{"id":25833,"date":"2020-02-27T07:50:04","date_gmt":"2020-02-27T06:50:04","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25833"},"modified":"2020-02-27T07:57:40","modified_gmt":"2020-02-27T06:57:40","slug":"imaginer-cest-voler","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/imaginer-cest-voler\/","title":{"rendered":"Famille?"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019\u00e9tait peu apr\u00e8s No\u00ebl \u00e0 la montagne, le restaurant de l\u2019h\u00f4tel affichait complet. A c\u00f4t\u00e9 de notre table coinc\u00e9e tout pr\u00e8s d&rsquo;un mur en pierres, une famille \u00e9tait assise, semblable \u00e0 toutes les familles. M\u00e8re et deux enfants, fille et gar\u00e7on de six et huit ans, le visage absorb\u00e9 dans l\u2019\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9phone que la m\u00e8re leur avait pr\u00eat\u00e9 en attendant le d\u00eener. La femme encore jeune avait cet air trop poli, presqu\u2019ennuy\u00e9 de celles dont la vie est sans asp\u00e9rit\u00e9s ni projets. Cheveux blonds attach\u00e9s en chignon dans la nuque, \u00e9l\u00e9gance urbaine de bon ton, jean\u2019s&nbsp;seyant agr\u00e9ment\u00e9 d\u2019un chemisier de soie fleuri, tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement maquill\u00e9e. Ce soir-l\u00e0, elle \u00e9tait arriv\u00e9e  la premi\u00e8re avec les enfants, ils avaient pris place \u00e0 leur table et ils attendaient le p\u00e8re. Elle nous avait regard\u00e9s furtivement, d&rsquo;un regard oblique, elle avait cherch\u00e9 notre approbation et s&rsquo;\u00e9tait mise \u00e0 jeter ses mots sur la table comme on vide le contenu&nbsp;d\u2019un sac \u00e0 main pour y mettre de l\u2019ordre ou retrouver un objet. Des mots anodins, des phrases banales \u00e0&nbsp;propos des jeux vid\u00e9os qui absorbaient tant ses enfants, de la consistance de la neige cet apr\u00e8s-midi, id\u00e9ale pour le ski, et de sa crainte que les deux petits par leurs jeux ne nous d\u00e9rangent. Puis le p\u00e8re \u00e9tait arriv\u00e9. Il avait rejoint la table de famille, et c\u2019\u00e9tait&nbsp;ce soir-l\u00e0 comme chaque soir  une gravure de mode ou une page de magazine. A lui seul, par ses tenues, le p\u00e8re concentrait toute l\u2019\u00e9l\u00e9gance et le go\u00fbt exquis que certains  ont pour la montagne. Harmonie des couleurs, cama\u00efeu d&rsquo;oranges et de bruns, qualit\u00e9 des tissus, laine, feutre ou velours. Ce jeune p\u00e8re semblait hors du temps, un p\u00e8re \u00e9th\u00e9r\u00e9,  une figure de papier glac\u00e9, et  je me dis, mais c\u2019est quoi au fond une famille, celle-ci, en apparence tellement semblable \u00e0 d\u2019autres, d\u00e9notait  une  certaine \u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir-l\u00e0, le patron de l\u2019h\u00f4tel vint s&rsquo;asseoir \u00e0 leur table et leur proposa en guise d\u2019ap\u00e9ritif, un vin d\u2019une qualit\u00e9 exceptionnelle. Quelque chose se tramait, la famille semblait attendre quelqu\u2019un, des amis, des invit\u00e9s, &#8211;  j\u2019entendis en effet la m\u00e8re de famille dire au patron de l\u2019h\u00f4tel que la soeur de son mari tardait \u00e0 arriver.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis les voil\u00e0,  les deux attendus. Les voil\u00e0 qui surgissent tels deux diables hirsutes.&nbsp; Les voil\u00e0 qui sont l\u00e0, et non seulement on les voit, mais on hume presque leur odeur. Les voil\u00e0 qui arrivent, les deux, qui dans la salle feutr\u00e9e du restaurant de montagne quelques jours apr\u00e8s No\u00ebl, apportent comme un vent de fra\u00eecheur, une bourrasque. Elle, grande, silhouette chevaline, visage anguleux, v\u00eatue d\u2019une robe pourpre de gitane \u00e0 volants, cheveux  poivre et sel, sauvagement attach\u00e9s par un noeud rouge  de rose de No\u00ebl qui d\u00e9j\u00e0 glisse dans sa nuque. Elle embrasse la jeune m\u00e8re de famille qu&rsquo;elle appelle ma ch\u00e9rie, mais ces deux mots sonnent bizarrement. Elle s\u2019installe sur la banquette \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la jeune-femme les enfants l\u00e8vent \u00e0 peine leur nez de