{"id":25634,"date":"2020-02-24T06:38:14","date_gmt":"2020-02-24T05:38:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25634"},"modified":"2020-02-24T09:58:42","modified_gmt":"2020-02-24T08:58:42","slug":"chant-profond","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chant-profond\/","title":{"rendered":"Chant profond"},"content":{"rendered":"\n<p>Ma premi\u00e8re vraie rencontre avec Felicia a eu lieu apr\u00e8s sa mort.<br> De son vivant je la croisais parfois, elle et son caddy au Marigny, un bar-tabac de coin de rue parisien devant lequel \u00e0 l\u2019\u00e9poque les tables \u00e9taient rares.<br> Elle se posait invariablement \u00e0 celle de gauche en face du comptoir, encombrant le passage de son fourbi, auquel elle ajoutait, comme par n\u00e9gligence, une canne qui glissait de son genoux jusqu\u2019\u00e0 terre \u00e0 mesure qu\u2019elle vidait ses ballons de blanc sec, formant une barri\u00e8re, comme un p\u00e9age.<br> C\u2019\u00e9tait du temps o\u00f9 fumer dans les lieux publics n\u2019\u00e9tait pas interdit, le bar abritait la faune habituelle d\u2019errants fuyant leurs mondes respectifs pour y trouver refuge, le patron insistait souvent \u00e0 nourrir, m\u00eame ceux qui n\u2019en avaient pas les moyens, mais on y buvait plut\u00f4t.<br> En hiver, \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, la lumi\u00e8re jaune enflammait le zinc au passage du chiffon d\u2019un serveur z\u00e9l\u00e9 qui \u00e9talait en mouvements circulaires une p\u00e2te blanche miraculeuse jusque sous les verres des habitu\u00e9s.<br> Juste avant la fermeture ce rituel d\u2019intimit\u00e9 poussait les plus timides \u00e0 donner de la voix pour offrir \u00e0 l\u2019assembl\u00e9e leurs faits d\u2019arme glorieux, du dehors on aurait dit un havre, surtout lorsqu\u2019il pleuvait, du dedans c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t le lit d\u2019une rivi\u00e8re apr\u00e8s un violent orage.<br> Les rires tonitruants tels du bois flott\u00e9 obstruaient le flux de confessions trop \u00e9motives, ponctu\u00e9es in\u00e9vitablement d\u2019un \u00ab&nbsp;elle est pas belle la vie?&nbsp;\u00bb qui rassurait chacun de son \u00e9vidence.<br> Il a fallu que par une apr\u00e8s-midi de vague \u00e0 l\u2019\u00e2me je me joigne au choeur des confessions pour apprendre qu\u2019elle \u00e9tait espagnole et m\u2019assoir \u00e0 sa table, nous avions trouv\u00e9 langue commune.<\/p>\n\n\n\n<p>Sientate! me dit-elle. J\u2019ob\u00e9is, elle m\u2019offre une cigarette de son paquet, des Vogue, si fine qu\u2019elle me glisse entre les doigts, je la ramasse en nettoyant rapidement le filtre avant de le porter \u00e0 ma bouche, un cadeau \u00e7a ne se refuse pas.<br> Ce sont des cigarettes de poule de luxe me dois-je de partager, ce qu\u2019elle n\u2019est pas, insiste-t-elle \u00e0 prouver en \u00e9cartant les bras qui m\u2019envoient son effluve rance, \u00ab&nbsp;una bruja&nbsp;\u00bb plut\u00f4t rit-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle me parle de Zarragoza, d\u2019une autre vie, avant, o\u00f9 elle \u00e9tait ni vieille, ni seule.<br>\nLes verres sursautent quand elle cogne la table du poing.<br>\nC\u2019\u00e9tait une pute, una puta&nbsp;! <br>\nElle rage toujours \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de son affaire, le serveur la rabroue d\u2019un plain-chant de son pr\u00e9nom, Felicia, Felicie, Oh! Felicia, Feliciia, Feliciaaa <br>\nElle a racont\u00e9e maintes fois cette histoire il parait, j\u2019ai regard\u00e9 sa bouche tandis qu\u2019elle parlait, mes yeux ont quitt\u00e9 le flou du d\u00e9cor pour se focaliser sur le filet de bave \u00e0 la commissure de ses l\u00e8vres.<br>\nC\u2019est l\u00e0 que se concentre la fr\u00e9n\u00e9sie dans un agglom\u00e9rat de salive et de vin que chaque mot \u00e9vacue.