{"id":26787,"date":"2020-03-26T08:34:46","date_gmt":"2020-03-26T07:34:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26787"},"modified":"2020-05-03T22:17:23","modified_gmt":"2020-05-03T20:17:23","slug":"conversations-avec-lui-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/conversations-avec-lui-2\/","title":{"rendered":"Conversations avec lui"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Un caf\u00e9<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est assis sur la banquette. Je le suppose petit. Il me tend la main. \u2014 Ce n\u2019est pas courtois mais me lever est devenu de plus en plus difficile: l&rsquo;accent d\u2019Europe de l\u2019est; la voix est douce, un peu trainante. Il m\u2019invite \u00e0 m\u2019asseoir ; je m\u2019installe sur la chaise face \u00e0 lui &#8211;<em>ce miroir dans lequel je croiserai mon propre visage le temps de notre entretien-&nbsp;<\/em> je pose devant moi le petit carnet et le stylo que j\u2019ai apport\u00e9s. \u2014 Vous allez prendre des notes ?&nbsp;<em>je n\u2019imagine pas cela  <\/em>Il me dit qu\u2019il sort de moins en moins. Que notre rendez-vous c\u2019est une chance, qui lui est offerte de retourner vers le dehors, de regarder les gens. \u2014 Tous ces visages&#8230; Et de me conna\u00eetre un peu. La lumi\u00e8re qui arrive de la baie vitr\u00e9e sature ses cheveux blancs, les m\u00e8ches longues sur la nuque s\u2019entortillent au col. Il porte une sorte de cravate sur sa chemise Jean et une veste chevron dans les ocres ; les \u00e9paulettes amollies accentuent le tomb\u00e9 des \u00e9paules.  Les traits de son visage plein d\u2019ar\u00eates vives, le nez l\u00e9g\u00e8rement busqu\u00e9 d\u2019une ligne s\u00e8che et les yeux d\u2019une formidable mobilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est un ami photographe qui m\u2019a parl\u00e9 de lui : \u00ab J\u2019ai rencontr\u00e9 un vieux peintre, un Polonais, il a fait le voyage comme Music. J\u2019ai pris des photos pour le catalogue de son exposition. Je  pense que la peinture et l&rsquo;homme t&rsquo;int\u00e9resseront\u00a0\u00bb <br>Le matin o\u00f9 j\u2019entends sa voix pour la premi\u00e8re fois. J\u2019appelle d\u2019une cabine t\u00e9l\u00e9phonique : les vitres couvertes de givre et l\u2019annuaire d\u00e9chir\u00e9 qui pend \u00e0 une chaine. Les pi\u00e8ces en tombant dans le boitier font un bruit de machine \u00e0 sous. Dehors les moteurs, les voix. Le raclement d\u2019une pelle sur le trottoir&nbsp;<em>tu pouvais attendre d\u2019\u00eatre rentr\u00e9e \u00e0 Paris pour l\u2019appeler&nbsp;<\/em>j\u2019appelle de Belgique, je sors de son exposition. Quand il d\u00e9croche je peine \u00e0 l\u2019entendre. Je lui demande,  je dois crier \u00e0 cause du bruit,  si je peux le rencontrer : \u00e0 propos de sa peinture&nbsp;<em>mais pas seulement<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Une belle journ\u00e9e n\u2019est-ce pas? Je ne vous imaginais moins grande. Son visage dans la flaque de lumi\u00e8re. L\u2019ombre de ses mains sur son visage quand il me parle. \u2014 J\u2019aimerais pouvoir vous aider. Il boit son th\u00e9 et le cognac qui l\u2019accompagne \u00e0 toutes petites gorg\u00e9es. Il \u00e9miette la Madeleine pos\u00e9e sur la soucoupe. Tout le temps de notre entretien il \u00e9miette et il picore ces poussi\u00e8res de biscuit. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il se tourne vers la baie \u2014 Pardonnez moi, il y a longtemps que je n\u2019en ai pas vu ainsi rassembl\u00e9s. Tous ces visages. Et, comme pour lui m\u00eame : \u2014 Est-ce que je l\u2019ai connu ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jeune homme s\u2019approche et lui demande si c\u2019est bien lui, le peintre de l\u2019atelier B au 103. \u2014 J\u2019admire tellement ce que vous faites. Il adresse un signe au barman, il dit \u2014 Offrez quelque chose \u00e0 ce jeune homme de ma part, ce qu\u2019il voudra ! Je bois, voyez vous mais jamais avant 16h. Sans un minimum de rigueur on ne tient pas sur la longue peine. Il rit. Quand il rit je vois les trous dans la bouche. Ces dents qui manquent et accentuent le creus\u00e9 des joues&nbsp;<em>les ombres du visage,&nbsp;<\/em>deux rides&nbsp;<em>\u00e0 la pointe s\u00e8che&nbsp;<\/em>autour de la bouche. \u2014 Vous voulez une cigarette ? Il sort une boite \u00e0 seringues en fer, corrod\u00e9e, toute bossel\u00e9e. Comme lui je fume des Gitanes, je n\u2019ai pas os\u00e9 sortir mon paquet. \u2014 Apr\u00e8s, quand ? Il y a eu les cigarettes &#8230; Je n\u2019ai pas compt\u00e9 le nombre des ann\u00e9es &#8230; des cigarettes il y en a encore quelques unes dans la boite. Tenez. Prenez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il tire plusieurs bouff\u00e9es sur sa cigarette. Je vois les taches de peinture, les ongles salis&nbsp;<em>d\u2019encre noire de suie&nbsp;<\/em>cette phalange qui manque \u00e0 l\u2019annulaire de la main gauche&nbsp;<em>les mains des photographies en noir et blanc des cadavres d\u00e9membr\u00e9s&nbsp;<\/em>Trois petits verres vides \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la soucoupe avec la Madeleine \u00e9miett\u00e9e. La lumi\u00e8re descend, c\u2019est imperceptible, dore le verre, les gouttes ambr\u00e9es au fond du verre. \u2014 Il faut, Non ? Rire ? Il trace un cercle sur la table. Vivre ? C\u2019est la m\u00eame chose ? Non ?.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un pigeon avec une patte rong\u00e9e par l\u2019acide se rue sur une table de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la baie, miettes qu\u2019il tape du bec. La battue affol\u00e9e des ailes grises, des ailes contre la baie&nbsp;<em>les oiseaux qui heurtaient la vitre&nbsp;<\/em>&nbsp;<em>les boites avec les couronnes de p\u00e2querettes entortill\u00e9es au front des oiseaux morts dans la terre&nbsp;<\/em>\u2014Vous \u00eates si jeune ! Je m\u2019abstraie \u00e0 mon tour dans le mouvement de la rue&nbsp;<em>emp\u00eatr\u00e9e&nbsp;<\/em> Ce rendez-vous que j\u2019ai voulu et quand il est devant moi je ne sais pas lui parler&nbsp;<em>Qu\u2019es tu venue chercher,&nbsp;<\/em>me terre dans le silence. C\u2019est lui qui revient. \u2014 Votre montre comme elle flotte autour de votre poignet&nbsp;<em>cette montre qui se remonte au mouvement du poignet ce bracelet trop l\u00e2che que je garde il suffirait de percer un autre trou avec un poin\u00e7on, \u00e7a te prendrait quelques minutes et tu ne le fais pas disons que je n\u2019en ai pas trouv\u00e9 le temps&nbsp;<\/em>Il dessine un cercle autour de son poignet \u2013 toucher, saisir, \u00e9mietter : le mouvement de ses mains &#8211; il me demande l\u2019heure comme un enfant qui joue. Il pose les aiguilles avec le s\u00e9rieux d\u2019un enfant qui joue. \u2014 De montre, je n\u2019en ai pas port\u00e9, jamais. Voil\u00e0 ! C\u2019est fait. Dites qu\u2019il n\u2019est pas trop tard. Mais ne faites pas cette t\u00eate ! Et il rit aux \u00e9clats. Alors, je lui parle de cette toile de l\u2019exposition de Bruxelles que j\u2019aime particuli\u00e8rement \u2014 Vous avez fait le voyage ? Quelques traces sur un fond de