{"id":25512,"date":"2020-02-22T17:05:33","date_gmt":"2020-02-22T16:05:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25512"},"modified":"2020-04-10T10:02:42","modified_gmt":"2020-04-10T08:02:42","slug":"verriere-et-colombier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/verriere-et-colombier\/","title":{"rendered":"verri\u00e8re et colombier"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"950\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Photo-by-Uwe-Jelting-on-Unsplash-950x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-25513\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Photo-by-Uwe-Jelting-on-Unsplash-950x1024.jpg 950w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Photo-by-Uwe-Jelting-on-Unsplash-390x420.jpg 390w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Photo-by-Uwe-Jelting-on-Unsplash-768x827.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Photo-by-Uwe-Jelting-on-Unsplash-1426x1536.jpg 1426w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Photo-by-Uwe-Jelting-on-Unsplash-1901x2048.jpg 1901w\" sizes=\"auto, (max-width: 950px) 100vw, 950px\" \/><figcaption>Uwe Jelting (Unsplash)<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne faisais pas grand-chose de ma vie sinon \u00e9tudier les sciences naturelles tout en observant au fond de moi une envie d\u2019\u00e9crire sans rien savoir de l\u2019\u00e9criture. Je venais de lire un roman en quatre tomes qui m\u2019avait fascin\u00e9e, une fresque alexandrine pareille \u00e0 une symphonie, quand j\u2019apprends que son auteur \u00e9tait install\u00e9 pr\u00e8s d\u2019ici \u2014&nbsp;j\u2019imaginais sans doute ressentir \u00e0 son contact quelque chose de singulier qui me pousserait \u00e0 m\u2019engager dans la fissure. Je d\u00e9cide de lui rendre visite. Je me rends dans son village, d\u00e9niche sa maison \u00e0 l\u2019\u00e9cart. Vieilles pierres, pigeonnier, jardin t\u00e9n\u00e9breux. La grille grince \u00e0 la pousser et je sonne en serrant dans mes mains ma bouteille de vin. Il ne doit pas aimer \u00eatre d\u00e9rang\u00e9, je ne connais presque rien de son \u0153uvre. Je suis au bord de renoncer, et puis la porte s\u2019ouvre. Je le reconnais pour avoir vu des portraits&nbsp;: petit de taille, visage rond jovial, on se regarde, on ne trouve rien \u00e0 dire, il me tend la main, je lui tends ma bouteille de vin. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211;  C&rsquo;est gentil \u00e7\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; On m\u2019a dit que vous\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai oubli\u00e9 le moment o\u00f9 j\u2019ai p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 l\u2019habitation \u00e0 sa suite. J\u2019aurais voulu lui dire que j\u2019\u00e9tais g\u00ean\u00e9e de forcer sa porte, que je ne voulais pas l\u2019ennuyer, mais quelque chose me murmurait que ce n\u2019\u00e9tait pas la peine. Je le trouvais \u00e2g\u00e9, haut du dos un peu vo\u00fbt\u00e9, tout simple dans ses v\u00eatements de campagne \u2014&nbsp;il se fichait de son apparence. Il \u00e9tait dans ses derni\u00e8res ann\u00e9es de vie, je m\u2019en rends compte maintenant. Il avait d\u00e9j\u00e0 beaucoup perdu, il se sentait extr\u00eamement seul. Il m\u2019avait conduite dans une pi\u00e8ce bord\u00e9e d\u2019une verri\u00e8re et la lumi\u00e8re d\u2019hiver nous inondait. On flottait dans ce grand jour et les poussi\u00e8res flottaient autour de nous. J\u2019avais d\u00e9sign\u00e9 du doigt la tourelle en pierre dans le touffu des arbres. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Plus de colombes mais des oiseaux de nuit. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m&rsquo;\u00e9tais assise sur un divan affaiss\u00e9. Je regardais son visage, sa tenue, la tache sur le plastron de son pull en jacquard vert et gris. Lui s\u2019\u00e9tait install\u00e9 \u00e0 califourchon sur une chaise, il pr\u00e9f\u00e9rait sans doute, et il appuyait son menton sur ses mains pos\u00e9es sur le dossier. Quelque chose d\u2019enfantin dans sa posture qui contrastait avec la fatigue g\u00e9n\u00e9rale du corps, le rel\u00e2chement des joues, la tristesse du regard. \u00c7a me touchait. Et ce monde d\u2019objets autour de lui, d\u00e9suet, ancien, tapis \u00e9lim\u00e9s, fauteuils