{"id":25569,"date":"2020-02-22T23:11:51","date_gmt":"2020-02-22T22:11:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25569"},"modified":"2020-02-24T22:32:14","modified_gmt":"2020-02-24T21:32:14","slug":"laccompli-et-linaccompli","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/laccompli-et-linaccompli\/","title":{"rendered":"L&rsquo;accompli et l&rsquo;inaccompli"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019accompli. Absurde sur les planches, terrible sur le quai. Le type tanguait sur ses pieds envelopp\u00e9s dans des chiffons sales. Il se tra\u00eenait sur le quai, en faisant le trottoir souterrain. Il laissait dans son sillage une odeur qui soulevait l\u2019estomac. Les regards s\u2019\u00e9vitaient, ou bien on riait, plus fort&nbsp;enfin ! On chantonnait l\u2019air du ballet qu\u2019on \u00e9tait all\u00e9 voir plut\u00f4t que d\u2019entendre la mis\u00e8re qui nous sautait \u00e0 la figure. Car \u00e0 pleins poumons, il gueulait pour ce qui lui restait de sa vie&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je suis en train de mourir&nbsp;! Y a personne qui peut m\u2019aider&nbsp;? j\u2019ai faim&nbsp;! Je meurs&nbsp;! Je suis mort&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lui. Siegfried, jeune premier, entre brusquement dans la sc\u00e8ne de mon regard. Cela m\u2019arrange, dans le fond. D\u2019un coup d\u2019\u0153il je juge sa beaut\u00e9, qui est l\u00e0, \u00e0 tra\u00eener dans l\u2019air humide. Un m\u00e8tre soixante-quinze, tige longue et s\u00e8che, avec des \u00e9paules bien rondes et des clavicules saillantes. Peau caramel, doigts fins aux articulations noueuses, doigts sertis de bagues qu\u2019il a d\u00fb acheter en ligne, comme je le faisais il y a quelques ann\u00e9es, pour montrer son soutien \u00e0 quelque chose, ou quelqu\u2019un, je parie sur un groupe de rock que je d\u00e9couvrirais bient\u00f4t, puisque le symbole se grave dans ma t\u00eate. La gr\u00e2ce qui se d\u00e9gage de son port de t\u00eate&nbsp;; un danseur&nbsp;? Je tente d\u2019expliquer sa raison de s\u2019\u00eatre rendu au ballet. Alors, un danseur&nbsp;? Mais non, il n\u2019est pas assez muscl\u00e9. Les grands yeux aux paupi\u00e8res tombantes lui donnent un air apais\u00e9. L\u2019\u0153il est brillant. Il prot\u00e8ge de son ombre la jeune fille blonde \u00e0 la veste rouge, il la tient contre lui \u00e0 la suite d\u2019un arr\u00eat brutal. Il regarde la dame qui les accompagne. Son regard est celui d\u2019un fils vers sa m\u00e8re, mais il lui parle plus librement, ne semble pas avoir de g\u00eane envers elle. Il ne veut pas non plus s\u2019\u00e9pancher sur l\u2019amour qu\u2019il \u00e9prouve pour sa camarade de classe. Car je suis s\u00fbre qu\u2019il l\u2019aime. Son corps se penche toujours un peu vers elle. Quelque chose de primitif, d\u2019\u00e9vident. Lass\u00e9e, je tente de comprendre la relation qu\u2019il a avec cette femme d\u2019un \u00e2ge plus avanc\u00e9. C\u2019est probablement gr\u00e2ce \u00e0 elle qu&rsquo;il est all\u00e9 voir le ballet. M\u00e8re ou tante&nbsp;? Grande s\u0153ur issue d\u2019une autre union&nbsp;? Le sourire furtif en commun, l\u2019\u00e9cart d\u2019\u00e2ge dans lequel on peut tout et rien lire \u00e0 la fois\u2026 Une fois madame partie, une fois le trio devenu couple, c\u2019est&nbsp;un tout autre Siegfried qui se r\u00e9v\u00e8le. Il la touche enfin, sa petite amie. Il caresse le blond de ses cheveux, dans ses doigts immenses, les cheveux de paille \u2013 pointe de jalousie de ma part \u2013 et il confie qu\u2019il se sent proche de sa&nbsp;<i>tata d\u2019amour<\/i>, tiens, voil\u00e0 un myst\u00e8re en moins.