toile nue, gr\u00e8ge. Il a choisi une toile grossi\u00e8re, un grain r\u00e2peux de trame serr\u00e9e. Il me dit : \u2014 la texture, il ne faut surtout pas la n\u00e9gliger. Les mots au fusain presqu\u2019effac\u00e9s. Mots de bois br\u00fbl\u00e9s, brouill\u00e9s par la fixation et dont le sens m\u2019\u00e9chappe. \u2014 C\u2019est une toile de silence et d\u2019affleurement, j\u2019ose le lui dire. De tremblements? Je ne sais pas mettre les mots sur ce que je ressens. Il dit : \u2014 La figuration est devenue peu \u00e0 peu impossible. Le pigment rouge je l\u2019ai mis de c\u00f4t\u00e9. Le blanc&nbsp;<em>la neige la cendre&nbsp;<\/em>je l\u2019ai gard\u00e9. Le noir. Il ajoute qu\u2019il ne peint que trois heures par jour. \u2014 Je lis. J\u2019\u00e9coute la radio. Les voix ce sont elles qui font tenir, avant le silence, parce qu\u2019un jour, il n\u2019y a&nbsp;<em>rien&nbsp;<\/em>que le silence.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le gar\u00e7on emporte les tasses. C\u2019est le changement de service. Il apporte un autre cendrier. J\u2019insiste pour payer. Il arr\u00eate ma main, son regard est presque dur. \u2014 Vous pourriez \u00eatre ma fille, qui sait ma petite fille. Il sort de la poche de sa veste une liasse de billets maintenus ensemble par un \u00e9lastique large, de ceux qui servent \u00e0 l\u2019herm\u00e9tisme des bocaux. Il demande si je veux reboire quelque chose, c\u2019est mon troisi\u00e8me caf\u00e9 \u2014 Ou manger, vous \u00eates si p\u00e2le. Il faut que vous veniez un soir diner avec moi. Vous pr\u00e9parer un repas m\u2019honorerait. Cette importance de nourrir l\u2019autre. Ces nuits o\u00f9 quand je rentrais de montage, je trouvais une table pleine de choses&nbsp;<em>la table couverte d\u2019\u00e9cailles dans la lumi\u00e8re du plat bleu le pain les grappes de raisin noir comme un sujet \u00e0 peindre une nature morte&nbsp;<\/em>qu\u2019il m\u2019avait pr\u00e9par\u00e9es, et il me regardait manger en souriant\u2014 mange ma ch\u00e9rie&nbsp;<em>le pain sur la table un caillou sur la pierre<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il commande une bouteille de vin. Des groupes passent. Des gens qui se photographient et rient sur le trottoir. Il me fait remarquer un couple. Leurs v\u00eatements de couleurs vives, leurs bras charg\u00e9s de paquets. L\u2019enfant ob\u00e8se qui les photographie. Le fils? \u2014 Ils l\u2019on gav\u00e9, ils l\u2019ont lest\u00e9&nbsp;<em>nourri gav\u00e9, lest\u00e9 qui avait surv\u00e9cu qui \u00e9tait mort en quelques jours de cette manne amoncel\u00e9e dans la boue&nbsp;<\/em>Un bus \u00e0 deux \u00e9tages se gare devant la terrasse, obstrue la vue. Il h\u00e8le le serveur. Il demande qu\u2019on fasse bouger ce fichus mur. \u2014 Puisqu\u2019il roule. Pour cette fois que je sors ! Qu\u2019on peut mettre \u00e7a ailleurs !&nbsp;<em>la pierre taill\u00e9e du visage les myriades de ridules autour des yeux comme des fils d\u00e9nou\u00e9s le pers des yeux la bouche noire le rire grenu de m\u00e9tal le cri du visage un \u00e9boulis de peau de cheveux de dents de neige de&nbsp;<\/em>je crois qu\u2019il est ivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il dit : \u2014 \u00c0 23 ans je r\u00eavais d\u2019\u00eatre libre. J\u2019avais d\u00fb me marier, voyez- vous, ce n\u2019\u00e9tait pas n\u00e9gociable. Une femme et un enfant. Voyager. Peindre. Je n\u2019en voulais pas. J\u2019ai dit qu\u2019il ne fallait pas les s\u00e9parer. Elles sont parties ensemble. Six mois qu\u2019il est parti avez-vous dit ? &#8230; J\u2019aurais pu le conna\u00eetre. Vous \u00eates si jeune. Il avait combien de plus que vous? Vous, ce n\u2019est pas m\u00eame chose, vous \u00eates venue bien apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il se l\u00e8ve. Me dit qu\u2019il doit rentrer \u2014 Il faudra se revoir, nous avons encore \u00e0 causer, il rit. Je me l\u00e8ve \u00e0 mon tour, je le d\u00e9passe d\u2019une t\u00eate. Il me le fait remarquer&nbsp;<em>que c\u2019\u00e9tait toujours le plus grand d\u2019une t\u00eate qui n\u2019entrait pas dans le cadre \u2014&nbsp;<\/em>vous \u00eates vraiment grande&nbsp;<em>en trop qu\u2019on lui disait qui \u00e9tait revenu avec cette t\u00eate sur les \u00e9paules qui d\u00e9passait en trop crev\u00e9e d\u2019ombres bien \u00e0 sa place glabre et noire \u00e0 sa place sur les \u00e9paules&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ne veut pas que je le raccompagne. Il h\u00e8le un taxi. C\u2019est une voiture grise. Une Peugeot grise. L\u2019atelier est \u00e0 quelques rues mais ce soir il ne veut pas marcher. Le chauffeur discute la course. Il r\u00e9pond que son tarif sera le sien. Il dit aussi que si le chauffeur le d\u00e9sire ils peuvent faire un d\u00e9tour avant de rentrer. \u2014 Les quais, il a dit. Les quais \u00e0 cette heure ci, la lumi\u00e8re, ce doit \u00eatre beau, qui s\u2019\u00e9teint. Ce doit \u00eatre beau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai d\u00e9tach\u00e9 ma bicyclette.<br>J\u2019ai roul\u00e9 jusqu\u2019aux berges. Longtemps<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019atelier<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je frappe ; les pas de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, de pieds qui fauchent le sol. \u2014 Vous pouviez entrer, je laisse toujours la porte ouverte&nbsp;<em>lui aussi non plus ne fermait pas.&nbsp;<\/em>Un couloir encombr\u00e9 de cartons \u00e0 dessins et de bouteilles. Quand j\u2019entre dans l\u2019atelier son volume me surprend. Je ne l\u2019imaginais pas aussi grand, ni aussi clair.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Certains matin je tourne le dos \u00e0 la lumi\u00e8re. C\u2019est ce qu\u2019il m\u2019avait dit dans ce caf\u00e9 bruyant o\u00f9 je l\u2019avais rencontr\u00e9 un mois plus t\u00f4t ; apr\u00e8s il avait parl\u00e9 de Bonnard \u00ab Vous connaissez les carnets de Bonnard ? \u00bb Qui tenait chaque jour un bulletin m\u00e9t\u00e9orologique, quelques mots: soleil, nuage ou pluie&#8230;Neige. Quelquefois accompagn\u00e9s d\u2019un dessin \u00e0 la mine de plomb. \u2014 Il y a tant de couleurs dans les toiles de Bonnard. Vous diriez trop? Il avait parl\u00e9 de l\u2019embrasement des couleurs et de leur extinction. Venez me voir \u00e0 l\u2019atelier, nous pourrons parler de la couleur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il peint de tr\u00e8s grandes toiles. Est-ce qu\u2019elles sortent toutes par le couloir \u00e9troit par lequel je suis entr\u00e9 ? Il doit exister un autre passage ; les doubles portes qui donnent sur le jardin ce doit \u00eatre un passage pour les toiles les plus grandes ; ou bien il les roule \u2014 Quand je suis entr\u00e9 dans cet atelier &#8211; des ann\u00e9es, voyez-vous que je voltigeais d\u2019un lieu \u00e0 un autre, je n\u2019avais peint qu\u2019une dizaine de toiles \u2013 j\u2019ai su que c\u2019\u00e9tait l\u2018endroit o\u00f9 m\u2019arr\u00eater pour me mettre au travail. Payer le loyer \u00e9tait chaque mois une question sans r\u00e9ponse qui trouvait finalement une solution. Depuis il