{"id":25050,"date":"2020-02-23T21:16:14","date_gmt":"2020-02-23T20:16:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25050"},"modified":"2020-02-25T16:36:18","modified_gmt":"2020-02-25T15:36:18","slug":"trajet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/trajet\/","title":{"rendered":"Trajet"},"content":{"rendered":"\n<p>En ce d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi, je me rends sur un lieu de travail par un parcours que je connais par c\u0153ur, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de semaine en semaine. Il devient peu fr\u00e9quent\u00e9 d\u00e8s qu&rsquo;on s&rsquo;\u00e9loigne du centre-ville. Apr\u00e8s les berges proches du pont sous lequel dormait jadis M\u00e2che-cro\u00fbte, je remonte le fleuve puis coupe son lent virage par une piste le long du campus scientifique. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;arrive aux abords d&rsquo;un rond-point pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9changeur avec le boulevard de ceinture. J&rsquo;ai entendu r\u00e9cemment que ce quartier fut jusqu&rsquo;en 1960 un bidonville, tout comme le Cha\u00e2ba de Feyssine de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du campus. <\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 sur ma trajectoire attend une cycliste \u00e0 l&rsquo;arr\u00eat, les deux pieds \u00e0 plat sur le bitume. Elle pourrait \u00eatre en sortie sportive, ou faire un petit trajet, mais un je ne sais quoi m&rsquo;intrigue. \u00c0 ses mouvements de t\u00eate, elle parait chercher sa route, d&rsquo;autant qu&rsquo;elle fait face \u00e0 des panneaux d&rsquo;entr\u00e9es vers des voies rapides. Elle m&rsquo;aper\u00e7oit, je lui demande si je peux l&rsquo;aider. La conversation s&rsquo;engage ; en bribes d&rsquo;Anglais. Elle monte un v\u00e9lo de course noir, avec un cadre sloping et un bagage de selle. Elle me tend la face ant\u00e9rieure de son avant-bras gauche, o\u00f9 les indications de son itin\u00e9raire apparaissent marqu\u00e9es au stylo-feutre. Alors que je lis, elle me confirme qu&rsquo;elle va \u00e0 Gen\u00e8ve, aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p>Un certain vertige g\u00e9ographique me saisit, d&rsquo;autant lorsque je comprends ce qu&rsquo;elle a d\u00e9j\u00e0 parcouru dans la journ\u00e9e. Pour le chemin qu&rsquo;il lui reste \u00e0 faire, je ne connais que l&rsquo;itin\u00e9raire cyclable qui remonte le Rh\u00f4ne, et d\u00e9crit avec lui le contour du massif du Bugey. Aussi je ne sais la distance et le relief qu&rsquo;un itin\u00e9raire plus direct lui r\u00e9serve. Passant par le m\u00eame endroit que celui qui la ferait le plus ais\u00e9ment sortir de l&rsquo;agglom\u00e9ration, je lui propose de me suivre. Miribel est \u00e9crit sur son poignet, le long d&rsquo;une veine bleue comme la ville borde le Rh\u00f4ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous suivons une piste pour passer sous les caissons du p\u00e9riph\u00e9rique, \u00eatre du bon c\u00f4t\u00e9 pour monter ensuite par un lacet sur le pont le long d&rsquo;une bretelle d&rsquo;\u00e9change, puis de l&rsquo;A42, le temps de traverser le canal. Puis nous la quittons de vue par une petite descente et un virage tr\u00e8s serr\u00e9. Nous surplombons alors un petit ensemble de caravanes et mobil-homes, des parkings vides, des poubelles, des traces de r\u00e9sidus br\u00fbl\u00e9s sur le goudron, puis rejoignons la petite route le long du canal. Elle conduit en impasse \u00e0 un site d&rsquo;extractions de sable, mais \u00e0 gauche part une ancienne piste cyclable le long du vieux Rh\u00f4ne. La vitesse de d\u00e9placement cr\u00e9e un agr\u00e9able petit courant d&rsquo;air, particuli\u00e8rement au milieu du front, m\u00eal\u00e9 \u00e0 la fra\u00eecheur fluviale, \u00e0 l&rsquo;ombre des arbres, apr\u00e8s les puits de chaleur urbains. En contrebas de la berge, une camionnette pique le nez dans l&rsquo;eau depuis des ann\u00e9es, permettant aux alevins et aux gardons de contempler un tableau de bord. Peut-\u00eatre un silure se glisse-t-il sous le moteur ? L&rsquo;agitation est moins tr\u00e9pidante qu&rsquo;au bord de l&rsquo;\u00e9changeur, des bulles remontent parfois des fonds limoneux pollu\u00e9s aux  polychlorobiph\u00e9nyles, quelques cygnes se pr\u00e9lassent.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons reprendre la discussion, au calme, alors que le grondement continu de la ville n&rsquo;est plus qu&rsquo;en arri\u00e8re-fond. Je reste \u00e9tonn\u00e9 par son peu d&rsquo;affaires, juste de quoi glisser le minimum de v\u00eatements de rechange sans doute. C&rsquo;est le d\u00e9but de l&rsquo;\u00e9t\u00e9, elle porte un cuissard court, recouvert d&rsquo;un short en jean effiloch\u00e9, une brassi\u00e8re. La vingtaine, ses cheveux boucl\u00e9s entourent un visage serein et d\u00e9cid\u00e9. Elle porte un piercing \u00e0 la narine, un tatouage au dos de l&rsquo;\u00e9paule, quelques bracelets au poignet. Une fine pellicule de sueur fait briller sa peau h\u00e2l\u00e9e, mais elle ne semble pas fatigu\u00e9e encore moins \u00e9puis\u00e9e. Sur la droite d\u00e9filent des parkings encore, quelques b\u00e2timents d&rsquo;entreprise, des conteneurs, des jardins ouvriers, des zones aux fausses impressions d&rsquo;abandon, gravats, remblais, friches. Sur notre rive, c&rsquo;est la ripisylve, peupliers noirs, saules, aulnes et fr\u00eanes, lierre et lianes. Sur la rive en face, celle d&rsquo;une grande \u00eele entre le fleuve moderne et l&rsquo;ancien, la for\u00eat alluviale est plus vaste, par endroits la renou\u00e9e du Japon envahit les berges. Avant le 19e, cette plaine \u00e9tait un secteur de tressage et de m\u00e9andres, avec un fleuve tr\u00e8s mobile, et une myriade d&rsquo;\u00eeles. Au 19e, le lit fut am\u00e9nag\u00e9 par \u00e9tapes. D&rsquo;abord du c\u00f4t\u00e9 septentrional un bras fut endigu\u00e9 pour la navigation, les  brotteaux d\u00e9frich\u00e9s et rebois\u00e9s par des ouvriers des ateliers nationaux, surnomm\u00e9s les <em>voraces<\/em> par les habitants.  