{"id":26817,"date":"2020-03-26T17:42:07","date_gmt":"2020-03-26T16:42:07","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26817"},"modified":"2020-04-10T10:01:54","modified_gmt":"2020-04-10T08:01:54","slug":"ce-manque","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/ce-manque\/","title":{"rendered":"ce manque"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"642\" height=\"800\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/big_crbst_1074.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-26818\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/big_crbst_1074.jpg 642w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/big_crbst_1074-337x420.jpg 337w\" sizes=\"auto, (max-width: 642px) 100vw, 642px\" \/><figcaption>Jacki Mar\u00e9chal, Femme au chat noir, s\u00e9rie Ontologie urbaine, 2010<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>&#8230; ce manque encore qui revient\u2026 ce manque qui va finir par gratter creuser le moral comme le filet d&rsquo;eau acide lime le rocher\u2026 ce manque de contact avec les autres, avec la peau des autres, seul, avec le poudroiement de soleil dans la fen\u00eatre ou la petite pluie ou le crachin qui a investi le dehors et brouill\u00e9 le paysage, car depuis quelques jours les fronti\u00e8res connues sont balay\u00e9es et le corps n&rsquo;a plus d&rsquo;exp\u00e9rience l\u00e0 o\u00f9 il s&rsquo;enfonce dans la for\u00eat, errant solitaire dans la verticalit\u00e9 des f\u00fbts et le fouillis du sous-bois avec les b\u00eates qui murmurent et le peu de lumi\u00e8re qui franchit la canop\u00e9e, le pr\u00e9sent vacille, le r\u00e9el devient provisoire, corps isol\u00e9 d\u00e9cal\u00e9 \u00e9loign\u00e9 dans le jeu des ombres et le d\u00e9bit fragile du temps, chacun dans sa case, dans son placard en train de t\u00e9l\u00e9phoner recherchant la consolation comme il peut, tous les autres corps hors d&rsquo;atteinte <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;je veux parler des autres corps\nvivants&nbsp;\u2014<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-background has-black-color has-white-background-color\">les morts eux sont \u00e9vacu\u00e9s, parfois en convois militaires, pas de c\u00e9l\u00e9bration ni d&rsquo;effleurements de mains au bord du cercueil \u2014&nbsp;comment supporter la disparition sans toucher la joue, la peau, la masse durcie du corps, sans rendre hommage \u00e0 la vie d&rsquo;une femme, d\u2019un homme ?&nbsp;\u2014, finalement peur de perdre quelqu&rsquo;un en cette p\u00e9riode noire sans pouvoir l&rsquo;assister jusqu&rsquo;au bout et le porter en terre d\u00e9cemment, et nous sommes nombreux \u00e0 penser cela alors que nous avons de vieilles mamans qui pourraient tomber s&rsquo;il venait \u00e0 y avoir trop de tangage, et je le lui dis \u00e0 la mienne, je lui dis qu&rsquo;elle doit cultiver ses forces et fortifier ses muscles en usant de son heure de marche permise, elle dit oui mais elle a peur de s&rsquo;\u00e9loigner de la maison, d&rsquo;enfreindre la loi, \u00ab\u00a0voyons ne t&rsquo;inqui\u00e8te pas, ils ne te diront rien du moment que tu as ton papier (ils en distribuent quatre tous les jours avec le journal, me dit-elle) ou si tu as oubli\u00e9 d&rsquo;indiquer ton heure de d\u00e9part, ils ne te diront rien\u00a0\u00bb, du coup aujourd&rsquo;hui elle a os\u00e9, elle a pouss\u00e9 le portail, il faisait un peu frais, elle s&rsquo;\u00e9tait m\u00e9fi\u00e9e et avait pris son \u00e9charpe, elle a regard\u00e9 sa montre quand elle a pris \u00e0 gauche par le chemin creux puis elle a fait le tour du lotissement, \u00e7a faisait un peu court, du coup elle l&rsquo;a fait une deuxi\u00e8me fois, elle \u00e9tait contente de son tour comme d\u2019un exploit, contente d\u2019avoir mis en branle son corps vieux de quatre-vingt-dix ans, du coup une part d&rsquo;apr\u00e8s-midi \u00e9tait pass\u00e9e, alors continuer \u00e0 accompagner encourager guider aimer \u00e0 distance en suppliant qu&rsquo;on puisse se revoir bient\u00f4t pour s&#8217;embrasser (<em>se prendre au creux des bras et se serrer jusqu\u2019\u00e0 faire mal<\/em>), et aujourd&rsquo;hui elle me dit que Marcel a perdu sa m\u00e8re \u2014&nbsp;elle s&rsquo;appelait Rolande et avait \u00e9pous\u00e9 un copain de r\u00e9giment de mon p\u00e8re \u2014, oui hier matin Rolande est morte de chagrin de ne plus voir son fils, car le fils passait tous les jours la voir depuis qu&rsquo;elle \u00e9tait \u00ab\u00a0en maison\u00a0\u00bb et tous les jours elle attendait ce moment, ce lien magnifique entre eux jusqu&rsquo;au bout ou presque, et c&rsquo;est terrible une chose pareille de mourir de ne plus voir son enfant, seul visage qui comptait encore et lui apportait un peu de paix, maintenant c\u2019est fini, le fils sera seul devant le trou au cimeti\u00e8re qui domine la mer et il n\u2019y a rien que l\u2019on puisse faire pour soulager sa peine, et ma vieille maman pleure elle aussi de cette perte, au t\u00e9l\u00e9phone je la r\u00e9conforte \u00ab&nbsp;s\u2019il-te-pla\u00eet calme-toi, tu sais comme moi qu\u2019elle \u00e9tait au bout du rouleau, tu te souviens de cette fois o\u00f9 nous l&rsquo;avions vue ensemble ? \u00bb, elle se reprend et se lamente de ne pas pouvoir assister \u00e0 la mise en terre, \u00ab&nbsp;mais tu penseras \u00e0 elle, n\u2019est-ce pas&nbsp;? nous penserons tous \u00e0 elle&nbsp;\u00bb, son si doux sourire<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8230; 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