{"id":25758,"date":"2020-02-25T16:46:06","date_gmt":"2020-02-25T15:46:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25758"},"modified":"2020-03-07T15:21:14","modified_gmt":"2020-03-07T14:21:14","slug":"en-regard-des-esclaves","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/en-regard-des-esclaves\/","title":{"rendered":"En regard des esclaves"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/6EE611A3-D75B-44F4-8BD9-B371372C25EB.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-25760\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/6EE611A3-D75B-44F4-8BD9-B371372C25EB.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/6EE611A3-D75B-44F4-8BD9-B371372C25EB-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/6EE611A3-D75B-44F4-8BD9-B371372C25EB-768x576.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je passe l\u00e0 de temps en temps,&nbsp;six fois par an peut-\u00eatre, quand j\u2019ai besoin de clous, d\u2019ampoules ou d\u2019une \u00e9tag\u00e8re et que je me rends au Leroy-merlin, ou quand je vais marcher sur la promenade plant\u00e9e afin d\u2019humer les changements de saison si peu perceptibles \u00e0 Paris,  ou musarder du c\u00f4t\u00e9 des vitrines des artisans du viaduc qui vendent de l\u2019admirable inabordable comme on n\u2019en fait plus.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il y a d\u2019abord l\u2019accumulation des sacs, un  rempart de sacs, sacs de voyage, caddie, valises et sacs poubelle rassembl\u00e9s dans le recoin \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du parking. Puis on distingue un parapluie d\u00e9ploy\u00e9 par-dessus les sacs. Cela fait bien deux ans que je l\u2019ai vue pour la premi\u00e8re fois, c\u2019est-\u00e0-dire d\u2019abord son rempart de sacs &#8211; je m\u2019\u00e9tais demand\u00e9 qui avait pu abandonner une telle quantit\u00e9 de bagages sur le trottoir &#8211; puis son parapluie a bougeott\u00e9, puis sa t\u00eate soudain d\u00e9couverte sous le parapluie l\u00e9g\u00e8rement soulev\u00e9, son visage, peau noire, lunettes, mise en plis \u2013 ou perruque\u00a0? &#8211; son regard d\u2019\u00e9cureuil avant qu\u2019elle s\u2019enfouisse de nouveau. Elle avait d\u00fb se retrouver soudain sans domicile et avait tent\u00e9 d\u2019emmener le maximum, elle esp\u00e9rait une solution imminente. Elle y est toujours. Elle m&rsquo;obs\u00e8de  longtemps apr\u00e8s mon passage et puis le cours de mes pr\u00e9occupations ordinaires reprend, je l\u2019oublie. Pour une raison quelconque, besoin de clous, d\u2019ampoules ou de tournevis je passe de nouveau par l\u00e0 sans y penser du tout avant de me retrouver face \u00e0 son tas. Les questions me reviennent. Elle a \u00e9t\u00e9 jet\u00e9e dehors par un mari qui voulait faire de la place \u00e0 une plus jeune. Elle a \u00e9lev\u00e9 seule ses quatre enfants en faisant des heures de m\u00e9nage, quand ces derniers l\u2019ont quitt\u00e9e pour vivre leur vie, elle est tomb\u00e9e malade, cancer \u2013 la perruque &#8211;\u00a0\u00a0et le d\u00e9valement s&rsquo;est enclench\u00e9, loyers impay\u00e9s, expropriation, puis la rue parce qu\u2019\u00e9videmment on ne demande rien \u00e0 ses enfants. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On ne la voit g\u00e9n\u00e9ralement pas, \u00e0 moins qu\u2019elle ne remette un peu d\u2019ordre dans son tas, elle pose alors le parapluie ouvert en \u00e9quilibre sur les sacs, se tourne et se retourne reprend le parapluie, le rabat sur elle, disparait. Je ne l\u2019ai jamais vue hors de son abri. Hier, le parapluie a boug\u00e9 un petit peu, j\u2019ai su qu\u2019elle \u00e9tait dessous mais je ne l\u2019ai pas vue, elle. Elle y est toujours, \u00e0 se demander si elle se nourrit, si elle va aux toilettes.\u00a0\u00a0La vue est tr\u00e8s d\u00e9gag\u00e9e \u00e0 cet endroit, tout pr\u00e8s du carrefour, je rep\u00e8re son coin bien \u00e0 l\u2019avance et je ne peux pas faire autrement que de l\u2019observer, je suis toujours \u00e9tonn\u00e9e de la retrouver. Elle me rappelle un homme qui habitait ma rue, je le voyais tous les jours, on se disait bonjour, les gens du quartier pourvoyaient \u00e0 ses besoins, il restait propre, il semblait \u00eatre l\u00e0 pour toujours, il n\u2019emb\u00eatait personne, il pouvait rester tard mais je ne l\u2019ai jamais vu dormir sur place, il devait rejoindre dans la nuit un autre endroit pour dormir, un jour il est apparu le visage tum\u00e9fi\u00e9, il faisait mollement la manche, et puis il n&rsquo;est plus revenu. Je pense \u00e0 lui chaque fois que je la rencontre, elle. Elle a pris la rue pour se d\u00e9prendre d\u2019un mari violent. Quand je la vois fourgonner au milieu de son barda avec juste une demi-t\u00eate qui d\u00e9passe, je songe au Terrier de Kafka. De quoi la prot\u00e8gent ses sacs\u00a0? Des courants d\u2019air\u00a0? de la malveillance\u00a0? des regards\u00a0? Il semble qu\u2019elle s\u2019efforce