{"id":25845,"date":"2020-02-26T16:58:59","date_gmt":"2020-02-26T15:58:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25845"},"modified":"2020-02-26T16:59:00","modified_gmt":"2020-02-26T15:59:00","slug":"voix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/voix\/","title":{"rendered":"Voix"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>&nbsp;<\/strong>Alexandre S<\/p>\n\n\n\n<p>La mer n\u2019a aucune issue.\nUne courte pente au milieu des grands eucalyptus- c\u2019\u00e9tait donc \u00e7a cette odeur\net ces fr\u00e9missements-arriv\u00e9e sur une route d\u00e9serte en pleine for\u00eat. Encore t\u00f4t\nmais d\u00e9j\u00e0 des ombres longues et une humidit\u00e9, un avant-go\u00fbt du cr\u00e9puscule.&nbsp; Des gouttes de sueur sur le front par la\nmarche forc\u00e9e, une inqui\u00e9tude dans les yeux sombres ou de la col\u00e8re ou de la\nsurprise. Un pouce lev\u00e9, une voiture qui s\u2019arr\u00eate. Automobiliste taciturne qui\nl\u2019emm\u00e8ne \u00e0 la Ville. Il la reconna\u00eet \u00e0 peine. Les rues \u00e9cras\u00e9es de soleil sont\nvides. Il entend ce qui se trame derri\u00e8re les volets clos de ce d\u00e9cor de\ncin\u00e9ma. Reprendre sa vie en main, secouer le temps, secouer l\u2019espace. Se dire,\nvivre et risquer dans le d\u00e9sordre, tout est question de d\u00e9sordre. <\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre S a des visions\nde camp.<\/p>\n\n\n\n<p>Le camp, les corps.\nGardiens invisibles. Pas de miradors, ni de chiens, ni de barbel\u00e9s, ni de\nhurlements. Les dortoirs sont propres. Il mange r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 heures fixes.\nIl se lave avec les autres, fait ses besoins avec les autres, &nbsp;baisse la t\u00eate avec les autres. Pas de paroles\npas de musique. Corps enfuis, gris, ternes. Ses compagnons ne ronflent m\u00eame\npas. Peut-\u00eatre des robots. Peut-\u00eatre seul \u00eatre humain. La lumi\u00e8re a chang\u00e9,\nvaguement jaune, teint blafard., elle devient mauve, il se passe quelque chose.\nIl sent que sa rage l\u2019abandonne. Le sourire s\u2019affiche b\u00e9at. Les yeux baiss\u00e9es,\nles nuques baiss\u00e9es. Images r\u00e9p\u00e9t\u00e9es \u00e0 l\u2019infini. Nourri, blanchi, log\u00e9. Plus\nenvie de partir. Nouvelle lumi\u00e8re solitaire du vert. Il est attach\u00e9 sur un lit\nblanc, Alien 3 en pleine possession. L\u2019ignoble mufle d\u2019une infirmi\u00e8re stylis\u00e9e\nLagerfeld s\u2019approche, haleine rance. Elle lui injecte toutes ses saloperies et\ntoute sa haine. Etouffement. Des parterres de fleurs jaunes et mauve, de l\u2019eau\nqui coule, des vasques d\u2019argile. Il aime la vie, c\u2019est elle qui ne l\u2019aime pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Claire T.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle rentre directement\napr\u00e8s son service. Le froid s\u2019est accentu\u00e9, la neige est sale sur les\ntrottoirs. Elle fait \u00e0 peine attention aux titres des journaux, elle les\nconna\u00eet par c\u0153ur. Arriv\u00e9e chez elle, elle pousse un long soupir, met son\nmanteau, son bonnet et ses gants sur une chaise, enl\u00e8ve ses bottes tremp\u00e9es.\nElle regarde ses mains rougies, fait une sorte de moue entre le d\u00e9go\u00fbt et le\nd\u00e9couragement, repousse une m\u00e8che de son front. Arr\u00eat sur image. Elle est sur\nle canap\u00e9, le regard vide. Elle se balance l\u00e9g\u00e8rement. Les vitres sont sales.\nElle contemple son d\u00e9cor. C\u2019est le <em>son <\/em>qui&nbsp; la g\u00eane, elle contemple le d\u00e9cor.\nH\u00e9b\u00e9t\u00e9e.&nbsp; Elle se ressaisit. Elle commence\npar ranger ses v\u00eatements, fait la vaisselle le quotidien des gestes pour\ns\u2019apaiser. Elle n\u2019\u00e9coute pas de musique. Elle h\u00e9site entre un th\u00e9 et une vodka.