{"id":26303,"date":"2020-03-14T18:54:51","date_gmt":"2020-03-14T17:54:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26303"},"modified":"2020-03-14T23:31:02","modified_gmt":"2020-03-14T22:31:02","slug":"une-aubaine-pour-les-oiseaux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-aubaine-pour-les-oiseaux\/","title":{"rendered":"Une aubaine pour les oiseaux"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"725\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/une-aunaine-1-1024x725.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-26312\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/une-aunaine-1-1024x725.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/une-aunaine-1-420x297.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/une-aunaine-1-768x544.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/une-aunaine-1-1536x1088.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/une-aunaine-1.jpg 1772w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>rue Eug\u00e8ne Varlin, le 14 mars 2020<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Le monde s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9, elle en a eu la sensation brusque au r\u00e9veil, peut \u00eatre que c&rsquo;est ce qui l\u2019a r\u00e9veill\u00e9e, une alarme silencieuse \u00e0 l&rsquo;aube. Ses yeux errent dans la chambre \u00e0 la recherche d&rsquo;une pr\u00e9sence qui la rassurerait, dans les photographies accroch\u00e9es sur les murs, dans les v\u00eatement accumul\u00e9s au pied du lit, dans le pli des rideaux. Oui s\u00fbrement la terre continue sa rotation lente et muette, mais le monde s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9. En ouvrant la fen\u00eatre elle d\u00e9couvre que le ciel ne bruit plus que du vent et d&rsquo;oiseaux, la ville s&rsquo;est tue, elle ne peut s&#8217;emp\u00eacher de sourire, juste un petit sourire int\u00e9rieur, cet arr\u00eat brutal c&rsquo;est bien une aubaine pour les oiseaux. Elle d\u00e9cide de sortir, faire quelques courses, il ne lui manque pas grand chose mais elle a besoin de se frotter au dehors, v\u00e9rifier quelle vie se maintient \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, elle s&rsquo;habille rapidement, encore envelopp\u00e9e de l&rsquo;odeur des draps chauds. \u00c0 peine franchie la porte de l&rsquo;immeuble c&rsquo;est bien ce qu&rsquo;elle avait imagin\u00e9, un silence assourdissant, elle reste h\u00e9b\u00e9t\u00e9e un instant, elle se f\u00e9licite d&rsquo;avoir choisi des baskets aux semelles souples, elle imagine avec effroi l&rsquo;ind\u00e9cence du bruit des talons sur le trottoir. Dans l&rsquo;immobilit\u00e9 de la ville son attention est plus grande, \u00e0 la clart\u00e9 \u00e9blouissante, au grain des murs, ce qui s&rsquo;inscrit en fa\u00e7ade surgit plus fort, <em>nous vaincrons<\/em>, la couleur des squares, l&rsquo;humidit\u00e9 de l&rsquo;air, les regards des quelques personnes qui se risquent comme elle au dehors, tout est plus vif. Entre les corps la distance s&rsquo;installe, comme instinctive, <em>un m\u00e8tre<\/em> qu&rsquo;ils ont dit. Elle est surprise par le calme des habitants, elle s&rsquo;attendait \u00e0 l&rsquo;agitation, aux bousculades dans les rayons du supermarch\u00e9, mais c&rsquo;est la m\u00e9fiance qui l&rsquo;a emport\u00e9. Elle n&rsquo;a achet\u00e9 que le strict n\u00e9cessaire, du caf\u00e9, du pain et du beurre, elle n&rsquo;aime rien tant que le go\u00fbt r\u00e9confortant du beurre chaud sur la mie grill\u00e9e, m\u00eame si elle n&rsquo;est pas s\u00fbre d&rsquo;avoir faim pour le moment. Elle ne s\u2019autorise pas non plus \u00e0 marcher dans la ville, elle se doute que bient\u00f4t cela sera interdit, mais elle se sent faiblir, son souffle est plus court, les marches \u00e0 gravir plus hautes. En rentrant dans l&rsquo;appartement elle a senti que le silence s&rsquo;engouffrait avec elle dans le salon, elle a bien essay\u00e9 de refermer la porte pr\u00e9cipitamment mais c&rsquo;\u00e9tait trop tard, le silence