{"id":26119,"date":"2020-03-08T14:43:16","date_gmt":"2020-03-08T13:43:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26119"},"modified":"2020-03-08T14:43:18","modified_gmt":"2020-03-08T13:43:18","slug":"leur-obscur-refuge","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/leur-obscur-refuge\/","title":{"rendered":"Leur obscur refuge"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il se tient au fond de la salle du restaurant, sous la fresque du V\u00e9suve. Son pichet de ros\u00e9 est presque vide. Les n\u00e9ons de la vitrine sont \u00e9teints. C\u2019est \u00e0 son manteau que je l\u2019ai reconnu \u2013 ce blouson d\u2019aviateur \u00e0 la Belmondo qu\u2019il portait en 83. Il se souvient du restaurant tel qu\u2019il \u00e9tait alors, du cr\u00e9pi ocre et du moucharabieh, des tables pouss\u00e9es \u00e0 la fermeture, du ra\u00ef jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube. Il dit \u00ab\u00a0C\u2019est loin, tout \u00e7a. Si loin\u2026\u00a0\u00bb Il se souvient du patron de l\u2019\u00e9poque qui tenait l\u2019affaire avec un cousin de Tizi. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il revient en France depuis vingt ans. Il trouve que la ville a bien chang\u00e9, maintenant il n\u2019y a que les riches pour y habiter. Il se souvient de la destruction des usines Citro\u00ebn, de la fermeture d\u2019Olida, de la piscine d\u00e9couverte sur le quai, du maire communiste qui serrait les mains des enfants, des meubl\u00e9s rue Victor-Hugo avec les toilettes sur le palier, des petits trafics dans les cages d\u2019escalier. Il commande un pichet de ros\u00e9 de 50. Le serveur l\u2019apporte puis s\u2019en va baisser le rideau. L\u2019aviateur boit son verre cul-sec. Il dit que les ann\u00e9es 88, 89, 90 ont tout chang\u00e9, que l\u00e0-bas c\u2019\u00e9tait la terreur, surtout dans les montagnes. Il dit que la vie \u00e9tait r\u00e9duite au jour le jour, que toutes les gorges \u00e9taient offertes au couteau. Il dit que 82, 83 \u00e9taient ses meilleures ann\u00e9es \u2013 huit semaines dans le noir du p\u00e9trole et un mois \u00e0 Paris. Il dit que la mer \u00e9tait si grande qu\u2019un monde pouvait pr\u00e9tendre que l\u2019autre n\u2019existait tout simplement pas. Il dit que la vie est facile quand on ne s\u2019\u00e9tablit nulle part vraiment. Pendant qu\u2019il vide un autre verre j\u2019observe ses soixante-dix ans, ses cheveux trop noirs pour \u00eatre naturels, sa main sans alliance, sa carcasse qui flotte dans le blouson d\u2019aviateur. Cet homme-l\u00e0 a sem\u00e9 l\u2019espoir et le malheur par poign\u00e9es. J\u2019aimerais savoir ce que l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer savait de sa vie d\u2019ici, s\u2019il se rachetait en joujoux aux enfants des nuits blanches de Paris. C\u2019est terrible de ne pas oser demander, de faiblir face aux hommes faibles. Il dit que la nuit prochaine il repart, que les amis d\u2019ici sont morts ou fatigu\u00e9s. Il passe sa main dans ses cheveux trop noirs et soupire. Il dit qu\u2019au fond la vie est m\u00e9chante, qu\u2019elle brise la volont\u00e9 des hommes libres. Son regard plonge dans le mien. Il r\u00e9pond \u00e0 la question qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e\u00a0: oui, il se souvient d\u2019elle. Naturellement qu\u2019il s\u2019en souvient. Les vir\u00e9es sur les Champs, les d\u00eeners au Pub Renault, les films avec Adjani, l\u2019aube au Drugstore de l\u2019\u00c9toile. Il se rappelle le dimanche o\u00f9 elle l\u2019a pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 sa famille, de l\u2019accueil des d\u00e9racin\u00e9s recevant un homme du pays. Il dit ne pas se rappeler la fin de l\u2019histoire. Peut-\u00eatre a-t-elle fini par refuser cette vie de balancier. Peut-\u00eatre. Il dit qu\u2019au fond peu importe, on ne garde que le meilleur, question de survie. Lui revient cette semaine \u00e0 la mer, le chapeau de paille, la jupe l\u00e9g\u00e8re, Cherchell, Dellys, Tipaza sous le soleil. \u00ab\u00a0C\u2019est loin, tout \u00e7a. Si loin\u2026\u00a0\u00bb Ses yeux se ferment comme pour fouiller sa m\u00e9moire. Lorsqu\u2019il les rouvre j\u2019y lis le doute et l\u2019effroi. Il h\u00e9site, fixe le fond de son verre, rajuste les \u00e9paules de son blouson, d\u00e9plie l\u2019addition. C\u2019est termin\u00e9. Rien de plus ne sera dit. Derri\u00e8re le comptoir le serveur \u00e9teint les lumi\u00e8res, rendant les vieux hommes \u00e0 leur obscur refuge. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-link is-provider-xavier-georgin-ecrits-sons-images-echos\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\nhttps:\/\/xaviergeorgin.wordpress.com\/2018\/09\/09\/un-echo-kodachrome-83\/\n<\/div><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il se tient au fond de la salle du restaurant, sous la fresque du V\u00e9suve. 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