\nElle opte pour la vodka. Elle laisse le soir s\u2019\u00e9tendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les confessions de Claire\nT.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en bave, j\u2019en r\u00eave de\nces vies-l\u00e0. Non pas de la tienne la vieille, elle ressemble trop \u00e0 la mienne.\nImaginez, imaginez, une petite fille n\u00e9e \u00e0 la fin de la guerre de parents\nfuyants ces sommets de morts. Je suis n\u00e9e d\u2019un rapprochement de peaux et de\nsexes al\u00e9atoires. Ils sont partis chacun de leur c\u00f4t\u00e9, la t\u00eate basse, en\nlaissant l\u00e0 ce nourrisson. Imaginez ce bout d\u2019humain, les yeux mi-clos,\nrecueilli par une femme folle de ne pas avoir tout perdu. Elle m\u2019a appel\u00e9e\nClaire, pour elle le soleil venait de se lever. Elle me l\u2019a r\u00e9p\u00e9t\u00e9 sans arr\u00eat\njusqu\u2019\u00e0 l\u2019overdose. Elle essayait de me retenir, elle chantait et cousait. Je\nme souviens encore de son chant et de ses robes. Quatorze ans, \u00e2ge fatal. Une\npremi\u00e8re fois, avec un voisin \u00e0 peine plus \u00e2g\u00e9. Lui c\u2019\u00e9tait celui qui ouvre les\nportes, une sorte de cl\u00e9 qu\u2019on perd tr\u00e8s vite. Il y a eu les autres, beaucoup\nd\u2019autres, dans des champs, des voitures, des parkings, des chambres \u00e0 demi\nferm\u00e9es. Me faire triturer, mordre, caresser, mais jamais aimer. Je n\u2019aimais\npas qu\u2019on m\u2019aime et je n\u2019aimais pas aimer.<\/p>\n\n\n\n<p>Giacomo D<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019arri\u00e8re-cour d\u00e9sol\u00e9e des r\u00eaves d\u2019asphalte. <\/p>\n\n\n\n<p>Un vaste \u00eelot d\u2019habitation, entour\u00e9 d\u2019une palissade. Par un\ntrou, il peut d\u00e9couvrir dans la p\u00e9nombre des murs \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9croul\u00e9s, comme\ns\u2019ils s\u2019\u00e9taient d\u00e9construits par fatalit\u00e9, par d\u00e9sespoir. Ils avaient jet\u00e9\nleurs pierres un peu plus bas, en tas plus ou moins \u00e9gaux. Le ciment de leurs\nvies s\u2019est effrit\u00e9, \u00e9parpill\u00e9. Des poutres gisent. Monstres dormants,\ninsupportables de noirceur. Il reste des pans de murs intacts, des lambeaux de\npapiers peints, des morceaux de couleurs fan\u00e9es. Un \u00e9vier pend, le robinet\nouvert sur le vide. C\u2019est bouleversant de quotidien, d\u2019intimit\u00e9, d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Deux\ngrandes grues sont plant\u00e9es au milieu, massives, muettes, inqui\u00e9tantes,\nprogramm\u00e9es, \u00e9lev\u00e9es, pour la destruction organique du vieux, pour\nl\u2019\u00e9radication de la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p>Elles ne bougent pas. Elles attendent les instants de d\u00e9sert\npour finir leur inf\u00e2me boulot. D\u2019autres maisons entourent le chantier. Elles\nsont ferm\u00e9es, barricad\u00e9es, aveugles, miteuses. Les encoignures de portes, les\npassages abandonn\u00e9s, exhalent une forte odeur de pisse et de merde par\nendroits. Des graffitis, signes de piste, marquent les territoires d\u00e9funts des\nexclus.&nbsp; Des papiers gras roul\u00e9s en\nboule, des kleenex souill\u00e9s, des sacs plastiques, des capotes usag\u00e9es, des\nseringues bris\u00e9es jonchent le sol d\u00e9fonc\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cauchemar de Giacomo D<\/p>\n\n\n\n<p>Ses parents le laissent \u00e0 la grand-m\u00e8re, encore une histoire de reine\nm\u00e8re, pour aller en France. La vieille femme s\u2019attache \u00e0 lui comme le noy\u00e9 \u00e0\nune \u00e9pave. Il a douze ans les parents le reprennent, la vieille devient folle,\nelle en meurt. Il se retrouve orphelin de grand-m\u00e8re, orphelin d\u2019amour surtout.\nUne grande cit\u00e9 grise. Le ciel est bleu mais il a peur. Les gens parlent mais il\nne comprend pas la langue. On peut devenir fou de solitude. Il n\u2019a que le\nlangage des morts. Le p\u00e8re et la m\u00e8re ne se voient plus, ou pour des disputes.