{"id":26622,"date":"2020-03-22T09:50:25","date_gmt":"2020-03-22T08:50:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26622"},"modified":"2020-03-22T09:50:26","modified_gmt":"2020-03-22T08:50:26","slug":"fournier-la-gueule-ouverte","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/fournier-la-gueule-ouverte\/","title":{"rendered":"Fournier, la gueule ouverte"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"># 5 \u2013 Dialogue \u00e0 un seul qui parle<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Fournier, la gueule ouverte<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je traverse juste la haie en passant sous le noisetier. Fournier, c\u2019\u00e9tait le voisin. Il habitait une ancienne ferme, avec plusieurs chalets, pierres en bas et bois en haut. Tout est rest\u00e9 en l\u2019\u00e9tat. \u00c0 deux d\u00e9tails pr\u00e8s&nbsp;: l\u2019eau et l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, install\u00e9s depuis. En 1973, il avait plus urgent \u00e0 faire. Pr\u00e9monition&nbsp;? Le plus grand b\u00e2timent sert d\u2019habitation. En face c\u2019est le pressoir pour les pommes et le stockage des provisions. Sur le c\u00f4t\u00e9 un peu plus loin en direction de la for\u00eat, le petit mazot, r\u00e9nov\u00e9 en premier, a servi de bureau \u00e0 Fournier. Ici aussi, sous-bassement en pierres et haut en bois. C\u2019est par le bois qu\u2019on rentre, trois marches branlantes, un balcon et la grosse porte de planches brutes. Sur la porte, une grande croix \u00e0 la peinture noire, il faudra que je me renseigne pour savoir ce que \u00e7a signifiait. La cl\u00e9 est unique, forg\u00e9e \u00e0 la main. Elle mesure plus de vingt centim\u00e8tres, poids \u00e0 l\u2019avenant. Solennelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, tout est bois et papier. Parquet, lambris, poutres, \u00e9tag\u00e8res. Arbres dehors, bois dedans. Par terre au milieu de la pi\u00e8ce, un petit tapis de coton tiss\u00e9 gros, d\u00e9pos\u00e9 l\u00e0 depuis, pour \u00e9loigner l\u2019effet mus\u00e9e. Livres, cahiers, cartons \u00e0 dessins, bo\u00eetes \u00e0 archives, crayons, flacons d\u2019encre. Seulement deux petites fen\u00eatres, il faut un moment pour s\u2019adapter \u00e0 la parcimonie de la lumi\u00e8re ou \u00e0 la pr\u00e9sence de la p\u00e9nombre. L\u2019odeur est l\u00e0 pour rassurer. Papier, encre, souvenir, un peu de poussi\u00e8re. Et temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et le dialogue&nbsp;? Personne ne parle dans cette histoire&nbsp;? Si, mais avec des mots en traits, pas des mots en sons. C\u2019est un dialogue de sourd, un dialogue de muet. \u00c0 l\u2019\u00e9preuve du temps. Dialogue \u00e0 trois, exp\u00e9diteur, destinataire et moi, la curieuse d\u2019aujourd\u2019hui. Parce qu\u2019ils sont l\u00e0, les \u00e9changes. Dans l\u2019\u00e9tag\u00e8re \u00e0 droite de la porte, les bo\u00eetes \u00e0 archives dat\u00e9es, class\u00e9es, nomm\u00e9es. Personnifi\u00e9es, humanis\u00e9es. Vivantes. Dialogues \u00e9crits, questions, r\u00e9ponses.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Correspondance Fournier-Cavanna&nbsp;\u00bb, en strates. Carbone pour l\u2019envoyeur, original \u00e0 l\u2019encre noire pour le receveur. Cernes altern\u00e9s, de dimension variable. Une, voire dix pages suivant les saisons, s\u00e8ches ou prolifiques. Questions, r\u00e9ponses. Fournier ne discutait pas. Il exposait, argumentait, informait, raisonnait. Chez lui les mots et les images sortaient plus facilement, plus clairement et plus d\u00e9finitivement du crayon que de la bouche. Ils \u00e9taient pos\u00e9s serr\u00e9s sur le papier qu\u2019il ne fallait pas g\u00e2cher, encore tout imbib\u00e9s de sa pens\u00e9e, scell\u00e9s dans un mortier de r\u00e9flexion toujours aussi r\u00e9sistant aujourd\u2019hui qu\u2019en 1973. Un bloc, un rempart contre la connerie, un mur, avec juste quelques fen\u00eatres d\u2019humour dessin\u00e9es pour ne pas tr\u00e9bucher sur le tout-en-noir, la gueule ouverte, dans le journal qui annon\u00e7ait la fin du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous les deux dans leur bo\u00eete, ils ont \u00e9chang\u00e9, et encore ils \u00e9changent pour la lectrice indiscr\u00e8te. Le nucl\u00e9aire, c\u2019\u00e9tait pas simplement \u00ab&nbsp;non merci&nbsp;\u00bb, on en parle sur des pages et des pages, sur tous les aspects, mati\u00e8re premi\u00e8re, s\u00e9curit\u00e9, d\u00e9chets, rassemblements d\u2019opposants\u2026 Pas de bouche \u00e0 oreille, mais de main \u00e0 \u0153il. Qu\u2019importe, pourvu que les mots montent au cerveau. C\u2019est un dialogue \u00e0 un seul qui parle, un seul \u00e0 la fois, \u00e9coute attentive et r\u00e9fl\u00e9chie, aid\u00e9e par les d\u00e9lais de la poste. Par l\u2019\u00e9crit, on \u00e9change sans interrompre, on laisse le temps de formuler, de choisir le mot, de remettre de l\u2019ordre dans les id\u00e9es, de les laisser se d\u00e9rouler jusqu\u2019au bout. Stylos diff\u00e9rents, mise en page diff\u00e9rente, parfois \u00e9crit plus gros, plus petit, plus serr\u00e9, plus lisible ou moins, soulign\u00e9, \u00e9crit dans l\u2019autre sens, dans la marge, ajouts, notes en bas de page, ratures. Tout est intonation. Dialogue \u00e9crit, \u00e0 un seul qui parle, en attendant la r\u00e9ponse de l\u2019autre. Par \u00e9crit.&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p># 5 \u2013 Dialogue \u00e0 un seul qui parle Fournier, la gueule ouverte Je traverse juste la haie en passant sous le noisetier. 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