d\u2019\u00eatre invisible, dispara\u00eetre, dispara\u00eetre, dispara\u00eetre&#8230; Curieusement, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du carrefour lui fait face le commissariat central, leur cohabitation ne pose apparemment pas de probl\u00e8me, d\u2019ailleurs la pr\u00e9sence du commissariat central n\u2019emp\u00eache aucunement une demi-douzaine de tentes d\u2019occuper un d\u00e9gagement sous le viaduc. Est-ce que la pr\u00e9sence de la police toute proche la rassure\u00a0? Ce n\u2019est pas un commissariat ordinaire, l\u2019immeuble est l\u2019\u0153uvre de Manolo Nu\u00f1ez Yanowsky, douze cariatides sont align\u00e9es au dernier \u00e9tage, douze copies de l\u2019esclave mourant de Michel-Ange qui penchent la t\u00eate, les yeux douloureusement ferm\u00e9s vers le recoin encombr\u00e9 de sacs \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du parking.\u00a0Elle a un grain, elle est devenue folle de douleur suite \u00e0 la perte d\u2019un de ses enfants&#8230; beaucoup de sans domicile fixe \u00e0 Paris sont des fous \u2026 On les entend hurler dans les rues les nuits d\u2019\u00e9t\u00e9\u2026 Elle semble calme, juste craintive comme un petit \u00e9cureuil qui jette des yeux partout et se dissimule au plus vite. Elle ne mendie pas, pas de s\u00e9bile ou de petit carton \u00ab\u00a0pour manger\u00a0\u00bb au pied de son accumulation. Elle touche le RSA mais n\u2019a pas de logement\u2026Jamais je ne l\u2019ai vue en dehors de son abri et \u00e7a doit \u00eatre toute une affaire d\u2019en sortir. Elle doit y demeurer assise, ou accroupie, \u00e0 moins qu\u2019elle n\u2019y poss\u00e8de un petit banc ou un petit fauteuil de toile.\u00a0Vit-elle l\u00e0\u00a0? Dort-elle l\u00e0\u00a0? Je l\u2019imagine mal installant et d\u00e9sinstallant tout cet encombrant attirail. Elle fait partie du paysage maintenant, les cariatides du commissariat, les arches du viaduc, les boutiques luxueuses des artisans, la promenade plant\u00e9e au-dessus, et le petit terrier constitu\u00e9 de sacs\u2026 Elle est arriv\u00e9e du S\u00e9n\u00e9gal pour rejoindre un mari qui lui a donn\u00e9 une mauvaise adresse, fait expr\u00e8s ou non\u00a0? Elle a pass\u00e9 quelques nuits \u00e0 l\u2019h\u00f4tel, s\u2019est adress\u00e9 \u00e0 toutes les administrations pour le retrouver et puis la rue l\u2019a prise\u2026J\u2019ai un peu honte mais j\u2019aimerai salement savoir, comme si \u00e7a changeait quelque chose de savoir pour elle alors qu\u2019on connait bien les trajets vers ces descentes aux enfers devenues tellement banales, affreusement banales.\u00a0Mais elle, elle, ce n&rsquo;est pas tout le monde ni tous les SDF, elle. On croit connaitre ceux qui vivent dans la rue, qui mangent dans la rue, qui dorment dans la rue, qui pissent dans la rue, qui ont peur dans la rue, et froid dans la rue, et honte dans la rue et sont col\u00e8re ou  perdus dans la rue,  mais elle ? Je voudrais savoir et je ne saurais pas, hors ce qu&rsquo;elle donne \u00e0 voir, un amoncellement de sacs valise caddie pour faire rempart, un parapluie comme toiture, un oeil aux aguets comme rapport au monde et pour toute signature. Un jour de pluie o\u00f9 je passais l\u00e0, j\u2019ai per\u00e7u le fr\u00e9missement du parapluie tremp\u00e9 parmi les sacs tremp\u00e9s\u2026 Les esclaves mourants incarc\u00e9r\u00e9s dans la fa\u00e7ade du commissariat n\u2019ont pas de c\u0153ur, je ne sais pourquoi l\u2019architecte a am\u00e9nag\u00e9 un trou en pointe de fl\u00e8che sur leur poitrail en b\u00e9ton.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je passe l\u00e0 de temps en temps,&nbsp;six fois par an peut-\u00eatre, quand j\u2019ai besoin de clous, d\u2019ampoules ou d\u2019une \u00e9tag\u00e8re et que je me rends au Leroy-merlin, ou quand je vais marcher sur la promenade plant\u00e9e afin d\u2019humer les changements de saison si peu perceptibles \u00e0 Paris, ou musarder du c\u00f4t\u00e9 des vitrines des artisans du viaduc qui vendent de <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/en-regard-des-esclaves\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">En regard des esclaves<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":106,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1723],"tags":[1853,1852,1854,1063,1851,699],"class_list":["post-25758","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-4-croquis","tag-caryatide","tag-commissariat","tag-esclave","tag-rue","tag-sacs","tag-sdf"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25758","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/106"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25758"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25758\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25758"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25758"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25758"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}