{"id":26132,"date":"2020-03-08T16:59:17","date_gmt":"2020-03-08T15:59:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26132"},"modified":"2020-03-08T16:59:18","modified_gmt":"2020-03-08T15:59:18","slug":"mille-silences-nous-reunissent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/mille-silences-nous-reunissent\/","title":{"rendered":"Mille silences nous r\u00e9unissent"},"content":{"rendered":"\n<p>Le ciel peint en bleu, un froid nous excite, r\u00e9clame son lot de morve, d\u2019injures et de coups. Les larmes et le sang sont en prime. Nous contre lui. Je n\u2019existe pas et il n\u2019est pas encore en moi. La rage l\u2019aveugle, prend possession de son visage. Je le d\u00e9couvre pour la premi\u00e8re fois, mes yeux croisent les siens, malheur\u00a0! Imm\u00e9diatement, je le redoute. Je tente de m\u2019\u00e9chapper, je cours de toutes mes forces comme mes camarades, en vain. Il attrape mon bras, ses ongles en griffes s\u2019accrochent \u00e0 mon manteau. Involontairement, nous \u00e9changeons nos haleines, nos respirations saccad\u00e9es. Il me d\u00e9stabilise, puis me stabilise dans sa poigne, d\u00e9j\u00e0 celle d\u2019un homme. Le d\u00e9calage me bouleverse. Il me plaque contre le mur, ma t\u00eate r\u00e9sonne contre les briques. Pendant quelques secondes, il ne dit rien, je n\u2019entends rien, \u00e7a bourdonne et c\u2019est terrible. Son sweat-shirt terne, entre le marron et le gris, couleur innommable, duquel rejaillit une odeur de sueur qui pique les yeux. La poubelle et les toilettes, tous les deux tr\u00e8s proches, n\u2019arrangent rien. Haleine, ordures, excr\u00e9ments, composition de notre atmosph\u00e8re. Rejets d\u2019un monde que nous partageons, quels sont les mots qui peuvent en d\u00e9couler, que pouvons-nous nous dire \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0? Prendre conscience que les odeurs chaudes me d\u00e9goutent quand je me persuade que lui les subit avec indiff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans\nun grognement, il dit qu\u2019il va me tuer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je\nlui supplie d\u2019arr\u00eater, peut-\u00eatre, la voix s\u2019\u00e9touffe.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nva me tuer, je vais payer.<\/p>\n\n\n\n<p>Je\nne lui dis pas comment sa col\u00e8re me fait peur, mais je tremble. Je lui dis\nd\u2019arr\u00eater. Je ne dis pas quoi. Arr\u00eate, je r\u00e9p\u00e8te, jusqu\u2019\u00e0 ce que le mot perde\nde son sens.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je\nvous d\u00e9teste tous. Je vais te tuer, toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaud\ndans le froid. Intimit\u00e9 dans la communaut\u00e9. La chaleur de son visage happe le\nmien. C\u2019est tr\u00e8s violent, un visage d\u2019aussi pr\u00e8s, un visage inconnu, qui\njusque-l\u00e0 se r\u00e9sumait \u00e0 quelque chose de flou, d\u2019abstrait. Comme sur les photos\nt\u00e2ch\u00e9es d\u2019humidit\u00e9, c\u2019est un visage p\u00e2le, gonfl\u00e9 d\u2019eau. La vie, la chaleur de\nsa vie vient se heurter \u00e0 la mienne. Le visage, ambassadeur de son existence, semble\ns\u2019\u00eatre \u00e9vapor\u00e9. Se questionner de la nature de l\u2019\u00e2me de celui qui s\u2019efface\nd\u2019une goutte d\u2019eau. Voir le pus de ses boutons, d\u2019ordinaire r\u00e9serv\u00e9 aux adolescents\n\u2013 ce n\u2019est pas avant trois ou quatre ans pour lui \u2013 voir de pr\u00e8s les croutes,\nles rougeurs, le d\u00e9gueulasse de son visage, vraiment moche. Je pense en\nacc\u00e9l\u00e9r\u00e9, mon corps est rigide, j\u2019ai peur, le souffle coup\u00e9, personne pour\nm\u2019aider. On se noie dans les regards, dans les odeurs. Nous sommes p\u00e2les,\nfroids, en manque d\u2019air. Je ne sais m\u00eame pas ce que je peux dire, impression\nd\u2019\u00eatre la b\u00eate prise au pi\u00e8ge, douleur \u00e0 la cheville, les poignets tordus, mon regard\nqui ne peut se d\u00e9rober au sien. Mille silences nous s\u00e9parent. La voix