a acquis les murs. \u2014 Un jour, je suis devenu propri\u00e9taire, ce n\u2019est pas la chose dont je suis le plus fier mais \u00e7a a facilit\u00e9 ma vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014Venez voir le jardin, \u00e7a pousse comme \u00e7a veut par ici,&nbsp;<em>son jardin et tout ce qui poussait on ne le coupait pas qui \u00e9cartait les pierres qui tordait le ch\u00e2ssis des fen\u00eatres qui soulevait les ardoises du toit et les murs comme des haies sauvages perc\u00e9s coutur\u00e9s&nbsp;<\/em>des \u00e9bauches de pl\u00e2tre couvertes de mousse, abandonn\u00e9es sur leur socles comme des guerriers p\u00e9trifi\u00e9s \u2014 Le volume, \u00e7a n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pas mon truc voyez-vous, un seul c\u00f4t\u00e9 des choses et d\u00e9j\u00e0 je m\u2019y perds. Il y a des pots d\u2019hortensias pos\u00e9s un peu partout, leurs t\u00eates dess\u00e9ch\u00e9es, les p\u00e9tales cassants comme des ailes d\u2019insecte et les feuilles toutes neuves repli\u00e9es d\u2019un vert acide. Un ballon se terre sous un amas de feuilles&nbsp;<em>et quand tu te retournes il n\u2019y a plus d\u2019enfant&nbsp;<\/em>autour les rameaux bourgeonnent. Son jardin qui plonge sur la voie r\u00e9form\u00e9e \u2014 la petite ceinture \u2014 c\u2019est un refuge aujourd\u2019hui. Au fond de son jardin un mur de grillage et de ronces. Au fond tout en bas dans les tunnels des abris de plastique et de t\u00f4le. Au long des voies tout en bas des carr\u00e9s de terre o\u00f9 poussent toutes sortes de choses \u00e0 manger. Des guirlandes de liserons s\u2019entrelacent aux grillages, leurs clochettes ont pris la couleur de la rouille. Une horde de chats. Ils remontent de la voie ferr\u00e9e. \u2014 Je laisse toujours quelque chose. Alors ils viennent. Vous arrivez pile \u00e0 l\u2019heure du repas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous retournons dans l\u2019atelier. Je tr\u00e9buche sur un tas de chiffons. \u2014 N\u2019allez pas tomber je serais bien embarrass\u00e9 pour vous relever, il rit. C\u2019est un tel bazar ici. Je trouve cela rang\u00e9. Je le lui dis. \u2014 Rang\u00e9 comme un atelier&nbsp;<em>plein de trous de crevasses de traces&nbsp;<\/em>Cette dalle de ciment, il ne faut pas trop vous y fier. Je remarque qu\u2019il porte des chaussures de montagne sans lacets, elles se confondent avec le sol. C\u2019est un vertige de lignes, d\u2019\u00e9raflures, d\u2019\u00e9claboussures, de taches, cette dalle, m\u00eame de l\u2019herbe&nbsp;<em>elle poussait elle repoussait le dur le meuble sous la cendre repoussait disait qui avait vu les corps comme des sacs de jute vides et les liserons du printemps asphyxi\u00e9 avait vu&nbsp;<\/em>\u2014 Tout ce bazar. On se demande pourquoi ; celui qui \u00e9crit comme il doit \u00eatre libre. Il \u00e9bouriffe ses cheveux raccourcis. \u2014 Tout s\u2019entasse. Alors on ne peut plus partir. On est pris dans la mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les ch\u00e2ssis. Les toiles. Les pigments dans leurs bocaux. Les for\u00eats de brosses, de petits gris, de spalter, de couteaux, de rouleaux. Plastique d\u2019emballage alv\u00e9ol\u00e9. Kraft. Ocre. Ivoire. Blanc. Glaise. Blocs bard\u00e9s de linges humides sous plastique. Crin. Filasse. Lambeaux. Rebus. Sciure. Pl\u00e2tre. Ciment. Et la poussi\u00e8re qui recouvre les choses. \u2014 Ce gris. Longtemps je l\u2019ai cherch\u00e9 ; on ne peut pas le contrefaire, voyez-vous. Si on le fixe il disparait. Tubes : huiles et colles. Essence. Ammoniaque. Le seau