\nIl reste avec sa m\u00e8re. La tristesse s\u2019installe d\u00e9finitivement. C\u2019est la nuit\nqu\u2019il revit. Il tra\u00eene, il tente de comprendre le chemin, de trouver la sortie,\nmais il a perdu la boussole, il ne peut plus voir les \u00e9toiles. Il se retrouve\ntoujours au m\u00eame endroit au pied de l\u2019immeuble qui sent la pisse. La poudre\nblanche, un chemin d\u2019\u00e9toiles&nbsp;; la seringue et la veine. Du fric un peu\ntrop vite un peu trop fort \u00e0 la sortie d\u2019un distributeur mal distribu\u00e9, la\nfemme hurle se d\u00e9bat, il ne voit que le sac et les billets du sac.&nbsp; Des mains fermes l\u2019agrippent, il sent le\nbitume sale. Menott\u00e9, embarqu\u00e9, trimball\u00e9, incarc\u00e9r\u00e9. Il ne tremble plus, c\u2019est\nle sang qui palpite, celui du vieux figuier qui ne donnait que trois fruits. Il\nne tremble plus. Le ciel a disparu. Retour impossible. Le corps a disparu.\nAucun d\u00e9sir. Aucune faim. M\u00eame le d\u00e9sespoir a jet\u00e9 l\u2019\u00e9ponge. Dix-sept ans et il\nne tremble plus.<\/p>\n\n\n\n<p>Alexandre S<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne peut bouger sur cette face lisse d\u2019une glace sans tain qui ne\nrenvoie que l\u2019\u00e9clat de ses yeux noirs. Une voix r\u00e9sonne comme une cloche perdue\ndans les champs de neige. <\/p>\n\n\n\n<p>En son for int\u00e9rieur&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<p>Grouille,\nrouille le m\u00e9tal de l\u2019insecte pr\u00eat \u00e0 plonger dans son corps nu qui se d\u00e9bat\nencore de ses membres libres, de son sexe durci, sans savoir la douce caresse\ndes mains li\u00e9es derri\u00e8re le dos inconnu.<\/p>\n\n\n\n<p>Etranget\u00e9\ndes bonds impossibles de contr\u00f4le.<\/p>\n\n\n\n<p>Le\nmuscle de la jambe band\u00e9 dans cet effort se dresse, menhir de chair qui marque le\npas du pied h\u00e9sitant. Et ce cri de torpeur qui se noue comme \u00e0 regret.<\/p>\n\n\n\n<p>Claire\nT<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire\nde la vengeance du temps, rides grises, ann\u00e9es fondues, pas h\u00e9sitants,\narrogance de l\u2019amertume. Deux mains muettes aux doigts rebelles. Des mains\nd\u2019exil. Des mains d\u2019attente.<\/p>\n\n\n\n<p>En\nson for int\u00e9rieur&nbsp;: <\/p>\n\n\n\n<p>Elle\nne retrouve plus tout \u00e0 fait son chemin. Elle se livre aux regards des autres.\nElle est libre de tout. Une caresse qu\u2019elle attend. Un escalier pourri, un coin\nde d\u00e9sert froid. C\u2019est la f\u00eate for haine, la nuit de l\u2019aube o\u00f9 tout est dit. Ce\nn\u2019est que de l\u2019amour jetable.<\/p>\n\n\n\n<p>Giacomo\nD<\/p>\n\n\n\n<p>Un\narbre jet\u00e9, les yeux bleus argent\u00e9s et le sourire moqueur. Gel sur cheveux\nnoirs dress\u00e9s, regard de kh\u00f4l l\u00e9ger. M\u00e9galomane maniaque d\u2019une fuite \u00e0 reculons.\nUne main osseuse qui bat la mesure le long de la cuisse droite. <\/p>\n\n\n\n<p>En\nson for int\u00e9rieur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Des\nmatins d\u2019ours gris. Le temps s\u2019\u00e9caille sur les mots rochers, sur le silence du\npr\u00e9sent. Les sables de Camargue, les boucles du printemps lui reviennent comme\nune rage d\u2019un enfant sevr\u00e9. Il entend des bruits voraces, des bruits fugaces.\nIl s\u2019est perdu en jouant. Il est le fils d\u00e9sax\u00e9 qui boit l\u2019orage, jusqu\u2019\u00e0 la\nderni\u00e8re goutte.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;Alexandre S La mer n\u2019a aucune issue. Une courte pente au milieu des grands eucalyptus- c\u2019\u00e9tait donc \u00e7a cette odeur et ces fr\u00e9missements-arriv\u00e9e sur une route d\u00e9serte en pleine for\u00eat. 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