born\u00e9e,\nl\u2019impasse totale a suffi pour nous taire l\u2019un et l\u2019autre, nous contenter de la\ncol\u00e8re et de la peur. C\u2019est l\u00e0 que mes lectures me reviennent. Jusqu\u2019ici ma vie\nest prot\u00e9g\u00e9e par les livres. Les mots me sont souffl\u00e9s par ma voix int\u00e9rieure,\nc\u2019est en me relisant que je m\u2019abandonne \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu\npeux me cracher dessus, me frapper, me tuer, oui vas-y, je l\u2019encourage, oui\nvas-y, ne fais pas de&nbsp;mal aux autres, mais \u00e0 moi tu peux, je n\u2019ai pas\npeur, tue-moi si \u00e7a te chante. Tue-moi si tu veux. <\/p>\n\n\n\n<p>Les\nmots ont \u00e9t\u00e9 dit vite, il n\u2019y a rien \u00e0 rajouter pour nous. Je sais d\u00e9j\u00e0 ma na\u00efvet\u00e9.\nJ\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 me souvenir de l\u2019essentiel, j\u2019ai recrach\u00e9, aussi fort que lui,\navec la seule violence que je poss\u00e8de, celle des mots, ceux que l\u2019on a englouti\nsans le savoir. Il a son intention, pure, impulsive, et moi le sens du\nsacrifice, travaill\u00e9 par l\u2019inconscient, l\u2019imaginaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nme dit qu\u2019il va m\u2019\u00e9pargner. Que je suis une gentille, alors ce n\u2019est pas mon\ntour.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019apprends\navec surprise que ce n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre que sa fa\u00e7on de participer, de prendre\npart au jeu cruel. Nous l\u2019avions mis au ban, une fois encore, une fois de trop.\nNous aurions d\u00fb, j\u2019aurais d\u00fb d\u00e9celer les signes de son humeur. Mais je ne\npayerais pas pour les autres. Odeur m\u00e9tallique de sang pas bien diff\u00e9rente des\nfluides que nous lib\u00e9rons soudainement. C\u2019est surtout la violence qui nous sort\nde partout&nbsp;: je transpire ma peur, lui desserre les dents, lib\u00e8re mes\npoignets pour essuyer la bave qui luit sur sa bouche cerise givr\u00e9e. Les\ntensions demeurent mais la violence s\u2019estompe un peu. A pr\u00e9sent, le silence\nfait rage. <\/p>\n\n\n\n<p>Plus\ntard, les punitions ont alourdi comme une pluie lourde la ligne de ses \u00e9paules.\nToujours humide ce gar\u00e7on, toujours sur le point de se dissoudre. Fragilit\u00e9 des\ncorps et des sentiments. Nous nous retrouvons sur la pierre froide, une marche\nde pierre blanche, coll\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre. Le mur de briques, nous lui avons\npay\u00e9s notre tribut de sang, le mien en l\u2019occurrence, qui a fait rougir\ncertaines de mes boucles.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nme dit qu\u2019il a des soucis chez lui. Chez lui, ce n\u2019est pas vraiment chez lui, il\nne vit plus avec ses parents, finit-il par m\u2019expliquer.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi\npas chez eux, qu\u2019est-ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9, je m\u2019interroge, je suis en feu, moi\nje br\u00fble encore malgr\u00e9 la noyade.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nn\u2019y a jamais eu de chez nous, coupe-t-il, mais tu ne dois pas comprendre, mais\nsi, je m\u2019indigne, puis je me ravise, je comprends qu\u2019il faut c\u00e9der. Je suis\nl\u2019ignorante.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nm\u2019apprend des choses en n\u00e9gatif. N\u00e9gatif au sens de la n\u00e9gation, quand je lui\ndis que le foyer ressemble un peu \u00e0 un internat&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Non,\nc\u2019est un foyer. C\u2019est diff\u00e9rent.<\/p>\n\n\n\n<p>N\u00e9gatif\ncar ma vie semble blanche, et la sienne est bizarre, ni blanche ni noire, mais\nen nuance, une photo abim\u00e9e, o\u00f9 rien n\u2019est fixe, rien n\u2019est visible, tout est\nmyst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Mon\np\u00e8re est un gros enfoir\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je\nhoche la t\u00eate, je crois comprendre le mot comme quelque chose de physique, ce\nn\u2019est pas juste un mot, je sens le poids, je veux y croire \u00e0 ce poids.