l\u2019\u00e9cran. Lui, petit, r\u00e2bl\u00e9, il doit lui arriver \u00e0 l&rsquo;\u00e9paule, habill\u00e9 de bric et de broc, cheveux blancs en bataille, cheveux gris en pagaille, poils saillant hors des oreilles et du nez, visage rid\u00e9, burin\u00e9 avec, tout au fond, deux petits yeux  bleus tr\u00e8s vifs. A peine s\u2019il n\u2019a sur les \u00e9paules des restes de brins de paille ou d\u2019herbe s\u00e9ch\u00e9e. A peine s\u2019il n\u2019a sur ses bottines des reliquats de boue ou de crottes durcies. Malgr\u00e9 leur effort pour para\u00eetre endimanch\u00e9s, les deux semblent sortir d\u2019une grotte ou d\u2019une caverne. Ils portent en eux toute la sauvagerie des montagnes, des rivi\u00e8res, des animaux et du froid. Le patron de l\u2019h\u00f4tel se tourne alors vers nous et nous dit, l&rsquo;air fier: &#8211; c\u2019est notre berger! Il est berger!, et il lui verse une rasade de son vin \u00e0 la qualit\u00e9 exceptionnelle.&nbsp; Entre les deux couples, le contraste est frappant. La femme en rouge s&rsquo;est assise \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de sa belle-soeur&nbsp;sur la banquette. Lui, le vagabond des montagnes, s&rsquo;est install\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son beau-fr\u00e8re, la gravure de mode. Lorsqu\u2019on observe le visage du jeune p\u00e8re de famille, on y reconna\u00eet, en plus fin, en plus doux, les traits marqu\u00e9s, anguleux du visage de sa soeur la berg\u00e8re. J\u2019imagine alors, j\u2019essaie de comprendre comment des destins aussi diff\u00e9rents peuvent se nouer au sein d&rsquo;une m\u00eame famille, au sein d&rsquo;une m\u00eame fratrie.&nbsp;Il est ing\u00e9nieur dans un grand centre nucl\u00e9aire \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019Aix-en-Provence.  De sa famille de la bonne bourgeoisie de province, il a h\u00e9rit\u00e9 le bon ton, l&rsquo;\u00e9l\u00e9gance ennuyeuse et la sagesse  fade. L\u2019autre, sa soeur a\u00een\u00e9e, on l&rsquo;a toujours d\u00e9sign\u00e9e comme la sauvage, celle qui petite d\u00e9j\u00e0, avec sa chevelure noire jais ruait dans les brancards. La r\u00e9volt\u00e9e, l&rsquo;inadapt\u00e9e. A l&rsquo;aube de ses dix-huit ans, elle a abandonn\u00e9  les cours de piano, les visites convenues des mus\u00e9es, les promenades sur le Cours Mirabeau et le lyc\u00e9e priv\u00e9, et elle a fait le choix d&rsquo;une vie libre de ch\u00e8vre au milieu des prairies et des alpages, emmen\u00e9e par cet homme petit et malicieux, le berger.&nbsp;L\u2019une respire la libert\u00e9 brute, l&rsquo;odeur animale, l\u2019autre le parfum de la norme.  Comment ces deux-l\u00e0, fr\u00e8re et soeur se retrouvaient-ils un soir d&rsquo;apr\u00e8s No\u00ebl dans un h\u00f4tel de montagne? Comment ces-deux-l\u00e0 se parlaient-ils encore? Qu&rsquo;est-ce qui au fond les reliait? <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait peu apr\u00e8s No\u00ebl \u00e0 la montagne, le restaurant de l\u2019h\u00f4tel affichait complet. A c\u00f4t\u00e9 de notre table coinc\u00e9e tout pr\u00e8s d&rsquo;un mur en pierres, une famille \u00e9tait assise, semblable \u00e0 toutes les familles. M\u00e8re et deux enfants, fille et gar\u00e7on de six et huit ans, le visage absorb\u00e9 dans l\u2019\u00e9cran du t\u00e9l\u00e9phone que la m\u00e8re leur avait pr\u00eat\u00e9 en <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/imaginer-cest-voler\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Famille?<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":290,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1723],"tags":[],"class_list":["post-25833","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-4-croquis"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25833","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/290"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=25833"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/25833\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=25833"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=25833"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=25833"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}