sans couleur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Tout s\u2019oxyde \u00e0 vieillir. L\u2019humidit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u00e0-dessus il avait ouvert la bouteille de vin et il avait pos\u00e9 ses lunettes sur la table. Il s\u2019amusait sans doute qu\u2019une jeune fille sonne \u00e0 sa porte \u2014&nbsp;non mais quel int\u00e9r\u00eat pour elle de rencontrer un homme fini&nbsp;? Il m\u2019avait interrog\u00e9e sur mes \u00e9tudes et mes essais d\u2019\u00e9criture. Tout \u00e7a n\u2019avait aucune importance. Il y avait surtout que ma pr\u00e9sence l\u2019enlevait \u00e0 sa solitude pour une paire d\u2019heures et ravivait dans ses veines des images douces et riantes. Souvent il regardait le ciel et le colombier devenu repaire \u00e0 hiboux. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Je les entends la nuit.&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui signifiait qu\u2019il dormait peu, pr\u00e9f\u00e9rait l\u2019insomnie au cauchemar, pensait \u00e0 ses anciennes amours et \u00e0 ses morts, luttait contre les spectres qu\u2019avait sem\u00e9s en lui son aventure. Je voyais qu\u2019il avait du mal \u00e0 respirer. Le temps avait diminu\u00e9 ses forces et fait de ses poumons des amas noueux et douloureux. Je fixais la vilaine tache impr\u00e9gn\u00e9e dans la laine qui prenait des proportions d\u00e9mesur\u00e9es, puis le vin qui chatoyait, puis les hautes parois de la verri\u00e8re. On y devinait des veinules, des nodules, des \u00e9clats, des brisures sur lesquels la lumi\u00e8re bondissait avant de se disperser dans l\u2019espace. Chaque panneau ressemblait \u00e0 une constellation, comme un pr\u00e9sage de sa propre disparition. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&#8211; Le plus difficile c\u2019est l\u2019absence.&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cheval sur sa chaise, il avait dit cela apr\u00e8s un long silence, toute la lumi\u00e8re de l\u2019Inde, des \u00eeles grecques et de l\u2019\u00c9gypte r\u00e9unies, et aussi celle de l\u2019hiver du Languedoc o\u00f9 il demeurait d\u00e9sormais, impuissantes \u00e0 compenser la disparition des corps aim\u00e9s. Il n\u2019y avait pas de salut. Il \u00e9tait venu s\u2019\u00e9chouer l\u00e0 comme parvenu au bout de sa route, la maison du colombier pareille \u00e0 une plage inconnue, \u00e0 une marge farouche qu\u2019il apprivoisait et arpentait en silence. De toute fa\u00e7on le monde l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9, il publiait si peu. Chaque jour il attendait le passage de Marthe ou Alice qui venait pour le m\u00e9nage et apportait les courses. Il travaillait, passait quelques coups de fil. Le soir il se rem\u00e9morait les chansons qu\u2019il chantait \u00e0 sa fille quand elle \u00e9tait petite &nbsp;\u2014&nbsp;il lui avait donn\u00e9 un pr\u00e9nom de po\u00e9tesse. Il \u00e9tait au bord de la perdre elle aussi. Le processus \u00e9tait irr\u00e9versible, les transformations op\u00e9raient sur le corps, sur la peau, sur les circuits du cerveau qui r\u00e9agissaient comme des images photographiques trop expos\u00e9es \u00e0 la lumi\u00e8re, en voie de d\u00e9sagr\u00e9gation. Les m\u00e9moires s\u2019effa\u00e7aient sauf les douleurs qui s\u2019avivaient pour peu qu\u2019on y pos\u00e2t le doigt. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On\navait vid\u00e9 nos verres. Il ne voyait plus que mes cheveux qui le rappelaient \u00e0\nla douceur. Sa vie \u00e0 lui \u00e9tait derri\u00e8re. Bient\u00f4t les \u00eeles arides et les basses\nterres seraient noy\u00e9es. J\u2019\u00e9tais encore un peu jeune pour comprendre ce qu\u2019il\npouvait ressentir dans cette phase du repli o\u00f9 la force s\u2019\u00e9mousse et l\u2019esprit\nse d\u00e9tache, l\u2019intensit\u00e9 particuli\u00e8re de certains instants suspendus, dans la\nlenteur, ce d\u00e9sert blanc, ce continent inaccessible. Je l\u2019ai embrass\u00e9 au moment\nde partir. On ne se reverrait jamais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne faisais pas grand-chose de ma vie sinon \u00e9tudier les sciences naturelles tout en observant au fond de moi une envie d\u2019\u00e9crire sans rien savoir de l\u2019\u00e9criture. 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