<br>\nSon mari voyait cette catin, il enfon\u00e7ait son nez qu\u2019il avait grec, tu sais? dans les seins qu\u2019elle avait ronds et gros, comme des ballons de foot, taille mat\u00e9rialis\u00e9e par l\u2019\u00e9cart de ses mains , tout le monde rigolait en el pueblo, elle ne pouvait pas faire autrement, tu comprends&nbsp;?<br>\nOui, \u00e9videmment.<br>\nAlors un matin, elle avait un panier \u00e0 bras \u00e0 l\u2019\u00e9poque, elle \u00e9tait jeune, elle pouvait encore porter, elle n\u2019en \u00e9tait pas \u00e0 tra\u00eener un caddy pour faire ses courses, elle est sortie de chez elle, comme tous les jours, sauf que ce jour l\u00e0 il y avait un couteau dans le panier.<br>\nQuand elle a vu la morue qui se pavanait chez l\u2019\u00e9picier, avec les dormeuses en brillant qui avaient appartenu \u00e0 sa belle-m\u00e8re \u00e0 elle, Felicia, tu y crois \u00e0 \u00e7a toi! c\u2019est moi qui aurais d\u00fb les avoir, parce que qui l\u2019a torch\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 tr\u00e9pas, la vieille, hein qui&nbsp;?<br>\nElle l\u2019a plant\u00e9e.<br>\nC\u2019est confus, elle ne se souvient plus de grand chose apr\u00e8s, ses bajoues tremblotent quand elle secoue la t\u00eate \u00e0 cette \u00e9vocation, sinon qu\u2019il y avait de la lessive sur sa liste, et qu\u2019elle avait pris son couteau de cuisine.<br>\nPendant que tout le monde hurlait, que la salope se vidait de son sang sur les paquets de chips pr\u00e8s de la caisse, elle est sortie du magasin et elle a march\u00e9 vers la gare.<br>\nHeureusement, tu me diras, quand je suis arriv\u00e9e, il y avait un train sur le quai, alors je suis mont\u00e9e dedans, elle avait un peu de sang sur la main droite, entre le pouce et l\u2019index mais pas trop, elle s\u2019est essuy\u00e9 sur son tablier, en pensant quand m\u00eame, tu vois comment \u00e7a fonctionne la t\u00eate des gens, que c\u2019\u00e9tait bien qu\u2019elle ait choisi des fleurs sombres, pour le tablier, quand elle l\u2019avait achet\u00e9, en se disant que comme \u00e7a on verrait moins les t\u00e2ches, parce que l\u00e0, c\u2019\u00e9tait vraiment utile, pas juste pratique.<br>\nLe couteau \u00e9tait revenu dans son panier, comme s\u2019il avait un esprit propre de couteau qui avait fait son boulot.<br>\nLe train roulait, \u00e0 gauche il y avait la mer, on se dirigeait vers le Nord donc, elle ne l\u2019avait pas vue venir, le temps avait pass\u00e9 tr\u00e8s vite dans cet \u00e9tat dans lequel elle \u00e9tait, qui ressemblait un peu, maintenant qu\u2019elle en parle, \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait faite de l\u2019\u00e9ternit\u00e9, petite, un jour qu\u2019elle \u00e9tait dans la montagne avec les moutons.<br>\nAvais-je le temps d\u2019\u00e9couter cette digression parce que c\u2019\u00e9tait un secret qu\u2019elle n\u2019avait jamais partag\u00e9 et elle ne savait pas encore pourquoi c\u2019\u00e9tait \u00e0 moi qu\u2019elle allait le raconter, mais c\u2019est comme \u00e7a.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons march\u00e9, je l\u2019ai accompagn\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019immeuble qu\u2019elle habitait, non loin du mien, \u00e0 peine quelques m\u00e8tres, son caddie lui servait d\u2019appareil de marche elle y reposait sa fatigue entre deux pas, de ses pieds qu\u2019elle avait tout petits.<br>\nElle aurait fait une femme chinoise parfaite en d\u2019autres temps avec cet attribut l\u00e0, elle s\u2019arr\u00eate, baisse les yeux, puis les rel\u00e8ve pour me regarder, c\u2019est la premi\u00e8re fois que nos visions co\u00efncident, jusqu\u2019alors nous \u00e9tions chacune dans nos univers respectifs, il n\u2019y avait entre nous que la parole de l\u2019une et le semblant de l\u2019oreille de l\u2019autre.