{"id":26634,"date":"2020-03-22T20:50:37","date_gmt":"2020-03-22T19:50:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26634"},"modified":"2020-03-22T20:52:24","modified_gmt":"2020-03-22T19:52:24","slug":"des-femmes-au-bain","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/des-femmes-au-bain\/","title":{"rendered":"Des femmes au bain"},"content":{"rendered":"\n<p>Un jeudi sur deux, ma m\u00e8re m\u2019emmenait avec elle au hammam du nom de l\u2019eau b\u00e9nite de la Mecque, dite&nbsp;<em>zemzem<\/em>. On commence d\u2019abord par p\u00e9n\u00e9trer un grand hall frais, tapiss\u00e9 de marbre \u2013 une sorte d\u2019antichambre \u00e0 l\u2019allure de purgatoire, quand on sait ce qui attend, derri\u00e8re la grande porte, l\u00e0-bas, au fond. La femme qui nous accueille est assise sur un tabouret de plage, en toile, et sur un derri\u00e8re pro\u00e9minent. Elle encaisse les quelques pi\u00e8ces avec une moue de ses l\u00e8vres fard\u00e9es brillant rouge occasion, un phare plus ou moins rassurant dans ce lieu terne et moite.<\/p>\n\n\n\n<p>On enl\u00e8ve ses\nv\u00eatements. Rituel.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, pour distraire cette nudit\u00e9 trop crue des regards, on s\u2019enroule dans une fota. Des femmes sont essaim\u00e9es seule ou en groupe dans plusieurs parties de la salle marbr\u00e9e. Les regards sont parfois discrets, de loin, une femme essuie ses enfants avec une serviette jetant aux alentours des regards inquiets ou inquisiteurs peut-\u00eatre. Des voisines se croisent dans ses lieux, leurs voix claquent fort et r\u00e9sonnent. G\u00eanantes dans un endroit o\u00f9 la nudit\u00e9 appelle le silence. On est pr\u00eates. Pieds nus contre sol \u2013 succession de marbre et de tapis \u2013 on se dirige vers la salle des bains.<\/p>\n\n\n\n<p>Une grande pi\u00e8ce d\u2019une obscurit\u00e9 humide, l\u2019estrade en son centre, qui ruisselle, pareillement \u00e0 toutes les femmes qui se pavanent \u00e7\u00e0 et l\u00e0, partiellement nues, sinon compl\u00e8tement.On se rappelle l&rsquo;eau zem-zem et la Mecque, comme un ka&rsquo;aba au centre, un carr\u00e9, et les femmes qui tournent autour nues. Tout autour, des vasques sont sont au niveau du sol, les robinets sont ouverts, de l\u2019eau froide en cascades qui d\u00e9borde.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9paisse\nmoiteur des hammams enduit l\u2019int\u00e9rieur de vos poumons, de vos narines, de votre\nbouche (et prend tant de place en vous, que vous finissez par ressentir de la\ng\u00eane dans votre propre corps).<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines femmes sont allong\u00e9es, nues, \u00e0 m\u00eame le sol, jambes \u00e9cart\u00e9es, bras \u00e9cart\u00e9s, pendant que d\u2019autres les savonnent, les frictionnent. Les visages grimacent, suent, soufflent. Ce ne sont bient\u00f4t plus que des taches.  <\/p>\n\n\n\n<p>Les plis de la chair, les bourrelets de graisse s\u2019agitent, ondulent. Le corps expos\u00e9. Alors qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de ce sanctuaire, toutes \u00e9taient drap\u00e9es, voil\u00e9es, empaquet\u00e9es dans des couches de tissu, d\u2019un coup tout \u00e9tait offert aux regards, une explosion de corps et mes yeux d\u2019enfant en fr\u00e9missaient, ne distinguant plus les traits des visages, qui ne devenaient qu&rsquo;ovales flous. Des corps \u00e2g\u00e9s, rid\u00e9s, squelettiques, des bras charnus qui gigotent, des jambes osseuses, des dos, leurs bourrelets, des seins, de toutes les formes, de toutes les tailles, tombants ou&nbsp; \u00e0 peine existant. Des tas de chair blanche, luisante, \u00e0 m\u00eame le sol. Luisantes comme les carreaux humides. Alors qu\u2019au dehors, elles se tenaient droites, bip\u00e8des au regard noble, ici elles \u00e9taient dans des positions bestiales ; animalit\u00e9 et crudit\u00e9 beuglante ; \u00e0 quatre pattes, ou sur le dos, elles se faisaient brosser le crin. Les corps frictionn\u00e9s par les gants perdaient des petits boudins de peau morte. Les joues se gonflaient d&rsquo;air chaud. <\/p>\n\n\n\n<p>On entendait des claques d\u2019eau fra\u00eeche contre leurs membres et les sols, et leurs \u00e9clats de rire ; il restait de l&rsquo;humain dans la p\u00e9nombre de ces lieux carrel\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p><em>La m\u00e8re, elle, restait drap\u00e9e dans sa fota, sur un petit tabouret qu\u2019elle apportait toujours avec elle, \u00e9l\u00e9ment du dehors, le front haut et le regard toujours horizontal. Sereine. Diane parmi les faunes<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette\nobsc\u00e9nit\u00e9 du corps r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 la vue et \u00e0 l\u2019oreille et cette chaleur moite\nm\u2019\u00e9touffaient, et c\u2019est en&nbsp;suffoquant que je me dirigeais vers la sortie.<\/p>\n\n\n\n<p>Une sortie en deux temps. Il y avait ce passage oblig\u00e9 par ce couloir encore ti\u00e8de, qui cachait une autre pi\u00e8ce dans laquelle, virevoltant, plus ou moins gracieusement, elles s\u2019engouffraient chacune leur tour, pendant quelques minutes. Une odeur maligne s\u2019en \u00e9chappait. Des odeurs fortes et chimiques. Celles des produits qui rendent la peau chauve, les membres lisses et blancs presque comme ceux d\u2019un enfant. Il fallait les \u00e9viter, slalomait entre les corps d\u00e9goulinants et suintant.<\/p>\n\n\n\n<p>Je retenais donc ma respiration, et m&rsquo;essuyait rapidement, mon coeur cognait fort, jusqu\u2019\u00e0 rejoindre enfin le dehors et son air frais s\u2019engouffrait alors dans mes narines, gonflait mes poumons, et la lumi\u00e8re \u00e9carquillait mes yeux.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un jeudi sur deux, ma m\u00e8re m\u2019emmenait avec elle au hammam du nom de l\u2019eau b\u00e9nite de la Mecque, dite&nbsp;zemzem. 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