{"id":26681,"date":"2020-03-26T20:49:28","date_gmt":"2020-03-26T19:49:28","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26681"},"modified":"2020-03-26T20:49:30","modified_gmt":"2020-03-26T19:49:30","slug":"comme-chaque-matin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/comme-chaque-matin\/","title":{"rendered":"Comme chaque matin"},"content":{"rendered":"\n<p>Le rire qu\u2019il aura et qui ne consolera pas \u00e0 cause de la moquerie qu\u2019il v\u00e9hicule depuis ses grandes dents d\u00e9couvertes en riant, blancheur pr\u00e9serv\u00e9e par-del\u00e0 les ann\u00e9es, pour indiquer qu\u2019il faut garder distance, ne pas attribuer valeur \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9, aux paroles de la vieille, qui finit par perdre m\u00eame intention de consolation pour ne plus qu\u2019\u00eatre cela, se moquer d\u2019elle, parce que tant de fois d\u00e9j\u00e0, de r\u00e9p\u00e9titions, de mots qui ne portent pas, auxquels on n\u2019ouvre pas la porte, parce qu\u2019elle est emmur\u00e9e oui, c\u2019est cela, il a \u00e9pous\u00e9e une emmur\u00e9e vivante et il n\u2019y a plus que cela \u00e0 faire en rire, et le rose des gencives d\u00e9couvertes comme offert le dedans de lui c\u2019est sa fa\u00e7on de lutter et de tenir la route malgr\u00e9 la lassitude de tous les matins la m\u00eame situation, il entend la porte d\u2019entr\u00e9e puis tr\u00e8s vite c\u2019est son pas, le chuintement de ses pantoufles sur la moquette verte du bureau, et quand elle entre dans la cuisine, elle le regarde \u00e0 peine que d\u00e9j\u00e0 commence la litanie, il sait tout ce qu\u2019elle va dire, c\u2019est tous les matins pareils et parfois elle lui reproche de ne pas l\u2019\u00e9couter, mais l\u2019\u00e9couter il ne fait que cela, chaque matin et il se souvient du premier matin comme il avait eu l\u2019impression que quelque chose avait chang\u00e9, allait changer, sur elle il le voyait, son visage portait une sorte d\u2019all\u00e9gresse, son corps une esp\u00e8ce d\u2019insouciance et pourtant le terme m\u00eame, insouciance, on ne pouvait pas dire qu\u2019on avait pu souvent lui appliquer, elle insouciante, il avait beau chercher dans sa m\u00e9moire, un \u00e9v\u00e9nement, dans le temps, celui d\u2019avant, non, m\u00eame lorsqu\u2019ils \u00e9taient fianc\u00e9s, il ne l\u2019avait pas connue insouciante comme ce matin-l\u00e0, le premier, et tous ceux qui viendraient apr\u00e8s et lui ressembleraient mais depuis longtemps an\u00e9antie l\u2019insouciance ou l\u2019impression qu\u2019elle lui avait donn\u00e9 ce matin o\u00f9 elle avait dit en enfilant son manteau par-dessus son tablier, et retirer ses pantoufles pour ses chaussures de ville, je vais au 98 voir comment vont les vieux et il ne faut pas s\u2019y tromper mais c\u2019est affectueux dans son parler, celui de sa famille quand on n\u2019a pas \u00e0 disposition des qualificatifs habituels pour dire le sentiment, parce que c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re nuit qu\u2019ils passaient ailleurs qu\u2019au 89, dans la chambre en face de la leur, juste en face pendant toutes ces ann\u00e9es, que juste le couloir \u00e9troit et une porte en bois avec des joints pas tr\u00e8s \u00e9tanches car c\u2019\u00e9tait une chambre qui menait au grenier, pas vraiment une chambre m\u00eame si elle avait fen\u00eatre sur le devant de la maison, et la peur de faire grincer le matelas qu\u2019il sentait dans son corps quand il se tournait vers elle, enfonc\u00e9e dans le milieu du lit o\u00f9 le matelas de crin semblait vouloir l\u2019avaler, la lui soustraire, et les mots qu\u2019elle lui chuchotait \u00e0 l\u2019oreille, doucement, pas de bruit, ils vont entendre, et on peut se demander comment elle a r\u00e9ussi \u00e0 tomber enceinte par trois fois, et cette nuit sans eux dans la chambre en face pour la premi\u00e8re nuit, il ne