Une bouteille de\nbourbon \u00e0 moiti\u00e9 pleine \u00e9tait pos\u00e9e sur le rebord de la fen\u00eatre. Sur les murs\ndes croquis d\u2019une m\u00eame obsession, sorte de cr\u00e9ation de Sisyphe jamais achev\u00e9e,\ntoujours recommenc\u00e9e, un hoquet. Il jurait dans ce d\u00e9sordre, habill\u00e9 avec soin-\nrare chez lui- costume en lin blanc et chemise l\u00e9g\u00e8re d\u2019un bleu tr\u00e8s p\u00e2le, \u00e0\npeine une couleur, les cheveux grisonnants savamment d\u00e9coiff\u00e9s. Ses yeux noirs\net rieurs me fixaient. Moi qui m\u2019attendais \u00e0 une \u00e9pave tremblante , j\u2019en \u00e9tais\npour mes frais. \u00ab&nbsp; Tu n\u2019as pas chang\u00e9&nbsp;, toujours aussi\ncoinc\u00e9&nbsp;\u00bbJ\u2019avais envie de lui r\u00e9pondre qu\u2019il \u00e9tait toujours aussi p\u00e9nible\nmais j\u2019\u00e9tais fatigu\u00e9 d\u2019avance des joutes verbales. \u00ab&nbsp; Qu\u2019est-ce qu\u2019il y\navait de si urgent apr\u00e8s ce temps de silence&nbsp;?&nbsp;\u00bb J\u2019\u00e9tais surpris par\nma propre voix, et ce ton de reproche. Il m\u2019adressa un sourire et fit un geste\nde la main, un geste de paix ou pour me dire de m\u2019asseoir. Je restai debout.\n\u00ab&nbsp; Toujours rebelle et pour rien&nbsp;!&nbsp;\u00bb il haussa les \u00e9paules et\ncontinua&nbsp;: \u00ab&nbsp; Tu prendras bien un verre m\u00eame debout et je ne t\u2019ai pas\ndemand\u00e9 de venir parce que j\u2019en avais marre de me saouler seul&nbsp;\u00bb\nJ\u2019acceptai en hochant la t\u00eate. Je continuai de l\u2019observer pendant qu\u2019il sortait\nles verres d\u2019une armoire et &nbsp;les remplissait.\n\u00ab&nbsp; Tu te souviens de ces verres, on se disait qu\u2019on ne boirait jamais\ndedans tellement on avait peur de les casser, une vaisselle de Grande Occasion\net aujourd\u2019hui c\u2019est est une&nbsp;! \u00bb Je pris l\u2019objet avec pr\u00e9caution sans le\nquitter des yeux, je me demandai o\u00f9 il voulait en venir et la raison de ce\ncirque. \u00ab&nbsp; Tu vas m\u2019annoncer ta mort prochaine et me sortir le grand jeu\ndes souvenirs, de notre enfance complice, de nos disputes,&nbsp; nos r\u00e9conciliations, nos amours\nhachur\u00e9s,&nbsp; peut-\u00eatre que tu as des photos\ncach\u00e9es, c\u2019est \u00e7a&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il but une gorg\u00e9e avant\nde r\u00e9pondre. Je pouvais m\u2019imaginer les rouages de sa t\u00eate, les cliquetis entre\nles neurones et sa recherche d\u2019une r\u00e9plique sarcastique qui me renverrait dans\nmes cordes. \u00ab&nbsp; Tu y es presque, mais ce n\u2019est pas de moi dont il s\u2019agit,\nau contraire, j\u2019ai fait mon temps comme gardien du temple familial et de cette\nmaison tombeau&nbsp;\u00bb J\u2019eus peur de la suite, je me mis \u00e0 suer \u00e0 grosse gouttes\net le bourbon avait un go\u00fbt amer. Je tremblai un peu en lui posant la\nquestion&nbsp;: \u00ab&nbsp; Tu veux dire que c\u2019est mon tour&nbsp;?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;\nC\u2019est bien ce qui \u00e9tait pr\u00e9vu, nous sommes les Dioscures, un coup vivant un\ncoup mort et tu ne veux pas d\u00e9roger \u00e0 la r\u00e8gle immuable et laisser tout partir\n\u00e0 vaux l\u2019eau&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il dit \u00e7a avec le plus grand s\u00e9rieux et la plus\ngrande fermet\u00e9. J\u2019\u00e9tais abasourdi. J\u2019avais oubli\u00e9 le pacte. Je regardai de\nnouveau ses croquis et son obsession c\u2019\u00e9tait de revenir \u00e0 l\u2019air libre mais il\navait perdu le chemin. Je m\u2019en apercevais maintenant. Je restai fig\u00e9 et sans\nvoix. \u00ab&nbsp; Tu sais ce n\u2019est pas si terrible, un peu long parfois et on perd\nle fil des autres, le go\u00fbt des autres, le son des autres et on se retrouve un\nmatin ensoleill\u00e9 \u00e0 ne plus savoir quoi faire de ce corps, \u00e0 ne plus savoir qui\non est et c\u2019est l\u00e0 que \u00e7a devient supportable.&nbsp;\u00bb Sur ces paroles, il se\ndirigea vers la porte, me prit dans ses bras et murmura&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp; A\nbient\u00f4t mon fr\u00e8re.&nbsp;\u00bb J\u2019entendis ses pas lourds et de plus en plus l\u00e9gers\ndans l\u2019escalier et la porte claquer. La longue nuit avait commenc\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019h\u00e9sitai devant la sonnette&nbsp;; \u00e7a faisait peut-\u00eatre trois ans que je ne l\u2019avais pas vu et la derni\u00e8re fois, la rupture avait \u00e9t\u00e9 &nbsp;difficile, un silence hostile qui suit des paroles qui n\u2019ont rien \u00e0 dire \u00e0 part une sourde col\u00e8re. La chaleur \u00e9tait lourde comme avant un orage mais pas un nuage \u00e0 l\u2019horizon, je m\u2019\u00e9touffais simplement. Il avait <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-gardiens\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Les gardiens<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":59,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1776],"tags":[],"class_list":["post-24684","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnage-5-rencontre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24684","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/59"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=24684"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/24684\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=24684"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=24684"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=24684"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}