d\u2019eau claire et celui d\u2019eau croupie. Celui o\u00f9 la peinture a s\u00e9ch\u00e9. O\u00f9 le pl\u00e2tre a s\u00e9ch\u00e9. O\u00f9 la terre se craqu\u00e8le \u00e0 la surface. M\u00eame la cendre celle du po\u00eale. Les seaux avec les jus pour peindre tous ces m\u00e9langes, comme un grand nuancier liquide. \u2014 De la cuisine tout \u00e7a. Les restes donnent de bonnes choses&nbsp;<em>m\u00eame quand \u00e7a pue m\u00eame la pourriture m\u00eame&nbsp;<\/em>\u2014 Avant je marchais dans les d\u00e9charges. Je marche de moins en moins.<br>Il me fait asseoir sur un petit fauteuil tress\u00e9. De ceux qu\u2019on sort au jardin les beaux jours. Il choisit pour lui un pliant. Ces pliants qu\u2019on emporte pour peindre en plein air. \u2014 \u00e7a m\u2019oblige \u00e0 me tenir droit. \u2014 Est-ce qu\u2019il travaille dehors ? \u2014 Dehors c\u2019est pour marcher. Le vent. Le ciel : pour marcher. Le paysage me traverse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019escalier au bout du jardin, cette petite porte dans le grillage entre les ronces, ces marches de pierre qui descendent vers la voie. \u2014 Je marche au long des voies. Il y a des enfants vous savez. De tous petits sous les b\u00e2ches. Nous parlons quelques fois.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur le pantalon &#8211; les doigts &#8211; la veste &#8211; la chemise le cou &#8211; les cheveux, les traces d\u2019ocre et de noir. Il dit qu\u2019il est rest\u00e9 devant la toile une journ\u00e9e enti\u00e8re. Quand la nuit tombe il boit. Souvent il s\u2019endort sur le sol. \u2014 Je peins de moins en moins.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Des toiles partout \u2014 De moins en moins. De moins en moins partout.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il nous sert deux caf\u00e9s. Une cafeti\u00e8re italienne qui siffle sur le r\u00e9chaud o\u00f9 fond la colle de peau&nbsp;<em>de lapin de peau tann\u00e9e brul\u00e9e de mort de peau morte&nbsp;<\/em>Devant moi cette corbeille avec des pommes. \u2014 Servez-vous, je vous en prie. J\u2019en mange au moins trois par jour. La nature morte je ne la peins pas, je l\u2019engloutis, elle me nourrit voyez-vous. Il rit.. \u2014 Regardez ce cadmium. La joue de la pomme. Ce jaune comme il crie. La peinture toute enti\u00e8re dans cette pomme. Tout C\u00e9zanne dans cette pomme. Prenez !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Derri\u00e8re lui adoss\u00e9e au mur il y a une toile en cours de travail. Une bande d\u2019un bleu p\u00e2li, de ciel ou d\u2019eau, elle affleure. Et ces trois boucles que je devine. Qui se pr\u00e9cisent. Des lettres. Ou peut-\u00eatre des pommes. Une nature morte. Une persistance. Une trace.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Sur la toile ils croient voir les choses repr\u00e9sent\u00e9es. Peut-\u00eatre y sont elles, malgr\u00e9 tout ; visages, fen\u00eatres, arbre ou pommes que sais-je. Les lettres, c\u2019est la seule figuration que je me suis accord\u00e9e. Je crois me souvenir qu\u2019il a dit \u00e7a. Etait-ce sur le trottoir devant la brasserie?