savait pas si elle avait bien dormi ou pas si bien finalement d\u2019une habitude chang\u00e9e et parfois \u00e7a suffit \u00e0 perturber le sommeil capricieux \u00e0 leur \u00e2ge, et depuis lors chaque matin en rentrant elle s\u2019asseyait en lui tournant le dos et c\u2019est \u00e0 partir de lui, des mouvements qu\u2019il aurait ou pas, qu\u2019il saurait vraiment comment \u00e7a s\u2019\u00e9tait pass\u00e9, sur une \u00e9chelle r\u00e9duite allant de mal \u00e0 tr\u00e8s tr\u00e8s mal mais jamais non jamais, un mot gentil pour sa fille, un merci , un sourire, rien que des reproches ou des m\u00e9chancet\u00e9s elle raconterait et il finirait par replier le journal qu\u2019il lisait pour le poser sur le radiateur, m\u00eame tout ce qu\u2019il pourrait dire, ne changerait rien au chagrin \u00e0 la r\u00e9volte \u00e0 la col\u00e8re raval\u00e9e de sa femme, \u00e0 laquelle il ne pouvait rien. A laquelle il avait pu au d\u00e9but lorsqu\u2019ils s\u2019\u00e9taient rencontr\u00e9s, pu croire qu\u2019il aurait ce pouvoir, pour cela qu\u2019il l\u2019avait \u00e9pous\u00e9e pour la s\u00e9parer de sa m\u00e8re, ce couple infernal que formaient ces deux femmes, l\u2019une la m\u00e8re de l\u2019autre, m\u00e8re d\u2019elle seule \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 on a nombre \u00e9lev\u00e9 de grossesses, et le p\u00e8re trop gentil et ne faisant pas le poids, toujours occup\u00e9 ailleurs, pour fuir l\u2019atmosph\u00e8re irrespirable de la cuisine, au travail et quand rentr\u00e9, parti travailler jardin de chez eux ou de chez les autres pour ramener un peu d\u2019argent en plus ou pour aider lui ou lui qui ne pouvait plus, n\u2019avait plus la force. Il savait qu\u2019il avait \u00e9chou\u00e9 et peut-\u00eatre baiss\u00e9 les bras trop vite, \u00e0 cause de son amour qui n\u2019avait pas tenu dans la dur\u00e9e ou alors \u00e9touff\u00e9 de cette promiscuit\u00e9 avec elle, la vieille, toujours pr\u00e9sente, toujours disant le contraire de ce qu\u2019il disait, et \u00e0 force il avait laiss\u00e9 tomber. Il est encore l\u00e0 parce que sans lui, toute seule, elle ne pourrait rien. Alors il reste l\u00e0 dans la cuisine sur cette chaise qu\u2019il a tir\u00e9 depuis longtemps contre le radiateur pour chercher lumi\u00e8re et chaleur aussi, le volet elle ne le monte jamais jusqu\u2019en haut, il est vieux, peur qu\u2019il ne reste coinc\u00e9, elle accoutum\u00e9e \u00e0 ce manque de lumi\u00e8re qui fait triste toute la cuisine r\u00e9nov\u00e9e malgr\u00e9 les armoires en ch\u00eane du mod\u00e8le le plus cher , l\u2019\u00e9vier double marron et la hotte couleur cuivre et la nouvelle tapisserie qu\u2019elle a choisie, des arabesques de verts et d\u2019orange pour faire gai sans doute pour lutter contre la morosit\u00e9 ambiante et au d\u00e9but il \u00e9tait d\u2019accord avec elle sur les choix, il se disait que \u00e7a ferait joli. Ce qu\u2019il ne regrette pas c\u2019est le nouveau radiateur rajout\u00e9 tout le long de la fen\u00eatre qui ouvre sur le poulailler avec son volet lev\u00e9 \u00e0 moiti\u00e9 mais aujourd\u2019hui il voit son dos tressauter et elle ne parle plus, \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 plus mal que d\u2019habitude, elle semble toujours tomber des nues, ignorer ce que lui sait \u00e0 l\u2019avance, en partant pour le 98 sur le trajet, qui n\u2019est pas tr\u00e8s long, la maison o\u00f9\u00a0 ils vivent \u00e0 pr\u00e9sent est dans la m\u00eame rue juste au-del\u00e0 du tournant, elle pense surtout \u00e0 ses pieds qui lui font mal dans ses chaussures, depuis qu\u2019elle ne travaille plus, elle reste en pantoufles du matin au soir, elle en a une autre paire pour aller \u00e9tendre son linge ou pour aller nourrir les poules, les pantoufles d\u2019avant qui sont vraiment tr\u00e8s ab\u00eem\u00e9es servent pour aller au jardin, mais pour aller sur la