{"id":26838,"date":"2020-03-27T21:42:42","date_gmt":"2020-03-27T20:42:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26838"},"modified":"2020-03-27T21:51:03","modified_gmt":"2020-03-27T20:51:03","slug":"quen-dis-tu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/quen-dis-tu\/","title":{"rendered":"Qu&rsquo;en dis-tu ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">S. Ce n\u2019est pas comme s\u2019il le connaissait vraiment, si un jour on peut dire \u00e7a d\u2019une personne, qu\u2019on la connait. Celui qu\u2019il a os\u00e9 appeler, parce que l\u2019ivresse le lui permet, il le conna\u00eet comme les autres, tr\u00e8s peu, trop peu, bien assez. Il a pour lui une inclination\u00a0; ce n\u2019est pas grand-chose\u00a0; \u00e7a le fait simplement vaciller, mais il a d\u00e9j\u00e0 tendance au mouvement incertain. Pourtant, il a quitt\u00e9 la courbe du dos adolescent. Il se tient droit. Quoique toujours un peu pench\u00e9 sur le c\u00f4t\u00e9. Seulement il a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9\u00a0: S ne le fera pas basculer davantage. S parle. S plaide pour sa propre cause. S parle sans crainte, il n\u2019a pas peur de sa voix. Sa voix laide au t\u00e9l\u00e9phone, il l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9venu. Pourtant, S laisse peu d\u2019ouverture possible. Alors il s\u2019en saisit, tente de dire quelque chose de spirituel, il balbutie, les mots d\u00e9barquent trop vite dans sa gorge qui se noue, comme un poids, le poids de sa joue moite contre l\u2019appareil, un rien l\u2019oppresse le pauvre amoureux de ses propres fantasmes\u00a0! Il doit supporter la greffe du t\u00e9l\u00e9phone contre sa peau. La greffe qu\u2019il s\u2019inflige, qu\u2019ils s\u2019infligent. Il \u00e9coute S, il tente d\u2019entendre ses paroles aussi distinctement que s\u2019il \u00e9tait en face de lui. Les mots r\u00e9sonnent dans le creux de son oreille droite. Toujours des ajouts dans la conversation, des bruits qui ne viennent ni de S, ni de lui, sans cesse ces murmures de fant\u00f4mes qui interviennent, qui engourdissent la parole. Et toujours il se laisse distraire par la vie qui continue. S et lui, pourtant, ont arr\u00eat\u00e9 le temps, le temps d\u2019une conversation qui ne les am\u00e8nera nulle part. Cela ne les am\u00e8nera \u00e0 aucun endroit o\u00f9 ils d\u00e9siraient tous les deux se r\u00e9unir ensemble, tous les deux, sans interm\u00e9diaire. S parle de tout et de rien, pas mal de politique, il cherche \u00e0 prouver des choses, comme d\u2019habitude. C\u2019est quand m\u00eame fou, pense-t-il\u00a0! S ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 \u00e9voquer le rayon dor\u00e9 de poussi\u00e8re qui vole dans sa chambre de trois \u00e0 cinq heures de l\u2019apr\u00e8s-midi. S ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 dire qu\u2019il va dormir sur le ventre ou sur le c\u00f4t\u00e9 cette nuit, s\u2019il s\u2019autorisera l\u2019incongruit\u00e9 de se coucher sur le dos, \u00e0 prendre la position du mort dans son cercueil. S ne peut se r\u00e9soudre \u00e0 dire qu\u2019au lever, ses doigts sont engourdis. Se r\u00e9soudre \u00e0 la couleur de ses chaussettes. Dire son d\u00e9go\u00fbt pour les gens qui se rongent les ongles. Il est un peu ivre, donc il laisse tomber S. Il oublie ce que S ne dit pas, il se laisse bercer, et son attention se perd quelque part dans l\u2019appareil. A un moment, il ose m\u00eame aller aux toilettes. Il prend le t\u00e9l\u00e9phone avec lui, l\u2019enfoui dans sa chaussette. Le portable lui chauffe la mall\u00e9ole tandis qu\u2019il \u00e9jecte toute la bi\u00e8re qu\u2019il a bu cette nuit. La d\u00e9livrance jouissive, le sourire b\u00e9at\u00a0! Il s\u2019examine dans le placard plaqu\u00e9 de miroirs, il est beau, son nez \u00e9cras\u00e9, ses petits yeux humides presque en amande, mais oui mais c\u2019est bien s\u00fbr, un f\u00e9lin qui pisse debout\u00a0! Il \u00e9touffe un rire. En bas \u2013 attention ne pas baisser les yeux\u00a0sous peine de perdre d\u00e9finitivement l\u2019\u00e9quilibre d\u00e9j\u00e0 rare \u2013 en bas il y a S qui cause encore. Et qu\u2019est-ce qu\u2019il cause\u00a0! A un moment, S r\u00e9clame l\u2019attention. Il r\u00e9pond un peu fort qu\u2019il l\u2019entend, il insiste, il balbutie des excuses\u00a0; la connexion est mauvaise, ne cesse-t-il