{"id":25847,"date":"2020-02-26T21:51:37","date_gmt":"2020-02-26T20:51:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=25847"},"modified":"2020-02-26T21:51:38","modified_gmt":"2020-02-26T20:51:38","slug":"faire-le-pied-de-grue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/faire-le-pied-de-grue\/","title":{"rendered":"Faire le pied de grue"},"content":{"rendered":"\n<p>Dehors, nous sommes des milliers de grues. Difficile de trouver un endroit o\u00f9 se poser, la migration, d\u00e9placements en groupe et en grand&#8230; Se poser donc, sur l\u2019eau, c\u2019est plus s\u00fbr \u00e0 cause des pr\u00e9dateurs, fils \u00e9lectriques, voitures, photographes\u2026 Alors dans cette flaque, on est d\u00e9j\u00e0 des centaines. Notre gris va si bien \u00e0 la brume champenoise de novembre. Longues pattes fines et \u00e9l\u00e9gantes, corps massif tout en muscles et en ailes sagement repli\u00e9es, c\u2019est vers la queue qu\u2019il faut chercher notre brin de folie. Plumes plus sombres, \u00e9bouriff\u00e9es, indomptables, \u00e7a nous donne presque un petit air d\u2019autruche. Pour le cou, retour au classique, noir avec du gris clair voire du blanc sur l\u2019arri\u00e8re de la t\u00eate pour souligner et masquer notre regard. Bec moyen, un peu long mais pas trop, ni trapu ni effil\u00e9, triangulaire. Un bec, quoi. Nos atterrissages sont souvent hasardeux, pas si simple les transitions air-sol avec des ailes faites pour le vol au long court et des pattes plus adapt\u00e9es \u00e0 l\u2019affut dans les marais. Les plus rapides sont l\u2019\u00e9lite, les premi\u00e8res arriv\u00e9es. Elles choisissent les meilleurs endroits, commencent \u00e0 picorer, ont encore le choix des proies, grasses dodues, go\u00fbtues, nombreuses, jeunes et na\u00efves \u00e0 la limite du suicidaire.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Notre d\u00e9collage est une curiosit\u00e9 cin\u00e9matographique, comme un ralenti qui passerait \u00e0 vitesse normale, nombre de vues qui s\u2019\u00e9tire, suspens, on aimerait nous pousser, nous aider, pour enfin nous voir en action, ailes d\u00e9ploy\u00e9es, majestueuses, maitresses de l\u2019air et de l\u2019espace\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Dedans, c\u2019est la foule du festival international de la photo animali\u00e8re et de nature de Montier en Der. Pour y acc\u00e9der, il faut montrer non pas patte blanche, mais bracelet rose, vert ou bleu suivant le jour. Les visiteurs sont bagu\u00e9s, eux aussi. Les chanceux, les adoub\u00e9s par l\u2019organisation, exposants, copains, amis, conf\u00e9renciers, invit\u00e9s ou autres privil\u00e9gi\u00e9s ont un badge avec portrait et indication du pedigree pendu au bout d\u2019un ruban offert par le sponsor, et donc \u00e0 sa marque, \u00e9videmment. Certains le laissent dans la poche entre deux contr\u00f4les et d\u2019autres l\u2019arborent en troph\u00e9e, en m\u00e9daille, en signe de reconnaissance de leur importance, de leur grandeur en ces lieux. D\u2019autres s\u2019en fichent, comme ils se fichent de beaucoup de choses, \u00e0 moiti\u00e9 pr\u00e9sents dans ce monde, la t\u00eate ailleurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Montier, c\u2019est le toit du monde pour certains et c\u2019est o\u00f9\u2009? pour la plupart des non-photographes de nature et de paysage. Comme chez les grues, l\u2019\u00e9lite arrive en premier, s\u2019installe, prends ses marques, marque son territoire, observe ses voisins, essaie de grappiller une chaise, une table, du scotch, des agrafes ou quelques centim\u00e8tres de mur pour laisser le vide souligner son travail. On se jauge, on estime, on \u00e9value le potentiel de chacun, du coin de l\u2019\u0153il, en ayant l\u2019air de rien, \u00e9videmment, puisqu\u2019on est une grande famille\u2009! On est entre soi, phase d\u2019observation. Demain le public arrive\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Dehors quand il fait jour, on va se promener par groupes plus petits, pour grappiller quelques friandises dans les champs, des insectes, des glands en bordure des for\u00eats, quelques vers en gratouillant dans la vase ou la terre meuble. Beaucoup d\u2019entre nous d\u00e9cideront de ne pas aller plus loin, de rester l\u00e0 pour l\u2019hiver, celles-l\u00e0 commencent le rep\u00e9rage pour trouver un coin o\u00f9 s\u2019installer. Depuis hier la liste des dangers de la r\u00e9gion s\u2019est allong\u00e9e avec le d\u00e9c\u00e8s de l\u2019une d\u2019entre nous, les deux pattes sectionn\u00e9es par un fil barbel\u00e9 juste avant l\u2019atterrissage. Il va nous falloir refaire la cartographie des cl\u00f4tures assassines et l\u2019ajouter \u00e0 celles des fils \u00e9lectriques, chiens, agriculteurs \u00e0 la b\u00eache un peu leste, photographes qui nous traquent jusqu\u2019au nid alors qu\u2019on voudrait juste vivre fi\u00e8res et libres, sur nos pattes de grues en attendant tranquillement que le jour se l\u00e8ve quand c\u2019est la nuit et qu\u2019il se couche quand il fait jour.