<br>\nSa main r\u00e9ajuste le col de mon manteau, puis serre mon cou d\u2019un tour du poignet comme les hommes se battent, soulev\u00e9s de terre par un plus fort que soi, aussit\u00f4t elle rel\u00e2che le tissu, tapote les plis pour effacer le geste dont la v\u00e9h\u00e9mence l\u2019a d\u00e9pass\u00e9e en murmurant de ne pas me contenter d\u2019\u00eatre belle, \u00e7a ne suffit pas, et de continuer d\u2019avancer, si lentement que j\u2019en perds l\u2019\u00e9quilibre, embarrass\u00e9e de moi-m\u00eame.<br>\nLe trottoir sur lequel nous marchons est \u00e9troit, les passants nous contournent empi\u00e9tant rageusement sur la chauss\u00e9e dangereuse de cette rue \u00e0 sens unique, art\u00e8re archa\u00efque montant tout droit du fleuve qu\u2019empruntent bruyamment les ambulances et les fourgons p\u00e9nitentiaires, nous r\u00e9sistons m\u00eame \u00e0 la pluie qui commence \u00e0 nous mouiller.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019effraie un peu mais je ne risque pas grand chose alors je monte avec elle jusqu\u2019\u00e0 sa chambre de cet \u00e9tablissement pour vieux de la mairie, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e il n\u2019y a qu\u2019un gardien aigri qui lui rappelle que les portes ferment dans peu de temps et que je n\u2019ai pas le droit de rester, les visiteurs ne peuvent y passer la nuit, je le rassure.<\/p>\n\n\n\n<p>La pi\u00e8ce n\u2019est pas grande, le lit puis le caddie mangent l\u2019essentiel de l\u2019espace, tout est lisse hormis elle, les sols en linol\u00e9um, les murs vierges, une porte qui ne peut \u00eatre verrouill\u00e9e, au dos de laquelle elle accroche son manteau, puis le mien, d\u2019office, sur la pat\u00e8re.<br>\nDu placard de sa table de nuit elle sort un pot de caf\u00e9 soluble et une boite en fer contenant des morceaux de sucre, deux tasses, une seule cuill\u00e8re avec laquelle elle touille longuement la mixture jusqu\u2019\u00e0 l\u2019obtention d\u2019une p\u00e2te cr\u00e9meuse qui prend la couleur de l\u2019or, me montre-t-elle sous le n\u00e9on avant de verser l\u2019eau chaude dessus.<br>\nElle est assise sur son lit, c\u2019est monacal, \u00e0 peine si l\u2019on peut croire que quelqu\u2019un habite la pi\u00e8ce, elle va boire dehors, ici l\u2019alcool est interdit, c\u2019est mauvais pour les d\u00e9mences s\u00e9niles gronde-t-elle dans un rire d\u00e9chirant.<br>\nLa vie est une prison, les maisons qu\u2019on habite sont des cages, il ne faut pas se leurrer, tu peux les d\u00e9corer autant que tu veux, \u00e7a reste ce que c\u2019est, quand tu deviens vraiment vieux, que ton corps te barricade encore plus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de toi, tu comprends que ta seule libert\u00e9 est dans ta t\u00eate, l\u00e0 tu es et fais ce que tu veux.<br>\nAlors ce secret me faut-il insister pour l\u2019entendre avant de la quitter, elle soupire et boit en silence, on entend un cri venu d\u2019une autre chambre, c\u2019est Maria qui appelle sa fille depuis des ann\u00e9es, surtout le soir apr\u00e8s la tomb\u00e9e de la nuit, la fen\u00eatre donne sur la cour dans laquelle est plant\u00e9 un gigantesque marronnier, il \u00e9tait l\u00e0 avant qu\u2019ils construisent, ils n\u2019ont pas eu le droit de le couper, c\u2019est tr\u00e8s rare les grands arbres en centre-ville.<br>\nElle en est tr\u00e8s fi\u00e8re de ce fr\u00e8re comme elle le nomme, regarde ses branches qui caressent la fa\u00e7ade, ils taillent mais \u00e7a repousse toujours, dedans il y a des oiseaux qui nichent, des bourgeons puis des feuilles, qui jaunissent et tombent  et puis des fruits, un marron brillant est pos\u00e9 sur la table, dans le nid de son bogue fl\u00e9trissant, \u00e7a pique encore, touche!<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e0 la fin de l\u2019automne , il n\u2019y avait presque plus de fleurs, elle avait pens\u00e9 que la montagne, sans fleurs, \u00e7a faisait peur, \u00e0 cause du manque de couleur.