du dehors est rentr\u00e9 dedans, il a rejoint le d\u00e9sordre qu&rsquo;elle laisse se d\u00e9ployer depuis plusieurs jours, peut-\u00eatre des semaines, elle ne sait plus, les livres s&rsquo;accumulent en piles branlantes, les coussins en chaos sur l&rsquo;\u00e9troit canap\u00e9 de cuir, les rideaux en pendaisons asym\u00e9triques, les tasses abandonn\u00e9es au pied du fauteuil gris, sur le porte revue, dans l&rsquo;\u00e9vier, des sacs \u00e0 moiti\u00e9 vides accroch\u00e9s au dos des chaises, une fine couche de poussi\u00e8re blanche sur le buffet bas, le d\u00e9sordre comme du bruit. Pourtant elle sait que c&rsquo;est une bataille perdue d&rsquo;avance, le silence gagne du terrain depuis quelques temps, inexorablement, elle le pr\u00e9f\u00e8re au ton gla\u00e7ant des journalistes, \u00e0 leur habitude inf\u00e2me de combler le vide de leurs approximations scientifiques, de la peur qu&rsquo;ils orchestrent savamment, c\u2019est bon pour l&rsquo;audience. Elle a voulu \u00e9couter de la musique mais les notes r\u00e9sonnaient de mani\u00e8re absurde dans le silence, trop fortes, presque insens\u00e9es. Elle reprend le livre entam\u00e9 la semaine pr\u00e9c\u00e9dente, elle essaie de se concentrer sur la lecture pour \u00e9carter les bruits domestiques qui dominent d\u00e9sormais, mais elle ne comprend pas ce qu&rsquo;elle lit, les mots dansent, flous. Elle comprend seulement la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;arracher ce silence qui l&rsquo;enveloppe, cette glue fig\u00e9e sur ses membres. Ce qui lui manque c&rsquo;est sa voix, qu&rsquo;il lui assure que tout \u00e7a n&rsquo;est pas bien grave, et qu&rsquo;il va bien. Elle se laisse glisser dos au mur, jusqu&rsquo;\u00e0 s&rsquo;assoir au sol, comme elle le faisait adolescente. Elle d\u00e9croche le combin\u00e9 qu&rsquo;elle trouve anormalement lourd, elle n&rsquo;est jamais \u00e0 l&rsquo;aise avec le t\u00e9l\u00e9phone, c\u2019est par lui qu\u2019elle a appris les accidents, les catastrophes, la mort, l\u00e0 c&rsquo;est un peu diff\u00e9rent, c&rsquo;est elle qui en prend l&rsquo;initiative, \u00e7a lui donne un espoir soudain, elle allumerait bien une cigarette, alors que depuis des ann\u00e9es elle ne fume plus. Elle compose le num\u00e9ro, un peu f\u00e9brile elle \u00e9coute religieusement le cr\u00e9pitement du cadran qu&rsquo;elle accompagne de l&rsquo;index.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce serait lui qui d\u00e9crocherait. En un mot sa voix grave et calme s&rsquo;imposerait comme une caresse enveloppante, alors elle pourrait lui dire, <\/p>\n\n\n\n<p>tu me manques.&nbsp;<br><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le monde s&rsquo;est arr\u00eat\u00e9, elle en a eu la sensation brusque au r\u00e9veil, peut \u00eatre que c&rsquo;est ce qui l\u2019a r\u00e9veill\u00e9e, une alarme silencieuse \u00e0 l&rsquo;aube. Ses yeux errent dans la chambre \u00e0 la recherche d&rsquo;une pr\u00e9sence qui la rassurerait, dans les photographies accroch\u00e9es sur les murs, dans les v\u00eatement accumul\u00e9s au pied du lit, dans le pli des rideaux. <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/une-aubaine-pour-les-oiseaux\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Une aubaine pour les oiseaux<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":186,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1872],"tags":[1895,212,47],"class_list":["post-26303","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-7-telephone","tag-deuil","tag-silence","tag-ville"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26303","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/186"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26303"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26303\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26303"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26303"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26303"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}