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle. Blouse rouge vif, effet plastique, quand il pleut \u00e7a ne reste pas, \u00e7a glisse. Visage de poupon, traits fins et r\u00e9guliers, grands yeux longs cils et mascara, il y a quelque chose de parfait, une sorte de composition que je tire d\u2019elle et cela me rappelle les lyc\u00e9ennes qui sont m\u00e9chantes sans le savoir. Dans le fond elles ne l\u2019\u00e9taient peut \u00eatre pas, mais leur m\u00eame caract\u00e8re s\u2019effa\u00e7ait au profit d\u2019une \u00e9c\u0153urante beaut\u00e9 st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e. Je d\u00e9taille Odile. Presque touchante. Quelque chose du personnage de bande dessin\u00e9, son nez en trompette, sa frange blonde bomb\u00e9e. Ses baskets sales et mal lac\u00e9es, sa blouse, en fait je ne sais pas vraiment ce qu\u2019elle porte, mais pour elle j\u2019ai envie de dire blouse parce que j\u2019aime bien comment \u00e7a sonne et puis d\u2019ailleurs elle a une t\u00eate \u00e0 aimer le mot aussi. Elle aime les voyelles, \u00e7a se sent. Elle articule de mani\u00e8re \u00e0 ce que les voyelles soient bien d\u00e9tach\u00e9es. La couleur franche, les cils s\u00e9par\u00e9s par l\u2019encre noire, la frange bombe d\u2019or me racontent un autre r\u00e9cit que sa figure et son corps plus classiques. Son regard clair, tr\u00e8s clair, dans lequel je devine qu\u2019elle a envie d\u2019\u00eatre ailleurs. Elle dit aimer le ballet, elle dit aimer la tante de son copain lorsque celle-ci s\u2019en va, et je la crois. Je reconnais ces petits mensonges qui n\u2019en sont pas vraiment, ces paroles prononc\u00e9es avec l\u2019\u00e9trange l\u2019impression de mentir, suscit\u00e9es par l\u2019indiff\u00e9rence pour le sujet \u00e0 ce moment. <em>Oh oui, g\u00e9niale ta tante, trop sympa<\/em>\u2026\u00a0d\u2019une voix absente, se mettre sur la pointe des pieds, l\u2019embrasser, mettre ses mains le long des pommettes, et encore une fois, croire qu\u2019on ment, parce que l\u00e0, maintenant, on serait quand m\u00eame mieux dans une chambre rien qu\u2019\u00e0 nous, celle qu\u2019on n\u2019a pas encore. Odile devient Odette\u00a0; d\u00e9chir\u00e9e entre deux mondes, entre mille pens\u00e9es, tout \u00e0 coup s\u2019envole dans le m\u00e9tro qui freine brusquement. Elle s\u2019accroche \u00e0 son Siegfried, profond\u00e9ment terrien. Intimit\u00e9 du baiser dans le chaud du m\u00e9tro. Puis elle s\u2019enfuit avec lui dans les couloirs glac\u00e9s, la boule au ventre sans savoir pourquoi, quelque chose qui va trop vite, les battements de son c\u0153ur peut-\u00eatre\u00a0? Indiscr\u00e8te, je tords le cou pour mieux la voir disparaitre, ses doigts roses se confondent dans sa blouse rouge, disparaissent en dessous, se brouillent avec sa chair.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Surtout elle. Bri\u00e8vement, \u00e9voquer\nma pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. J\u2019ai parl\u00e9 des autres au pr\u00e9sent, tandis que toi, je te tutoierais\nau pass\u00e9. La langue arabe nomme les temps du pr\u00e9sent et du pass\u00e9 comme ceci&nbsp;:\nle pr\u00e9sent est inaccompli et le pass\u00e9 est accompli. Une nomination int\u00e9ressante.