<br>\nElle \u00e9tait avec sa soeur, leurs parents \u00e9taient morts au printemps en leur laissant les b\u00eates dont il fallait bien s\u2019occuper, elles n\u2019y \u00e9taient pour rien dans ce coup du destin, ni les b\u00eates ni elles, donc elles ont fait comme leur p\u00e8re avant elles, elles ont pr\u00e9par\u00e9 l\u2019hivernage en poussant le troupeau du bout de leurs batons du haut des alpages vers un abri plus cl\u00e9ment.<br>\nEn contrebas des b\u00e2timents formaient une masse sur un piton rocheux, les moutons ont continu\u00e9 \u00e0 avancer vers le pr\u00e9cipice, elles les ont suivis, il faisait sombre, mais ils avaient l\u2019air de savoir quoi faire, eux.<br>\nL\u2019ensemble \u00e9tait pench\u00e9, les murs avaient l\u2019air de travers, la porte elle-m\u00eame \u00e9tait en biais, elle s\u2019est dit que depuis le temps qu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0, sans tomber, ce n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas la peine de se tenir droit pour d\u00e9fier le temps, avec un clin d\u2019oeil hilare.<br>\nLes moutons sont entr\u00e9s, elles derri\u00e8re eux.<br>\nIl faisait chaud et humide \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, des hommes assis sur leurs manteaux pos\u00e9s sur le sol les ont fix\u00e9es comme une apparition, il \u00e9tait trop tard pour reculer.<br>\nDes torches coinc\u00e9es entre des pierres rongeaient les murs de fum\u00e9e noire, les flammes dansaient sur les arcs, le tout dans un grand silence, sauf les moutons qui ruminaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se sont \u00e9cart\u00e9s pour les accueillir, elles se sont assises serr\u00e9es l\u2019une contre l\u2019autre, ils tenaient des outres molles d\u2019o\u00f9 giclait du vin, par un tout petit trou, quand ils appuyaient dessus.<br>\nIls se l\u2019envoyaient dans la bouche et se gargarisaient, gueule ouverte vers la vo\u00fbte, elles, comme elles \u00e9taient petites, ne voyaient que \u00e7a d\u2019en dessous, leurs pommes d\u2019Adam, monter et descendre dans leur gorge, pointue et vivante, \u00e0 se demander s\u2019ils n\u2019avaient pas une b\u00eate dans le gosier.<br>\nAlors j\u2019ai voulu en toucher une, bien s\u00fbr, ma main est partie toute seule, ma s\u0153ur n\u2019a pas eu le temps de l\u2019attraper avant qu\u2019elle ne se pose sur le tapis rugueux de la barbe, et le type a crach\u00e9.<br>\nIl a baiss\u00e9 les yeux, nous a d\u00e9visag\u00e9es, comme s\u2019il d\u00e9couvrait que nous \u00e9tions l\u00e0, et dit \u00e0 son voisin de nous donner du pain, qu\u2019on devait avoir faim.<br>\nC\u2019est \u00e0 ce moment pr\u00e9cis qu\u2019un mouton a piss\u00e9, tout pr\u00e8s, dru sur le sol, l\u2019urine giclait si fort que nous nous sommes tous \u00e9cart\u00e9s du m\u00eame geste, sans cesser de le regarder, le mouton ne bougeait pas, ses yeux \u00e9taient vides, il regardait droit devant et continuait \u00e0 remuer la m\u00e2choire, en pissant et en m\u00e2chant, quoi, va savoir.<br>\nLe voisin de celui que j\u2019avais touch\u00e9 m\u2019a demand\u00e9 d\u2019ouvrir la bouche pour envoyer dedans du vin, il a dit que c\u2019\u00e9tait comme \u00e7a que je faisais pipi moi aussi, par un petit trou, et \u00e7a les a fait rire.<br>\nJ\u2019imagine, qu\u2019\u00e0 force de les voir appuyer sur l\u2019outre, j\u2019ai eu envie de pisser moi aussi, comme le mouton, ou ce sont eux qui ont eu l\u2019id\u00e9e, va savoir, mais juste apr\u00e8s, j\u2019\u00e9tais debout, entre eux, j\u2019ai relev\u00e9 ma jupe sur mes jambes, ils se sont tous pench\u00e9s.<br>\nLeurs visages \u00e9taient presque contre le sol, ma s\u0153ur a hurl\u00e9 Felicia&nbsp;en d\u00e9tournant les yeux quand le jet est sorti, comme celui du mouton, mais ils ne se sont pas \u00e9cart\u00e9s cette fois, au contraire.