de r\u00e9p\u00e9ter. Une fois qu\u2019il s\u2019est soulag\u00e9, il ne tire pas la chasse, se serait trop b\u00eate de se faire prendre \u00e0 pr\u00e9sent, le bruit trop fort ne laisserait pas la place \u00e0 la moindre \u00e9quivoque. Il avance \u00e0 pas de loup dans l\u2019appartement, il n\u2019a pas remarqu\u00e9 la brune qui se tient dans le couloir, qui contemple le spectacle incongru du type qui urine sans tirer, elle m\u00e2che son chewing-gum, son t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 elle viss\u00e9 \u00e0 son oreille \u00e9crevisse. Autour d\u2019eux, des corps endormis. La nuit ne va pas tarder \u00e0 se finir, mais tous viennent \u00e0 peine de la commencer. Des relents d\u2019alcools et de cigarettes que ni S, ni l\u2019interlocuteur de la fille ne peuvent sentir. Il se lave les mains, s\u2019en lave les mains avec un quignon de savon, quignon qui glisse dans le lavabo et couvre d\u2019un filtre invisible les nervures incrust\u00e9es de crasse. Il reprend le t\u00e9l\u00e9phone. Humidit\u00e9 de ses mains, faut se cramponner au t\u00e9l\u00e9phone comme \u00e0 une bou\u00e9e. Les gouttes d\u2019eau ne cessent pas de tomber, le robinet fonctionne mal, le rythme, \u00e0 l\u2019\u00e9couter, fait perdre la t\u00eate. S continue de parler comme si de rien n\u2019\u00e9tait, sa voix engloutit l\u2019oreille, si pr\u00e8s de lui, pourtant si loin en m\u00eame temps\u00a0! Comment ne peut-il pas entendre la goutte\u00a0qui rend fou, la goutte qui rythme le vide de son interlocuteur ? La fille brune le suit, le vacarme de sa bouche dans le silence de la nuit. Elle enl\u00e8ve son chewing-gum lentement, un filet d\u2019un rose tr\u00e8s p\u00e2le, un filet qu\u2019elle \u00e9tire loin de ses l\u00e8vres. Il la regarde, entre le d\u00e9gout et l\u2019ennui, les yeux qui se perdent quelque part dans le cou o\u00f9 elle arbore une morsure bleue faites par un S plus assum\u00e9. Il entend la voix au loin, de \u00ab\u00a0l\u2019autre S\u00a0\u00bb. La voix du sien, du S initial, r\u00e9sonne encore. S parle. S monologue. Cela devient emb\u00eatant de lui r\u00e9pondre. Il sait qu\u2019on l\u2019\u00e9coute, dans sa temporalit\u00e9 \u00e0 lui. Il sait que la fille, qui le regarde, l\u2019\u00e9coute aussi. Il voudrait ne pas parler fort, mais il n\u2019y arrive pas. S\u2019il y va plus doucement, il craint que S ne l\u2019entende pas. Il faut pr\u00e9server l\u2019illusion de l\u2019entente. La fille le regarde, ne dit rien. Elle ne dira rien. Elle est forte, plus forte que lui, que les autres. Elle n\u2019a pas besoin de la parole. Elle semble attendre quelque chose. Elle raccroche. Elle reprend le t\u00e9l\u00e9phone. Elle tripote l\u2019\u00e9cran gras. Et elle glisse \u00e0 nouveau l\u2019appareil contre son oreille. Non, elle change d\u2019oreille. L\u2019autre doit br\u00fbler. Et l\u00e0, il ne peut pas se tromper. Elle \u00e9coute, elle ne t\u00e9l\u00e9phone pas. Elle a chang\u00e9 l\u2019usage des choses. Ou, plut\u00f4t, c\u2019est son correspondant qui a fait \u00e9volu\u00e9 l\u2019usage du t\u00e9l\u00e9phone. Oui c\u2019est \u00e7a, se dit-il, il s\u2019en rassure m\u00eame, c\u2019est l\u2019autre qui la tient en haleine. Il doit lui r\u00e9citer un po\u00e8me. Ou lui chanter la s\u00e9r\u00e9nade. Et apr\u00e8s, ils inversent. Ou bien avaient-ils un accord tacite\u00a0? \u00ab\u00a0<em>Oui, oui, S, je suis toujours l\u00e0<\/em>\u00a0\u00bb, voil\u00e0 qu\u2019il faut rassurer S, une nouvelle fois. La fille elle, d\u00e9pose son chewing-gum sur le rebord du lavabo. Elle avance d\u2019un pas, \u00f4te son propre t\u00e9l\u00e9phone de son oreille, appuie sur un bouton invisible. La musique r\u00e9sonne dans la cuisine, la qualit\u00e9 n\u2019est pas terrible mais le son est l\u00e0, pour deux, pour trois, pour qui pr\u00eate l\u2019oreille. David Bowie annonce qu\u2019ils, que nous, nous pourrions \u00eatre des h\u00e9ros. A l\u2019autre bout du fil, fil qui n\u2019existe plus, pense-t-il, m\u00eame S s\u2019est tu. Le dialogue de sourds s\u2019ach\u00e8ve enfin. Comme dirait l\u2019autre\u00a0: \u00ab\u00a0<em>bien que rien ne nous retiendra ensemble, nous pourrions voler du temps, juste pour un jour, nous pouvons \u00eatre des h\u00e9ros, pour toujours et \u00e0 jamais, qu\u2019en dis-tu\u00a0?<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S. