{"id":25654,"date":"2020-02-24T11:37:40","date_gmt":"2020-02-24T10:37:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25654"},"modified":"2020-02-24T11:51:31","modified_gmt":"2020-02-24T10:51:31","slug":"la-violoniste-azerie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-violoniste-azerie\/","title":{"rendered":"La violoniste az\u00e9rie"},"content":{"rendered":"\n<p><em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?time_continue=39&amp;v=CaPFx6joGbk&amp;feature=emb_logo\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Adagio de la premi\u00e8re sonate pour violon BWV 1001<\/a>. <\/em>Menton fier, cou solide, elle semble pleurer avec ses cordes. Dans le public, un homme laisse des larmes le submerger. Elle cherche en son corps tout ce qu\u2019il enferme de m\u00e9lancolie. Ce n\u2019est pas difficile \u00e0 trouver. Il y a le mal du pays, d\u2019autres montagnes que celles d\u2019ici, ce beau gar\u00e7on, son fr\u00e8re, parti se battre dans le Haut-Karabagh, plus de nouvelles depuis quand\u00a0? Le violon qui vibre, c\u2019est pour lui, et les pleurs, c\u2019est pour la m\u00e8re rest\u00e9e l\u00e0-bas et qui n\u2019en sait pas plus \u00e0 propos du fr\u00e8re, la m\u00e8re si fi\u00e8re de sa fille violoniste et de sa carri\u00e8re \u00e0 Lausanne \u2013 c\u2019est une grande ville, Lausanne, voil\u00e0 ce qu\u2019elle a dit \u00e0 la m\u00e8re, m\u00eame si jouer \u00e0 Saint-Laurent ce n\u2019est pas jouer \u00e0 la Philharmonie de l\u2019Elbe ni au Carnegie Hall \u2013 elle se laisse emporter par la musique et je me laisse emporter avec elle, cette m\u00e9lancolie, c\u2019est la mienne en l\u2019entendant, la mienne en attendant de chanter, simple basse du\u00a0 ch\u0153ur qu\u2019elle m\u00e9prise, parce que ce menton fier, ce cou solide, c\u2019est le fruit de tant d\u2019heures de travail, de tant de coups d\u2019archet, de tant de brimades par cette vieille professeure aux m\u00e9thodes sovi\u00e9tiques qui lui tapait sur les doigts, qui lui disait que jamais non jamais elle n\u2019arriverait \u00e0 rien si elle ne passait au minimum dix heures par jour \u00e0 faire des gammes, des arp\u00e8ges, des exercices fastidieux toujours plus tordus, alors maintenant elle se venge en jouant cet adagio qui ne demande pas autant de virtuosit\u00e9 qu\u2019il n\u2019y para\u00eet mais qui fait pleurer les hommes les plus insensibles. M\u00eame le p\u00e8re avait fondu en larmes lors de ce r\u00e9cital \u00e0 Bakou, le m\u00eame p\u00e8re qui avait envoy\u00e9 son fr\u00e8re se faire tuer dans le Haut-Karabagh, mais je dramatise, je romantise, je fantasme, j\u2019ai trop lu de romans russes et je ne sais rien de l\u2019Azerba\u00efdjan. Elle a cess\u00e9 de jouer. \u00c0 cause d&rsquo;elle, j\u2019ai loup\u00e9 mon entr\u00e9e dans le premier ch\u0153ur de la cantate. <em><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=CbS1OAsgvRE&amp;list=RDCbS1OAsgvRE&amp;start_radio=1&amp;t=0\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">Die ellenden sollen essen.<\/a> <\/em>La premi\u00e8re cantate de Bach \u00e0 Leipzig. Les pauvres doivent manger. Elle se souvient d\u2019un village de mis\u00e8re \u00e0 flanc de montagne, la petite maison, la grand-m\u00e8re assise sur une pierre, le froid, ce n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait la famine, on mangeait, mais ce n&rsquo;\u00e9tait peut-\u00eatre pas cela, elle n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pauvre, les pauvres ne deviennent pas violonistes professionnelles en Azerba\u00efdjan, les pauvres n\u2019\u00e9migrent pas \u00e0 Lausanne. \u00c0 la sortie du parking de la Riponne, un panneau pr\u00e9vient\u00a0: mendicit\u00e9 interdite. Ce n\u2019est pas une Rom qui fait crisser son crincrin dans le M2, c\u2019est une petite bourgeoise pr\u00e9tentieuse des banlieues cossues de Bakou, elle porte de longues bottes de cuir noir, un ch\u00e2le noir et elle surligne ses yeux noirs au crayon noir, elle fait tout pour noircir ce qu\u2019il y a de trop clinquant en elle, ce qu\u2019il y a de trop superficiel, ce qui r\u00e9v\u00e8lerait le vide en elle. Son fr\u00e8re n\u2019est jamais parti \u00e0 la guerre. Il fait des affaires. Comme le p\u00e8re. Des affaires louches. Et la m\u00e8re tricote des gilets pour les pauvres. Rien de tragique dans cette famille-l\u00e0. Ils font la navette entre Bakou et Lausanne. Ils lui demandent si elle compte bient\u00f4t se marier avec un Suisse. Elle \u00e9lude. Quand on est violoniste professionnelle, on n\u2019a pas le temps de se trouver un mari. Sa main caresse avec lenteur son genou, elle a le front appuy\u00e9 sur la volute, je remarque un discret grain de beaut\u00e9 sur sa joue. Si je l\u2019imagine libre de tout homme, il faut bien admettre que c\u2019est parce que je la vois d\u00e9j\u00e0 dans mon lit. Mais la premi\u00e8re violoniste de l\u2019orchestre ne couche pas avec le dernier des choristes, je dois lui imaginer une vie plus sage, plus en harmonie avec cet \u0153il triste qui se ferme pour que l\u2019oreille ressente plus pleinement le doux son du cor anglais \u2013 ou est-ce un hautbois d\u2019amour\u00a0? \u2013 soutenu par le continuo, puis c\u2019est \u00e0 elle de jouer, elle est debout, cou solide, fi\u00e8re, ce n\u2019est plus la m\u00eame femme, tout ce qui compte pour elle, c\u2019est de jouer du violon, c\u2019est seulement quand elle jour qu\u2019elle vit vraiment, pas besoin d\u2019un mari, pas besoin d\u2019amour, tout l\u2019amour dont elle se sent capable, elle le donne \u00e0 son violon, alors par jalousie, pour me venger, je lui imagine des malheurs, des perversions, des vices secrets que je me refuse \u00e0 penser jusqu\u2019au bout parce qu\u2019il faut maintenant chanter <a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?time_continue=35&amp;v=C82jsbIHzpw&amp;feature=emb_logo\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\" aria-label=\" (s\u2019ouvre dans un nouvel onglet)\">le choral<\/a>, qu\u2019il n\u2019est pas question de me laisser distraire une fois de plus, ce n\u2019est pas une vulgaire violoniste az\u00e9rie qui m\u2019emp\u00eachera de savourer la joie de chanter Bach. Une fois le concert fini, au milieu des petits fours et des verres de vin rouge, ce ne sera plus la m\u00eame femme, elle sera redevenue ordinaire, timide, effac\u00e9e derri\u00e8re d\u2019autres figures plus vives que son gentil beau visage \u00e0 queue de cheval, jolie fille banale ne devenant, dans l\u2019\u0153il du choriste en qu\u00eate d\u2019extase, extraordinaire que transcend\u00e9e par la magie de la musique. Elle rentrera seule dans la petite chambre qu\u2019elle sous-loue \u00e0 Renens et elle pleurera en pensant \u00e0 son petit fr\u00e8re parti faire la guerre dans le Haut-Karabagh. Je rentrerai seul aussi. Il y a son nom sur le programme. Pas le mien. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Adagio de la premi\u00e8re sonate pour violon BWV 1001. Menton fier, cou solide, elle semble pleurer avec ses cordes. Dans le public, un homme laisse des larmes le submerger. Elle cherche en son corps tout ce qu\u2019il enferme de m\u00e9lancolie. 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Il y a le mal du pays, d\u2019autres montagnes que celles d\u2019ici, ce beau <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/la-violoniste-azerie\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">La violoniste az\u00e9rie<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":97,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1723],"tags":[1824,1823,1825,1822],"class_list":["post-25654","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-4-croquis","tag-azerbaidjan","tag-jean-sebastien-bach","tag-lausanne","tag-violoniste"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25654","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/97"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25654"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25654\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25654"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25654"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25654"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}