<br>\nIls ont ouvert la bouche, comme si je pissais du vin, une main dans leurs pantalons l\u2019autre enroul\u00e9e autour de mes chevilles, de mes mollets, enfin, l\u00e0 o\u00f9 ils pouvaient.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes ces mains formaient une \u00e9toile dont j\u2019\u00e9tais le centre, et au centre du centre il y avait cette gicl\u00e9e, qui ne faiblissait pas, le temps qu\u2019ils jouissent.<br>\nC\u2019est l\u00e0 que j\u2019ai compris la diff\u00e9rence entre le mouton et moi, tu vois, de moi ils ne s\u2019\u00e9cartaient pas, alors on est rest\u00e9es l\u00e0, vivre avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019on \u00e9tait des filles on a fait le m\u00e9nage, ils nous ont appris \u00e0 nettoyer les armes, leurs v\u00eatements on savait d\u00e9j\u00e0, \u00e0 cuisiner les \u00e9cureuils quand il n\u2019y avait plus de lapins l\u2019hiver, on \u00e9tait une sorte de butin, ils disaient, parce qu\u2019ils \u00e9taient voleurs, et qu\u2019un jour on serait grandes et belles, on pourrait \u00eatre \u00e9chang\u00e9es contre quelque chose qui a vraiment un prix.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme en bas au village plus personne ne nous attendait notre absence n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 remarqu\u00e9e, les enfants \u00e7a n\u2019a de valeur que pour leur parents, le temps passait, en mois puis en ann\u00e9es. On \u00e9tait pr\u00e9cieuses pour eux \u00e7a se sentait, ils ne touchaient que nos jambes parfois, nous offraient des figurines sculpt\u00e9es dans le bois \u00e0 l\u2019image des animaux qu\u2019on croisait quand on marchait en silence pour ne pas \u00eatre entendus des hommes.<br>\nM\u00eame s\u2019ils parlaient, un peu, on ne savait pas qui ils \u00e9taient, parce que d\u2019eux vraiment ils ne disaient rien, m\u00eame pas leur pr\u00e9nom, on est des non-n\u00e9s ils chantaient, une histoire de lune qui transforme l\u2019herbe en bl\u00e9 blond l\u00e0 o\u00f9 les hommes s\u2019attachent au sol pour se nourrir et qui g\u00e9mit en s\u2019effa\u00e7ant d\u00e9vor\u00e9e par le ciel, celui qui n\u2019avait pas de voix tapait du bout des doigts sur la peau tendue de b\u00eates mortes pour que vibre dans l\u2019air l&nbsp;\u2018\u00e9cho de la vie, l\u2019autre hurlait la souffrance des corps qui retiennent l\u2019\u00e2me prisonni\u00e8re, ay ay ay \u00e7a finissait par faire dans un cri qui t\u2019arrachait les entrailles, qu\u2019elle entend encore quand elle ferme les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils vivaient dans et de la montagne, passeurs discrets d\u2019objets interdits qu\u2019on les payait pour transporter en secret, des livres surtout, qu\u2019il fallait pr\u00e9server de l\u2019humidit\u00e9, tout ce que ceux d\u2019en bas n\u2019avaient pas le droit de poss\u00e9der, de peur qu\u2019ils se r\u00e9veillent de leur torpeur.<br>\nOn a appris la patience, pour survivre il faut savoir attendre l\u2019heure.<br>\nRien n\u2019advient quand tu l\u2019attends, tu dois juste pouvoir le reconna\u00eetre quand tu le vois, que c\u2019est \u00e7a, que tu attendais, recroquevill\u00e9 dans l\u2019ombre de toi m\u00eame.<br>\nCombien de temps \u00e7a a dur\u00e9 elle ne sait pas le dire non plus, ni o\u00f9 \u00e7a se passait exactement, \u00e7a a pris fin le jour o\u00f9 ils ont \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s, eux sont all\u00e9s en prison et elles chez les nonnes, un internat avec des rang\u00e9es de lit, des robes longues qui couvraient leurs genoux quand elles devaient prier le matin, avant le lever du soleil qu\u2019elle ne voyait plus que de derri\u00e8re des grands murs.<br>\nL\u00e0 elles ont eu connaissance de dieu pour faire sens des rituels, une vie r\u00e9gl\u00e9e est plus simple, tu sais ce que tu as \u00e0 faire et o\u00f9 tu vas, tu ne te perds pas, on leur disait, elles se marieraient et feraient des enfants.