\nJ\u2019ai cru qu\u2019il fallait te donner un r\u00f4le par rapport aux deux plus jeunes. Je t\u2019avais\n\u00e9lev\u00e9 au r\u00f4le de la m\u00e8re trop jeune, trop belle. Tu partageais la peau brune,\nle regard brillant et apais\u00e9 \u00e0 la fois, la gr\u00e2ce du gar\u00e7on. Mais en toi,\nquelque chose m\u2019a fait penser \u00e0 ma marraine que j\u2019avais choisie enfant. Je t\u2019ai\n\u00ab&nbsp;rel\u00e9gu\u00e9e&nbsp;\u00bb comme pourrait penser certains, au r\u00f4le de la tata, la\nbonne f\u00e9e, la marraine etc. C\u2019est comme \u00e7a que ton neveu t\u2019a appel\u00e9 apr\u00e8s ton\nd\u00e9part, tata. Petit mot cache souvent une relation plus complexe. C\u2019est ce que\nj\u2019ai pein\u00e9 \u00e0 chercher chez vous deux, dans vos brefs \u00e9changes. Tu parlais\nbeaucoup, et lui, poli, redevable, il t\u2019\u00e9coutait, sous le regard de la petite amie,\n\u00e0 la fois bienveillante et juge en miniature. C\u2019\u00e9tait intimidant pour moi, je\nne savais pas pour qui j\u2019\u00e9tais g\u00ean\u00e9e, peut-\u00eatre un peu pour toi. Je n\u2019ai pas\nhonte d\u2019\u00eatre une m\u00e9diatrice, mais il y a toujours quelque chose qui nous\n\u00e9chappe \u00e0 nous qui voulons jouer les ponts entre les \u00eatres. Je t\u2019aimais pour\nleur avoir montr\u00e9 ce ballet, je t\u2019aimais pour la douceur que tu d\u00e9gageais. Je m\u2019\u00e9tais\nretrouv\u00e9e en toi, voil\u00e0 tout. Retrouv\u00e9e en toi et en m\u00eame temps, je me voyais\navec toi, ensembles nous aurions eu une relation autrefois. J\u2019ai aim\u00e9 comment\ntu as disparu trop vite, d\u2019un battement d\u2019ailes qui s\u2019apparentait \u00e0 la\ntransition entre deux songes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019inaccompli. Sortir \u00e0 gare de l\u2019Est, seule, se rappeler de la d\u00e9tresse solitaire de l\u2019homme que j\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 oublier pour contempler une cellule d\u2019humanit\u00e9 plus plaisante. Lutter contre le froid en marchant d\u2019un pas rapide, entendre hallucin\u00e9e la voix de l\u2019homme qui meurt, un rappel terrible. Lui n\u2019a pas l\u2019aile arrach\u00e9e comme Rothbart, il ne se jettera pas sous le m\u00e9tro, il mourra probablement en solitaire. La pluie fine recouvre mon visage comme un masque, je me sens autre. Je passe mes mains sur mon visage, j\u2019essuie, c\u2019est reparti, je suis neuve. Je garde des images, des sensations, des mots. C\u2019est suffisant, ne pas y repenser, juste garder tout cela dans un obscur recoin de mon palais mental. Je m\u2019octroie le droit de parler des autres, celles et ceux qui oseraient croiser mon chemin. Seulement il n\u2019y a personne qui s\u2019attarde dans les rues \u00e0 une heure pareille, juste des ombres au loin, d\u2019autres projections \u00e0 venir, peut-\u00eatre.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019accompli. Absurde sur les planches, terrible sur le quai. Le type tanguait sur ses pieds envelopp\u00e9s dans des chiffons sales. Il se tra\u00eenait sur le quai, en faisant le trottoir souterrain. Il laissait dans son sillage une odeur qui soulevait l\u2019estomac. Les regards s\u2019\u00e9vitaient, ou bien on riait, plus fort&nbsp;enfin ! 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