{"id":26484,"date":"2020-03-19T10:22:26","date_gmt":"2020-03-19T09:22:26","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26484"},"modified":"2020-03-22T07:42:26","modified_gmt":"2020-03-22T06:42:26","slug":"dos-au-mur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/dos-au-mur\/","title":{"rendered":"Dos au mur"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"576\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ESCALIER-VAN-GOGH-1024x576.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-26485\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ESCALIER-VAN-GOGH-1024x576.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ESCALIER-VAN-GOGH-420x236.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ESCALIER-VAN-GOGH-768x432.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ESCALIER-VAN-GOGH-1536x864.jpg 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ESCALIER-VAN-GOGH.jpg 1600w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dos au mur, ils regardent les enfants au milieu de la cour, qui claquent des mains, qui tapent des pieds, qui font des tours. Ils n&rsquo;ont pas d&rsquo;autre choix que d&rsquo;\u00eatre l\u00e0, l&rsquo;un et l&rsquo;autre, pour le petit dans la ronde, et l&rsquo;autre, le grand, debout contre le mur d&rsquo;en face, et qui regarde aussi \u2013 car ils sont une famille \u2013 un et un font deux, fois deux qui font quatre. Elle porte un tailleur beige, des collants fins et de petits talons. Ses cheveux sont relev\u00e9s en chignon. Elle est blonde et belle encore \u2013 belle encore, comme si elle \u00e9tait vieille, mais elle est jeune encore, du moins pourrait-elle l&rsquo;\u00eatre. Lui est robuste et massif comme les hommes du nord, cheveux drus, barbe noire, et les \u00e9paules larges, comme son grand fils en face qui a quinze ans d\u00e9j\u00e0 et se moque gentiment de son fr\u00e8re dans le groupe d&rsquo;enfants. Ils se tiennent l&rsquo;un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l&rsquo;autre, elle est plus petite que lui, une t\u00eate de moins comme on dit, et elle aimait se ranger sous son menton au temps jadis, bien \u00e0 l&rsquo;abri, mais pas qu&rsquo;en cas de pluie, tout le temps, \u00e0 tout moment, pour une \u00e9ternit\u00e9 \u2013 et elle levait la t\u00eate vers lui qui baissait la sienne vers elle et c&rsquo;\u00e9tait tout et ils riaient. Ils rient aujourd&rsquo;hui de voir le petit danser au rythme de la musique, picotement au coeur comme une pointe de joie, de nostalgie parfois. Ils regardent et sourient chacun pour soi, car ils n&rsquo;ont pas le go\u00fbt de partager l&rsquo;instant \u2013 ils pourraient, pourtant, tourner la t\u00eate l&rsquo;un vers l&rsquo;autre dans un mouvement complice, un battement de cils, pour se dire c&rsquo;est le n\u00f4tre tout de m\u00eame, c&rsquo;est nous qui l&rsquo;avons fait \u2013 leur enfant \u00e0 eux deux tout de m\u00eame, mais c&rsquo;est finit tout \u00e7a, ils sont chacun pour soi. Elle est ailleurs, s&rsquo;invente des histoires, des rencontres au seuil de chambres closes, o\u00f9 elle monte par l&rsquo;escalier de bois. Sur le palier, elle cherche une porte, o\u00f9 elle s&rsquo;arr\u00eate avant de repartir \u2013 vibration d&rsquo;un instant dans une vie trop longue, dilu\u00e9e dans le temps. On lui donne une adresse, un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone ou de code, un \u00e9tage, on lui dit viens maintenant. Elle va sur les boulevards, longe les rues pav\u00e9es d&rsquo;\u00e9choppes, plus loin traverse une sombre ruelle \u00e9troite, s&rsquo;engouffre dans une impasse. Elle sonne \u00e0 l\u2019interphone. Elle prend les escaliers. Les talons de ses bottes cognent contre le bois des marches ; elle a chaud dans sa robe de laine bleue. Elle esp\u00e8re ne rencontrer personne, tandis qu&rsquo;elle poursuit son ascension \u2013 un moment pour elle seule, pas de bonjour, pas de regard. Elle imagine l&rsquo;autre, de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9, tandis qu&rsquo;elle avance dans le couloir, la bouche un peu s\u00e8che \u2013 elle imagine l&rsquo;autre dans son attente, assis sur un coin de lit, et qui roule une cigarette avec f\u00e9brilit\u00e9 sous la fen\u00eatre ouverte, et qu&rsquo;un frisson traverse \u2013 il fait chauffer de l&rsquo;eau pour le th\u00e9, le caf\u00e9, met un fond de musique, sans songer que c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 fini sans avoir commenc\u00e9 \u2013 car elle ne sonne pas, ni ne frappe \u00e0 la porte. Elle reste un instant, \u00e9coute en dedans les battements de son coeur, avant de s&rsquo;\u00e9clipser \u00e0 pas de loup, h\u00e2tivement \u2013 descendre l&rsquo;escalier et se jeter dehors, courir sur les pav\u00e9s, rentrer \u00e0 la maison \u2013 si c&rsquo;est l&rsquo;heure, aller chercher le petit \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. A l&rsquo;\u00e9cole, c&rsquo;est la fin de l&rsquo;ann\u00e9e, on est venus manger des cr\u00eapes et des pommes d&rsquo;amour, dire au revoir et \u00e0 l&rsquo;ann\u00e9e prochaine ! Les enfants font leur danse, guid\u00e9e par la ma\u00eetresse qui souffle les mouvements, rassure les incertitudes. Les parents se sont rassembl\u00e9s, spectateurs conquis, acquis \u00e0 la cause de leur prog\u00e9niture \u2013 mais quel ennui ! Lui toussote, regarde l&rsquo;heure plus souvent qu&rsquo;\u00e0 son tour, aussi discr\u00e8tement que possible, mais on ne voit que cela, l&rsquo;appel du t\u00e9l\u00e9phone, le d\u00e9sir ardent de tenir l&rsquo;\u00e9cran dans ses mains, comme un miroir qui le rattache au monde, \u00e0 tout le monde, preuve d&rsquo;existence aux yeux des autres, de tous les autres, oui, mais les proches&#8230; Il voudrait que \u00e7a s&rsquo;arr\u00eate, que s&rsquo;arr\u00eate ce m\u00e9nage \u2013 ce man\u00e8ge. Rel\u00e2cher le sourire, retourner aux affaires. Il pense \u00e0 l&rsquo;attach\u00e9-case rest\u00e9 sur le si\u00e8ge passager, \u00e0 l&rsquo;ordinateur qui sommeille, songe au moment du rallumage, dans l&rsquo;angle du canap\u00e9, quand tout le monde sera couch\u00e9 \u2013 reprendre les choses o\u00f9 elles \u00e9taient, le dossier laiss\u00e9 en suspens pour une danse d&rsquo;enfant. Elle a l\u00e2ch\u00e9 la pose, crois\u00e9 les bras, s&rsquo;est adoss\u00e9e au mur. Ce soir, inutile de pr\u00e9parer le d\u00eener  \u2013 ce beau buffet qui les attend sous le pr\u00e9au ! Les enfants mangeront quelques chips, une part de quiche et de g\u00e2teau au chocolat \u2013 \u00e0 la maison, pyjama et au lit, o\u00f9 elle ira aussi pour lire et r\u00eaver, avant qu&rsquo;il ne vienne  se coucher. Ils \u00e9teindront la lumi\u00e8re \u2013 sauf un filet dans le couloir pour le petit, sa peur du noir. Ils se tourneront le dos : entre eux, un morceau de drap froiss\u00e9, sans se toucher \u2013 ou bien \u00e0 peine, parfois, quand ils ont froid.   <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dos au mur, ils regardent les enfants au milieu de la cour, qui claquent des mains, qui tapent des pieds, qui font des tours. 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