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Je\ndis pas, des fois, il me manque.<\/p>\n\n\n\n<p>Je\nlui demande de qui il parle.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\nMon p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Non.\nIl secoue la t\u00eate, enfin c\u2019est compliqu\u00e9, p\u00e8re, beau-p\u00e8re, mais \u00e7a, il ne sait\npas s\u2019il peut en parler. S\u2019il peut m\u2019en parler.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\nLaisse tomber.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais\nnon, explique-moi, je le supplie doucement, heurt\u00e9e qu\u2019on puisse me dire non, \u00e0\nmoi, la gentille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;\nNon.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nme dit encore la violence du foyer familial, \u00e0 demi-mot, toujours. Je lui\ndemande comment on est recueilli dans un foyer pour enfants, il dit, je ne\ncomprends pas. Je me laisse bercer par une voix que je d\u00e9couvre, une voix rauque,\nmouill\u00e9e d\u2019un l\u00e9ger trouble d\u2019articulation. Il doit bien confondre, de temps \u00e0\nautre, les noms d\u2019institutions aux acronymes si semblables. Des acronymes, il m\u2019en\ndonne le go\u00fbt. De l\u2019humidit\u00e9 dans le corps aussi. Je laisse \u00e9chapper. Des mots\nreviennent, eux ne flottent pas vainement autour de nous. Ils s\u2019impriment dans\nun coin de ma t\u00eate, pr\u00e8s de la croute de sang. Des mots qui me soul\u00e8veront le\ncorps, plus tard. <\/p>\n\n\n\n<p>Foyer.\nEducateur. Couvre-feu. Avocat. Maman. <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019ai\nh\u00e2te de revoir ma petite s\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>Petite\ns\u0153ur s\u2019ajoute \u00e0 la liste mouvante. Nouvelle vague dans la conversation. <\/p>\n\n\n\n<p>Il\nconfie que sa petite s\u0153ur a des soucis, mais elle, elle a eu le droit de rester\navec sa m\u00e8re. <\/p>\n\n\n\n<p>Je\nme tais.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\ndit ne pas avoir peur d\u2019avoir mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Il\nmarque une pause, je vois qu\u2019il s\u2019emp\u00eache de dire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;J\u2019aimerais\nbien \u00eatre tranquille.<\/p>\n\n\n\n<p>Le\nmot s\u2019\u00e9chappe de ses l\u00e8vres, pourtant je remarque que rien ne dit la\ntranquillit\u00e9, le corps est encore agit\u00e9, je prends sa main, plut\u00f4t je pose la\nmienne sur la sienne, contact un peu r\u00e9pugnant, je me fais violence, il n\u2019y a\npas de raison.<\/p>\n\n\n\n<p>Regard\nde l\u2019abus\u00e9, sans ironie, est d\u00e9sabus\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes\ncopines sont jolies, m\u2019apprend-il. Il me l\u2019annonce de nulle part, et c\u2019est bien\nnul de sa part, d\u2019ailleurs. Je ne l\u00e2che pas sa main. <\/p>\n\n\n\n<p>Il\ndit chacun de leur nom, il m\u2019oublie avec soin. <\/p>\n\n\n\n<p>Je\nme vexe, peut-il le deviner ? Ne dit rien. <\/p>\n\n\n\n<p>Continu\nla liste qui finit par s\u2019\u00e9vanouir sur son sourire. Il dit mon pr\u00e9nom. Articule\nexag\u00e9r\u00e9ment. <\/p>\n\n\n\n<p>La\ndeuxi\u00e8me syllabe d\u00e9voile ses dents qui se chevauchent. A la troisi\u00e8me, sa\nbouche pr\u00e8s de la mienne.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous\nnous taisons enfin, car nous nous sommes d\u00e9j\u00e0 tout dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Presque\nle m\u00eame souffle, on pense aux m\u00eames mots. Peut-on garder le m\u00eame\nsouvenir&nbsp;? Que choisis tu de garder de moi&nbsp;? <\/p>\n\n\n\n<p>Mille\nsilences nous r\u00e9unissent. <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le ciel peint en bleu, un froid nous excite, r\u00e9clame son lot de morve, d\u2019injures et de coups. Les larmes et le sang sont en prime. Nous contre lui. 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