{"id":2490,"date":"2019-06-23T11:59:22","date_gmt":"2019-06-23T09:59:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=2490"},"modified":"2019-08-25T11:07:24","modified_gmt":"2019-08-25T09:07:24","slug":"par-terre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/par-terre\/","title":{"rendered":"par terre"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"561\" src=\"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/terre-gracia-bejjani-1024x561.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-4439\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/terre-gracia-bejjani-1024x561.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/terre-gracia-bejjani-420x230.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/terre-gracia-bejjani-768x421.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2019\/06\/terre-gracia-bejjani.jpg 2040w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>C\u2019est pieds et mains, peau qui colle et claque, pr\u00e9sence sous soi et \u00e7a rassure tu ne tomberas pas plus bas, ton corps autre quand tu titubes ou quand elle n\u2019en peut plus et tu passes de ses bras chauds et mous comme nourriture \u00e0 la duret\u00e9 du carrelage, maman ne peut plus te porter, soupire \u2014 elle p\u00e8se de plus en plus lourd, elle grandit ma fifille \u2014 tu glisses de son bassin, elle te pose et tu as peur d\u2019un jour trop grandir \u2014 bient\u00f4t je ne pourrai plus, elle dit parfois \u2014 quand elle renoncera \u00e0 te soulever, pas de sa faute si tu es trop lourde, tu te vois abandonn\u00e9e, qui pour te relever, qui pour t\u2019oublier, pour te distraire de l\u2019affreuse attente tu ramasses tout \u2014 puissant aspirateur cette gamine, dit maman en riant \u2014 elle te tape les mains pour que doigts l\u00e2chent ces petites choses encore plus petites que toi, ces minuscules, ton plaisir \u00e0 les briser entre pouce et index, les transformer en encore plus petits que petits, gestes stopp\u00e9s par les hurlements de maman quand tu approches de tes l\u00e8vres quelques miettes, elle t\u2019attrape de lestes mains comme si tu devenais petitement l\u00e9g\u00e8re, tu capitules bienheureuse de retrouver sa peau, malgr\u00e9 vertige et douleur d\u2019\u00eatre secou\u00e9e&nbsp;; parfois c\u2019est toi qui hurles, d\u00e9tresse devant le gros cafard qui surgit de tu ne sais o\u00f9, qui te salue du balancement de ses antennes, tu louches et hurles devant le noir lustr\u00e9 de son corps, entre fascination et horreur, hant\u00e9e encore de son bruit de mort, craquement qui s\u2019est log\u00e9 dans ton ventre quand papa l\u2019a \u00e9cras\u00e9 pour te rassurer, ton papa qui a transfus\u00e9 la peur dans ta t\u00eate en voulant t\u2019en d\u00e9livrer&nbsp;; ton papa, ses bras qui \u00e0 d\u2019autres moments te jettent dans les hauteurs, dans les airs c\u2019est le m\u00eame chuter, mais vers les nuages, corps propuls\u00e9, c\u0153ur qui d\u00e9gringole, jubilation et angoisse de t\u2019\u00e9craser, te briser en mar\u00e9e rouge qui submerge le b\u00e9ton comme dans les films interdits qu\u2019\u00e0 peine tu aper\u00e7ois, dans les airs comme sur terre, tu apprends et assimiles la mati\u00e8re, sensation mati\u00e8re et audace de corps, tu h\u00e9sites entre bonheur et terreur, entre plaisir \u00e0 ressentir la fra\u00eecheur du carrelage et d\u00e9go\u00fbt des odeurs de tapis en hiver, effluves de terre que cette laine foul\u00e9e qui d\u00e9ploie ses motifs complexes, tu t\u2019y perds comme en un livre d\u2019images. Terrain de jeu, cache-cache et tu te glisses sous le lit des parents, yeux ferm\u00e9s, des mains tu caresses le carrelage pour te sentir accueillie pendant qu\u2019on te cherche, vont-ils se douter de ton refuge et s\u2019ils t\u2019oubliaient, il arrive \u00e0 maman de ne pas trouver son briquet ou sa bague \u2014 et bien tant pis perdu c\u2019est perdu, elle dit \u2014 dirait-elle de