Au sud fut creus\u00e9 un canal de d\u00e9rivation pour l&rsquo;exploitation de la premi\u00e8re usine hydro-\u00e9lectrique en 1899. La zone reste inondable pour prot\u00e9ger la ville en aval. \u00c0 travers un calme de libellule, proche des anciennes l\u00f4nes disparues, font irruption des \u00e9l\u00e9ments urbains ou industriels. Nous passons sous une conduite qui traverse avec sa propre passerelle m\u00e9tallique le fleuve, puis nous tournons en continuant le long d&rsquo;un autre bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle vient d&rsquo;Ath\u00e8nes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui demande quelle est la situation en Gr\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>  \u2014  Oui, c&rsquo;est la crise, alors au bout d&rsquo;un moment j&rsquo;ai choisi plut\u00f4t de suivre ma propre crise, int\u00e9rieure. <\/p>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9lo, elle me dit que ses amis le lui ont offert pour son anniversaire.  <\/p>\n\n\n\n<p> Elle est partie avec 20 euros en poche. <\/p>\n\n\n\n<p>Je roule en essayant d&rsquo;imaginer son parcours.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui dis que je n&rsquo;ai jamais fait d&rsquo;aussi grande distance, que je ne me rends pas compte s&rsquo;il est possible d&rsquo;atteindre Gen\u00e8ve dans ce qu&rsquo;il reste de la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me dit que si.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la crois.<\/p>\n\n\n\n<p>Je lui demande comment elle fait pour manger.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me dit qu&rsquo;elle a toujours trouv\u00e9 des gens qui l\u2019accueillent, lui offrent de la nourriture en route.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis impressionn\u00e9, pour la confiance que cela n\u00e9cessite dans le d\u00e9roulement des jours, la bonne \u00e9toile, alors que son corps est actuellement une usine \u00e0 br\u00fbler des calories \u00e0 la merci de la fringale, et elle la figure de la gratitude quant \u00e0 son sort, \u00e0 ses choix. Mes pr\u00e9jug\u00e9s, mes d\u00e9fauts d&rsquo;images, une tentative de trait sur une carte mentale d\u00e9filent dans ma t\u00eate. Je lui pose la question sur sa travers\u00e9e d&rsquo;un pays qui m&rsquo;intrigue, l&rsquo;Albanie.<\/p>\n\n\n\n<p>Un large sourire se fait sur son visage, elle me dit \u00ab c&rsquo;\u00e9tait formidable, chaque jour accueillie dans des familles \u00bb, elle a tr\u00e8s bien mang\u00e9 !<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la gauche nous longeons maintenant des champs, \u00e0 notre droite le bruit de l&rsquo;autoroute se rapproche. Elle se d\u00e9voile en m\u00eame temps que l&rsquo;arri\u00e8re d&rsquo;un panneau de t\u00f4le tr\u00f4nant sur son bord. Dans l&rsquo;autre sens, il signale aux auto\u00efstes que la ville fait partie du patrimoine mondial de l&rsquo;UNESCO. Les herbes folles lui caressent les pieds, un sac plastique tra\u00eene accroch\u00e9 au grillage qui nous s\u00e9pare des voies. Parmi les images de cette ville, je garderai toujours celle-ci. Nous continuons de longer cette autoroute, passons sous elle apr\u00e8s quelques virages serr\u00e9s, puis un quart d&rsquo;heure apr\u00e8s notre rencontre au rond-point, nos chemins se s\u00e9parent face au lac des eaux bleues. C&rsquo;est une base de loisir, une retenue artificielle cr\u00e9\u00e9e dans les ann\u00e9es 70 \u00e0 partir des excavations li\u00e9es \u00e0 l&rsquo;extraction de gravier. Je lui indique la direction pour traverser le Rh\u00f4ne vers Miribel. Je lui souhaite bonne route.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En ce d\u00e9but d&rsquo;apr\u00e8s-midi, je me rends sur un lieu de travail par un parcours que je connais par c\u0153ur, r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de semaine en semaine. Il devient peu fr\u00e9quent\u00e9 d\u00e8s qu&rsquo;on s&rsquo;\u00e9loigne du centre-ville. Apr\u00e8s les berges proches du pont sous lequel dormait jadis M\u00e2che-cro\u00fbte, je remonte le fleuve puis coupe son lent virage par une piste le long du <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/trajet\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Trajet<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":248,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1776],"tags":[],"class_list":["post-25050","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnage-5-rencontre"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25050","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/248"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25050"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25050\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25050"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25050"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25050"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}