<br>\nMais ce n\u2019est pas ce qui s\u2019est pass\u00e9, elles ont bien tent\u00e9 de se faire une place, sauf que sans pr\u00e9c\u00e9dent tu n\u2019es rien dans la soci\u00e9t\u00e9 \u00e0 moins de t\u2019inventer une vie digeste pour les autres, que tu ne leur restes pas trop en travers de la gorge \u00e0 ne pas leur ressembler.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e7a pour te dire que j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 presque \u00e0 la fronti\u00e8re quand j\u2019ai compris que j\u2019\u00e9tais partie, et que pour passer, vu que je n\u2019avais rien sur moi, \u00e0 par le couteau dans le panier, il allait falloir que je trouve autre chose que des explications.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est comme \u00e7a qu\u2019elle a eu l\u2019id\u00e9e de plier genoux pour prier, au centre du compartiment, les autres voyageurs la regardaient, l\u2019\u0153il torve d\u2019abord, se disant s\u00fbrement qu\u2019elle \u00e9tait illumin\u00e9e.<br>\nPuis elle a tendu les mains vers eux en r\u00e9citant des mots dans une langue invent\u00e9e et ils se sont agenouill\u00e9s, eux aussi, de peur qu\u2019elle ne le soit pas.<br>\nQuand le douanier est arriv\u00e9 qu\u2019il a vu le tableau, il a touch\u00e9 sa m\u00e9daille de la vierge, celle qui tient par une cha\u00eene en or que sa m\u00e8re lui avait mis au cou \u00e0 son bapt\u00eame, du bout des doigts, il l\u2019a port\u00e9e \u00e0 sa bouche, et il est pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand ils se sont relev\u00e9s ils \u00e9taient en France, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, le couteau dans le panier, on emporte toujours quelque chose de l\u00e0 o\u00f9 on part, m\u00eame sans faire expr\u00e8s.<br>\nC\u2019\u00e9tait apr\u00e8s Franco tu sais, elle a pr\u00e9cis\u00e9, pas longtemps apr\u00e8s, mais il bouffait d\u00e9j\u00e0 les pissenlits par la racine, une autre \u00e9poque, qui balan\u00e7ait assez entre \u00e7a et l\u00e0 pour que de telles aventures soient possibles.<br>\nTrente ans quoi, et pendant toutes ses ann\u00e9es, je ne suis jamais sortie sans mon panier, por si las moscas\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a eu une sonnerie, un carillon, elle me pousse \u00e0 partir d\u2019un geste de la main qui te balaye, je me suis demand\u00e9 si le couteau \u00e9tait dans le caddie sans oser lui poser la question, au lieu de quoi j\u2019ai sorti de mon sac une carte de visite que je lui ai tendue en lui disant qu\u2019elle pouvait m\u2019appeler quand elle le d\u00e9sirait, si elle avait besoin de quoi que ce soit.<\/p>\n\n\n\n<p>Un matin beaucoup plus tard, des mois peut-\u00eatre apr\u00e8s, mon t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9 d\u2019un appel inconnu me demandant si je connaissais Mme Roncas, \u00e0 quoi j\u2019ai du r\u00e9pondre que non avant de demander si elle avait un pr\u00e9nom.<br> Felicia la dame m\u2019a dit. Elle \u00e9tait morte, ils n\u2019avaient trouv\u00e9 que ma carte de visite dans ses affaires, savais-je si elle avait de la famille?<br> Avais-je eu une raison particuli\u00e8re de la contacter, il se trouve que mon m\u00e9tier \u00e9tait de chercher des h\u00e9ritiers ainsi que c\u2019\u00e9tait \u00e9crit en noir sur blanc sur le bout de carton, au dessus de mon nom.<br> Une soeur je crois, ai-je r\u00e9pondu en le regrettant aussit\u00f4t, je voulais qu\u2019elle ne soit qu\u2019\u00e0 moi, Felicia, elle ne me l\u2019avait pas dit son secret, en fait.<br> La soeur est morte m\u2019a-t-elle r\u00e9pondu, assassin\u00e9e en 1976 selon la secr\u00e9taire de la mairie du village que j\u2019ai contact\u00e9e, une sombre affaire de jalousie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ma premi\u00e8re vraie rencontre avec Felicia a eu lieu apr\u00e8s sa mort. 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