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Des pommes j\u2019en ramassais avec mes s\u0153urs, il y avait ce jardin voyez-vous derri\u00e8re la maison, et l\u2019arbre donnait sans r\u00e9pit. Nous entreposions les pommes \u00e0 la cave bien espac\u00e9es les unes des autres. \u00ab Une demi pomme entre chacune, disait ma m\u00e8re, il faut de l\u2019air entre les choses sans quoi elles risquent de s\u2019ab\u00eemer \u00bb&nbsp;<em>l\u2019espace l\u2019intervalle cette touche de bleu entre les yeux de la m\u00e8re bleue pench\u00e9e dans sa robe qui est bleue le buste oblique sur la toile comme l\u2019aiguille tourne la m\u00e8re qui s\u2019oblit\u00e8re&nbsp;<\/em>Elle faisait de la compote qu\u2019elle d\u00e9versait en chantant dans les bocaux de verre avec un entonnoir d\u2019\u00e9mail \u00e0 liser\u00e9 bleu. Apr\u00e8s, nous pouvions mes s\u0153urs et moi, en aspirer l\u2019embout. Elle avait une chanson pour les pommes. Une pour les chagrins. Une autre pour s\u2018endormir. Et celle des morts, rien qu\u2019\u00e0 elle. Pas orthodoxe. Pieuse \u00e0 sa fa\u00e7on<em>.&nbsp;<\/em>\u2014 Ne demandez pas que je chante pour vous. J\u2019ai une oreille d\u00e9sastreuse. C\u2019est le violon qui m\u2019a tourn\u00e9 vers la peinture. Il fallait trouver quelque chose pour que je ne joue plus&nbsp;<em>le violon cach\u00e9 avec les pommes dans la cave&nbsp;<\/em>Cache-Cache, vous y jouiez ? Pour mes 12 ans j\u2019ai re\u00e7u une boite de couleur. \u2014 Alors J\u2019ai peins Je n\u2019ai plus fais que \u00e7a. Peindre : les pommes et leurs visages. Scrupuleusement. Pommes. T\u00eates. Pommes.<br>Appuy\u00e9e au mur sur ma droite une toile noire&nbsp;<em>la toile absorbe les mots derri\u00e8re lui la toile absorbe&nbsp;<\/em>Je dois me souvenir de ce qu\u2019il dit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-large-font-size wp-block-paragraph\"><strong>Un soir<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Vous dites qu\u2019il peignait des visages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014Des arbres aussi. Les branches nues des arbres. Il aimait les racines. Les souches. Il peignait des toiles, de m\u00eame format : 81\/65, Figuratives \u00ab Il faut que \u00e7a ressemble, il disait.\u00a0\u00bb  Et il s\u2019enfermait , pour peindre dans la chambre contig\u00fce \u00e0 son bureau. Ma chambre atelier il disait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je connais les dessins des revues, j\u2019ai admir\u00e9 ses croquis de proc\u00e8s. Ils nous plongent au c\u0153ur des huis clos. Tous ces visages. Pourquoi ne portez vous pas le m\u00eame nom<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un caf\u00e9 Il est assis sur la banquette. Je le suppose petit. Il me tend la main. \u2014 Ce n\u2019est pas courtois mais me lever est devenu de plus en plus difficile: l&rsquo;accent d\u2019Europe de l\u2019est; la voix est douce, un peu trainante. Il m\u2019invite \u00e0 m\u2019asseoir ; je m\u2019installe sur la chaise face \u00e0 lui &#8211;ce miroir dans lequel <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/conversations-avec-lui-2\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Conversations avec lui<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":12,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1,1776],"tags":[278,1937,259,1765,1936,1806,1938,370],"class_list":["post-26787","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-atelier","category-personnage-5-rencontre","tag-cendre","tag-cezanne","tag-jardin","tag-peintre","tag-photographies","tag-pomme","tag-voie","tag-voix"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26787","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=26787"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/26787\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=26787"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=26787"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=26787"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}