{"id":26598,"date":"2020-03-22T08:47:31","date_gmt":"2020-03-22T07:47:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26598"},"modified":"2020-03-22T09:09:14","modified_gmt":"2020-03-22T08:09:14","slug":"il-dit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/il-dit\/","title":{"rendered":"Il dit"},"content":{"rendered":"\n<p>La chambre est carr\u00e9e, moquette rase beige, papier peint sur le mur, o\u00f9 s&rsquo;accroche une fen\u00eatre rectangulaire : quatre carreaux de verre, un cadre de bois blanc, et des rideaux bruns, \u00e9pais. Le lit est \u00e0 gauche en entrant, quatre pieds de fer, une couverture de laine, verte, un drap impeccablement tir\u00e9, dont on n&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;une bande blanche sous deux oreillers blancs, immacul\u00e9s, comme souvent dans les h\u00f4tels. Il est \u00e0 la fen\u00eatre. Il regarde dehors, \u00e9paules et dos carr\u00e9s dans le cadre de la fen\u00eatre, les jambes \u00e9cart\u00e9es l\u00e9g\u00e8rement dans le jean propre et us\u00e9, toujours le jean. La chemise est blanche sur le dos carr\u00e9, c&rsquo;\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 ce dos quand il avait quinze ans. Il regarde dehors, au loin la mer, la houle l\u00e9g\u00e8re, l&rsquo;eau grise sous le ciel gris, dans l&rsquo;atmosph\u00e8re bleut\u00e9e d&rsquo;apr\u00e8s-midi. La jambe gauche tremble imperceptiblement, et peut-\u00eatre la main aussi qu&rsquo;on ne voit pas, plaqu\u00e9e contre la fen\u00eatre, au creux du ventre. Dans le ventre, il est possible que la respiration soit plus forte qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;accoutum\u00e9e, que la peau tressaille, que les tempes bourdonnent, devenues grises l\u00e9g\u00e8rement, ce que je verrai peut-\u00eatre quand il tournera la t\u00eate, les stries au coin des yeux verts, les paupi\u00e8res alourdies, les joues creus\u00e9es peut-\u00eatre l\u00e9g\u00e8rement, les marques du temps. Je ne vois que la nuque large sous la masse de cheveux rest\u00e9s bruns, les \u00e9paules carr\u00e9es, le dos droit, et la jambe plus bas qui tremble par intermittence, qui fr\u00e9mit, nerveusement. Je suis sur le pas de la porte. Je dis bonjour. Il se retourne. Bonjour. Je lui demande s&rsquo;il a fait bon voyage. Il dit que la route est belle, qu&rsquo;il a trouv\u00e9 facilement : H\u00f4tel des sables, chambre 113. Je n&rsquo;ose pas bouger, avancer, montrer ce que je suis devenue. Il fait sombre, je le vois mal \u00e0 cause de la p\u00e9nombre, le contrejour \u2013 et j&rsquo;ai les pieds plomb\u00e9s, il est coll\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, pas un pour faire un pas, nous sommes dans de beaux draps, pas sortis de l&rsquo;auberge, \u00e0 y passer la nuit, tout pr\u00e8s des larmes, si bien qu&rsquo;on ne sait plus si l&rsquo;on doit rire ou pleurer de ne pas approcher. Je demande ce qu&rsquo;il y a par la fen\u00eatre. Il \u00e9num\u00e8re : une cabane en bois, une balan\u00e7oire, des serviettes sur la plage, des femmes avec des sacs, des enfants qui courent, un chien, la mer, et des mouettes. Hochement de t\u00eate. Esquisse. Un temps. J&rsquo;avance lentement. Il me fait une place. Nous regardons au dehors, mutiques de nouveau, immuables, silence \u00e9pouvantable. Ma bouche est s\u00e8che, emp\u00each\u00e9e, prise de panique. Je dis que je ne sais pas quoi dire. Il r\u00e9pond que \u00e7a va venir. Je dis que je ne sais pas si j&rsquo;ai bien fait. Il r\u00e9pond qu&rsquo;il faut que \u00e7a m&rsquo;amuse. Que \u00e7a m&rsquo;amuse? De le revoir. Qu&rsquo;on se revoie. Que \u00e7a m&rsquo;amuse? Je ris nerveusement. \u00c7a ne m&rsquo;amuse pas du tout. Les traits se figent vers l&rsquo;horizon. Nous attendons. Je me dis qu&rsquo;il n&rsquo;y aura rien d&rsquo;autre, du vent, des inepties, mots us\u00e9s, corps vieillis \u2013 j&rsquo;ai rat\u00e9 mon entr\u00e9e, fig\u00e9e l\u00e0 comme un pot, engonc\u00e9e dans des v\u00eatements que j&rsquo;aurais d\u00fb enlever d\u00e9j\u00e0, jambes nou\u00e9es quand je devrais danser la gigue de le revoir, me jeter dans ses bras, coeur battant, l&#8217;embrasser jusqu&rsquo;au dernier souffle, et sauter sur le lit, de joie, de l&rsquo;avoir retrouv\u00e9. Mais je fixe la vague, une arm\u00e9e dans ma t\u00eate attache ma langue au palais, ab\u00eatit mes pens\u00e9es, je fais machine arri\u00e8re, on ne rejoue pas le pass\u00e9 (o\u00f9 est la porte, que je sorte), quand il tourne la t\u00eate et tente un vain sourire qui d\u00e9couvre ses dents, ses dents que j&rsquo;aimais tant, ces deux-l\u00e0 de devant qui ne se touchent pas, se laissent de la place, il d\u00e9couvre ses dents auxquelles mes yeux s&rsquo;accrochent comme \u00e0 une bou\u00e9e, et du fond du silence \u00e9crasant, il articule trois mots, trois mots pour nous sauver \u2013 il dit qu&rsquo;il est content.     <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"550\" height=\"423\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ROOMS-BY-THE-SEA.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-26599\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ROOMS-BY-THE-SEA.jpg 550w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/ROOMS-BY-THE-SEA-420x323.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><\/figure><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La chambre est carr\u00e9e, moquette rase beige, papier peint sur le mur, o\u00f9 s&rsquo;accroche une fen\u00eatre rectangulaire : quatre carreaux de verre, un cadre de bois blanc, et des rideaux bruns, \u00e9pais. 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