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dedans, les premiers arriv\u00e9s dans la cat\u00e9gorie \u00ab&nbsp;public&nbsp;\u00bb, c\u2019est des mordus, ils font la queue devant la porte, attendant patiemment sur une patte, puis sur l\u2019autre, voire sur les deux pour r\u00e9partir le poids. Car le photographe animalier qui souhaite percer voyage rarement \u00e0 vide. Sac \u00e0 dos, fourretout, valise \u00e0 roulettes, autour du cou sur l\u2019\u00e9paule ou \u00e0 la main, ils font les paons, ils exhibent, font \u00e9talage de potentiel. Peinture du boitier un peu ternie, quelques griffes, un petit coup sur le pare-soleil, c\u2019est encore mieux. \u00c7a fait matos qui a v\u00e9cu, qui en a vu\u2026 Avec un peu de bricolage maison c\u2019est encore mieux&nbsp;: scotch, pardon, gaffer aux endroits sensibles, protections d\u2019objectifs en tissus de camouflage\u2026 \u00c7a parle encore plus fort pour une longue exp\u00e9rience, r\u00e9flexion, adaptation\u2026 Mention sp\u00e9ciale pour celui qui n\u2019a plus qu\u2019une main et fait l\u2019article \u00e0 quiconque pose son regard sur le truc, de son dispositif de crochets qui lui permet de bloquer l\u2019appareil sur son reste d\u2019avant-bras et d\u2019appuyer de la main gauche sur le d\u00e9clencheur toujours plac\u00e9 \u00e0 droite. Racisme anti gauchers plaisante-t-il en rigolant \u00e0 la fin de chaque d\u00e9monstration\u2026 Tr\u00e8s important aussi, l\u2019habillement. Ici, on d\u00e9teste les chasseurs, mais on s\u2019habille pareil, fa\u00e7on \u00ab&nbsp;travestissement nature&nbsp;\u00bb. Parce que c\u2019est pratique. Ils vont donc, dans les all\u00e9es moquett\u00e9es, parquet\u00e9es ou carrel\u00e9es en tenue de campagne, dans les tons verts ou bruns, ou les deux. Chaussures de randonn\u00e9e, avec un peu de boue sous les semelles comme en bas du pantalon, \u00e7a fait plus vrai. Tr\u00e8s peu de chemises, ou si c\u2019est vraiment n\u00e9cessaire, \u00e0 carreaux fa\u00e7on bucheron, en hommage \u00e0 l\u2019invit\u00e9 d\u2019honneur, honor\u00e9 tous les ans. Les plus \u00e9l\u00e9gants se contenteront d\u2019une \u00e9charpe en tissus fin savamment nou\u00e9e. Pour le nez, la photo de nature, c\u2019est souvent assez reposant. Pas de parfums agressifs, il s\u2019agit de rester discret et de ne pas se faire d\u00e9masquer par le moindre coup de vent. Par contre certains poussent le mim\u00e9tisme avec l\u2019animal jusque dans la senteur, pr\u00e9f\u00e9rant la transpiration au savon et les chaussettes port\u00e9es trop longtemps plut\u00f4t qu\u2019un relent potentiel de lessive.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019important c\u2019est de montrer qu\u2019on en est, surtout quand on n\u2019en est pas. Secouer les plumes, \u00e7a reste l\u2019habitude la plus r\u00e9pandue chez les jeunes qui veulent pousser les vieux hors du nid\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Dehors, question interactions sociales, nous, les grues, avons notre \u00e9thique, notre code de politesse et nous nous y tenons. Par exemple quand je rencontre une autre grue, je la salue, bien bas, lui demande des nouvelles de son ou de sa partenaire, de la famille, lui t\u00e9moigne mon amiti\u00e9 et l\u2019assure de mon soutien inconditionnel en cas de besoin en lui montrant mon aptitude \u00e0 esquiver les ennuis par des sauts de c\u00f4t\u00e9. Si elle a besoin de quelque chose, je serai toujours l\u00e0, ce dont je l\u2019assure en ramassant ce que je trouve au sol et en le jetant le plus haut possible, comme une offrande. \u00c7a peut vous paraitre des paroles en l\u2019air, mais nous autres grues, sommes sinc\u00e8res et fid\u00e8les, dans nos relations de groupe comme en amour, seule la mort nous s\u00e9pare. C\u2019est surement ce qui nous vaut une place de choix dans vos mythes et l\u00e9gendes, hommage m\u00e9rit\u00e9 \u00e0 notre d\u00e9vouement litt\u00e9raire prononc\u00e9 puisque nos formations de vol vous ont donn\u00e9 le V et le Y.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dehors, nous sommes des milliers de grues. 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