rue, il faut quand m\u00eame s\u2019habiller un peu, elle a \u00e9t\u00e9 directrice d\u2019\u00e9cole, elle ne voudrait pas rencontrer quelqu\u2019un, m\u00eame si dans sa rue, il ne passe pas grand monde, ou alors en voiture, et personne qui jamais s\u2019arr\u00eate, juste un signe de t\u00eate par la fen\u00eatre de l\u2019auto et d\u00e9j\u00e0 d\u00e9pass\u00e9e, en rentrant apr\u00e8s sa visite au 98, elle ne pense plus \u00e0 ses pieds, \u00e7a l\u2019\u00e9touffe dans la poitrine, elle presse le pas tant qu\u2019elle peut, elle veut rentrer chez elle, \u00eatre \u00e0 l\u2019abri dans sa cuisine, loin d\u2019eux, de sa m\u00e8re et de son p\u00e8re aussi qui n\u2019a jamais rien vu, jamais rien entendu, elle peut le prendre \u00e0 t\u00e9moin, non, d\u00e9sol\u00e9, il n\u2019\u00e9coutait pas, alors qu\u2019elles se hurlaient dessus, il dit qu\u2019il n\u2019a pas entendu, mais d\u00e9j\u00e0 avant son sonotone, il disait pareil, on ne peut pas se fier \u00e0 lui, il est toujours du c\u00f4t\u00e9 de sa femme, comme s\u2019il avait peur des repr\u00e9sailles, elle se penche pour pousser la barri\u00e8re de bois qui s\u00e9pare le jardin de la rue, elle tourne la poign\u00e9e noire de la porte d\u2019entr\u00e9e qui racle un peu le carrelage, encore une journ\u00e9e d\u2019humidit\u00e9, elle a chaud et enl\u00e8ve son manteau avec un soulagement qui ne dure pas, quelque chose qui l\u2019\u00e9treint au niveau de la gorge et elle sait que \u00e7a ne tardera pas \u00e0 descendre au niveau de la poitrine, l\u2019estomac plus exactement, elle se dit qu\u2019il lui faudra prendre son Gaviscon \u00e0 midi, elle a h\u00e2te de lui raconter, un besoin imp\u00e9rieux, sa seule porte de salut, tu ne sais pas ce qu\u2019elle m\u2019a dit, tu m\u2019\u00e9coutes au moins elle dit et son ton n\u2019est pas tendre, elle r\u00e9clame, elle exige, elle est col\u00e8re dans la voix, il sait que ce n\u2019est pas contre lui, il se sent fatigu\u00e9 de plus en plus souvent, de ces journ\u00e9es qui se ressemblent toutes depuis qu\u2019il n\u2019enseigne plus. L\u2019\u00e9couter, c\u2019est tout ce qu\u2019il peut faire, mais aussi il se moque pour rester \u00e0 distance, il la traite comme une petite fille, et de son ironie prenant ses fils \u00e0 t\u00e9moin d\u00e8s qu\u2019ils viennent en visite lui aussi sait tr\u00e8s bien comment la mettre plus bas que terre. Parce que jamais elle ne pense demain je n\u2019irai pas, demain quoique lui ait dit la vieille, elle retournera au 98 voir comment vont les vieux, ses parents.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le rire qu\u2019il aura et qui ne consolera pas \u00e0 cause de la moquerie qu\u2019il v\u00e9hicule depuis ses grandes dents d\u00e9couvertes en riant, blancheur pr\u00e9serv\u00e9e par-del\u00e0 les ann\u00e9es, pour indiquer qu\u2019il faut garder distance, ne pas attribuer valeur \u00e0 ce qui s\u2019est pass\u00e9, aux paroles de la vieille, qui finit par perdre m\u00eame intention de consolation pour ne plus qu\u2019\u00eatre <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/comme-chaque-matin\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Comme chaque matin<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":87,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1873],"tags":[],"class_list":["post-26681","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-8-une-seule-phrase"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26681","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/87"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26681"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26681\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26681"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26681"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26681"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}