toi, perdue pour perdue&nbsp;? tu vivrais alors sous leur lit-tente qui grincerait leurs secrets, tu partagerais leurs \u00e9motions, leurs mots, ils les laisseraient tomber \u00e0 terre sans se douter de ta pr\u00e9sence&nbsp;; par terre c\u2019est jeu avec les fr\u00e8res, aire de combats d\u00e9limit\u00e9e et bagarres arbitr\u00e9es par d\u00e9compte 10-9-8-7\u2026 te relever avant le z\u00e9ro, quitter le tapis, le sang battant au rythme inverse des chiffres&nbsp;7-6-5-4\u2026, le moment o\u00f9 tu capitules avant de perdre, capitules aux sonorit\u00e9s d\u2019un chiffre, mais plus tu grandis plus les a\u00een\u00e9s te mettent rapidement \u00e0 terre, te plaquent et tu t\u2019immobilises sous la force de leurs muscles comme une insecte. C\u2019est cette nostalgie de joies et de drames, enracinement d\u2019orteils et explosion de limites, tes pieds nus empreintes de m\u00e9moire, les \u00e9t\u00e9s de ton pays chaud, terrasse de maison mu\u00e9e piscine, on abandonne la serpilli\u00e8re contre g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 d\u2019eau, les seaux se succ\u00e8dent et ton corps hilare se rue sur les jets, leur frappe aussi jouissive que les vagues des vacances, ta plante qui perd pied, \u00e0 peine retenue par une peau qui ne sait plus s\u00e9parer l\u2019eau de la terre, distinguer flottement et s\u00e9curit\u00e9. C\u2019est l\u2019ins\u00e9curit\u00e9 qui remonte, souvenirs de sommeils collectifs et d\u2019abris improvis\u00e9s en temps de guerre, un immeuble entier tass\u00e9, quelques pi\u00e8ces, des matelas, on se tient bas en journ\u00e9e aussi avec le sot sentiment d\u2019\u00eatre prot\u00e9g\u00e9 quand le corps ne d\u00e9passe pas une certaine hauteur, se recroqueviller pour rester en vie, invisible des bombardements aveugles&nbsp;; tu revois grand-p\u00e8re embrasser la terre de ses anc\u00eatres, tu te revois \u00e9mue qui d\u00e9rives, tu te raccroches \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ses l\u00e8vres salies d\u2019argile pour ne pas empoigner sa m\u00e9lancolie tienne, tu ne veux pas de baiser tremp\u00e9 de racines, ses racines et quelles racines&nbsp;; tu te pr\u00e9f\u00e8res indienne, tu embrasserais la terre de l\u2019oreille, la laisserais irradier en toi, te relier au plus lointain, il faudrait renouer par terre, descendre, plier&nbsp;: ce que \u00e7a te fait d\u2019\u00e0 nouveau t\u2019agenouiller, de capituler de pleine gr\u00e2ce. Ou te refuser, tu te fais poids, plus lourde que lourde, personne pour te secourir \u2014 je ne peux plus la porter, ils diront tous \u2014 plus grande plus lourde, chair qui te colle, te colle \u00e0 vie, tu finirais par te transfondre, tu boudes on ne te bougera pas, tu boudes comme mourir et retourner dans la terre, car tu es poussi\u00e8re, et tu retourneras dans la poussi\u00e8re.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est pieds et mains, peau qui colle et claque, pr\u00e9sence sous soi et \u00e7a rassure tu ne tomberas pas plus bas, ton corps autre quand tu titubes ou quand elle n\u2019en peut plus et tu passes de ses bras chauds et mous comme nourriture \u00e0 la duret\u00e9 du carrelage, maman ne peut plus te porter, soupire \u2014 elle p\u00e8se de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/par-terre\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">par terre<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":83,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-2490","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2490","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/83"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2490"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2490\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2490"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2490"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2490"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}