{"id":2647,"date":"2019-06-24T16:07:11","date_gmt":"2019-06-24T14:07:11","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=2647"},"modified":"2019-07-16T19:43:34","modified_gmt":"2019-07-16T17:43:34","slug":"sol-de-la-friche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/sol-de-la-friche\/","title":{"rendered":"sol de la friche"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce qui reste apr\u00e8s la destruction de l&rsquo;usine, l&#8217;empreinte au sol de cette usine, dans ce quartier, cette petite ville, ce pays, cette terre, si l&rsquo;on veut prendre du recul, mais ce n&rsquo;est pas une vue d&rsquo;avion que l&rsquo;on souhaite ici, plut\u00f4t s&rsquo;en tenir au sol, atterrir sur ce terrain de plus en plus vague malgr\u00e9 les murs qui l&rsquo;entourent, qui forment entre ce sol et les rues adjacentes un cordon sanitaire, qui semblent s&rsquo;\u00e9puiser \u00e0 emp\u00eacher la contamination d&rsquo;autres sols par celui-l\u00e0, une esp\u00e8ce de maladie honteuse, comme si un mur avait le pouvoir de changer la nature d&rsquo;un sol, croyance r\u00e9pandue chez les propri\u00e9taires que l&rsquo;asphalte sur laquelle couche le clochard n&rsquo;a rien en commun avec le parquet \u00e0 point de Hongrie qui le prolonge de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, car il existe une hi\u00e9rarchie des sols, sans aucun fondement, et qui fait s&rsquo;\u00e9lever certains au-dessus de leur condition premi\u00e8re, de leur grossi\u00e8ret\u00e9 fondatrice,  comme les sols des palais, les damiers s\u00e9v\u00e8res o\u00f9 les meubles se figent, que les miroirs redoublent, que des chemin\u00e9es \u00e9normes \u00e9chouent \u00e0 chauffer, qu&rsquo;une arm\u00e9e de talons ne r\u00e9ussirait pas \u00e0 attendrir, qui laissent l&rsquo;enfant royal seul et nu dans la nuit, sols marmor\u00e9ens, marquet\u00e9s, historiques, sols profonds o\u00f9 s&rsquo;incrustent les gisants, sols faits pour les anges, les courants d&rsquo;air, sols intimidants sur lesquels on a peine \u00e0 poser le pied, ou bien que l&rsquo;on traverse en foule, en troupeaux, sols visit\u00e9s, survol\u00e9s, aussi peu habit\u00e9s que celui de la lune, sols qui nous \u00e9loignent du sol, alors que celui qui nous occupe au contraire nous y ram\u00e8ne, comme il ram\u00e8ne \u00e0 la m\u00e9moire fondamentale de la plante des pieds et de celle des yeux, et de toute notre enveloppe charnelle en partant de cette prise au sol, pas tout \u00e0 fait pleine, avec le creux de la vo\u00fbte plantaire, qui y imprime notre signature depuis que nous avons commenc\u00e9 \u00e0 fr\u00e9quenter les sols, qui conserve le souvenir de leurs l\u00e9zardes et leurs asp\u00e9rit\u00e9s, leurs interstices, rides, plis, anfractuosit\u00e9s, \u00e0 qui nous devons r\u00e9sistance et \u00e9quilibre, par lesquels l&rsquo;enfant insatiable apprend la gamme infinie des touchers, main et pied \u00e0 \u00e9galit\u00e9 dans la d\u00e9couverte, comme sur le visage des vieillards et les peaux des animaux, sols partag\u00e9s par l&rsquo;enfant et l&rsquo;animal, o\u00f9 se m\u00ealent leurs salives et leurs cris, o\u00f9 communient leur ardeur \u00e0 se frotter, \u00e0 faire peau commune, enfant, terre et animal, \u00e0 faire p\u00e9n\u00e9trer en eux la chaleur de ce sol, un carrelage de cuisine d&rsquo;\u00e9t\u00e9 o\u00f9 contrastent d\u00e9licieusement la rugosit\u00e9 des joints et le glacis de l&rsquo;\u00e9mail, qui brille du m\u00eame \u00e9clat que le rire de l&rsquo;enfant, le jappement du chien, que les voix des adultes et les carillons des verres bordent au loin plus s\u00fbrement qu&rsquo;une mer, \u00eele que ce sol o\u00f9 le chien et l&rsquo;enfant prolongent dans le sommeil la joie d&rsquo;\u00eatre par terre, cette sensation de la continuit\u00e9 que le sol nous procure quand nous nous accordons \u00e0 son humilit\u00e9, comme ce sol de la friche ou enfin nous revenons, tel qu&rsquo;il est vu en haut du mur conjointement par l&rsquo;enfant et le chat, quatre prunelles ouvertes sur son splendide abandon, et puis qu&rsquo;ils traversent comme un territoire partag\u00e9, le chat daignant supporter la pr\u00e9sence intermittente de l&rsquo;enfant, se contentant d&rsquo;une occupation nocturne, une carte divis\u00e9e en zones, avec ses checkpoints, ses jonctions d\u00e9fonc\u00e9es, ses bases secr\u00e8tes, ses obus de la Grande Guerre, ses jungles de ronces et de bouillons blancs, ses traces laiss\u00e9es par quelque b\u00eate saignant orange, touch\u00e9e \u00e0 mort par les gaz, sa plaine rizicole, l&rsquo;eau boueuse du M\u00e9kong, que l&rsquo;enfant passa tout un \u00e9t\u00e9 \u00e0 filtrer avec la r\u00e2pe d&rsquo;un vieux presse-pur\u00e9e MOULINEX, poss\u00e9d\u00e9 par la fi\u00e8vre des orpailleurs, ce sol qui est d\u00e9cor de cin\u00e9ma, o\u00f9 les instruments de chantier sont laiss\u00e9s pr\u00e9cipitamment par des soldats communistes sous le feu nourri des avions de l&rsquo;US Air Force, o\u00f9 les morts sont jet\u00e9s \u00e0 la va-vite sous des b\u00e2ches plastiques \u00e0 peine couvertes de graviers, ce sol \u00e0 la texture instable, passant subrepticement de la boue molle \u00e0 la terre craquel\u00e9e, ce sol m\u00e9tisse, o\u00f9 les herbes prolongent le ciment devenu par quelque miracle terreau, cet abri ou chaque faille sert de pouponni\u00e8re aux gendarmes, et o\u00f9 la saison venue, on croit voir pousser des grappes de baies mobiles, des processions de dr\u00f4les de masques africains, o\u00f9 les salamandres, petits iguanes noir et or, se faufilent entre la disqueuse et le fer \u00e0 repasser, h\u00e9sitent, et se laissent finalement glisser, leur peau humide comme un bout de sol vivant, au fond des bacs d&rsquo;\u00e9vier \u00e0 la recherche d&rsquo;un reliquat de la derni\u00e8re pluie, ce sol habit\u00e9 dans chaque recoin, pris en charge par les insectes, le chat et l&rsquo;enfant, ce sol r\u00e9habilit\u00e9.  <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce qui reste apr\u00e8s la destruction de l&rsquo;usine, l&#8217;empreinte au sol de cette usine, dans ce quartier, cette petite ville, ce pays, cette terre, si l&rsquo;on veut prendre du recul, mais ce n&rsquo;est pas une vue d&rsquo;avion que l&rsquo;on souhaite ici, plut\u00f4t s&rsquo;en tenir au sol, atterrir sur ce terrain de plus en plus vague malgr\u00e9 les murs qui l&rsquo;entourent, <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/sol-de-la-friche\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">sol de la friche<\/span><span 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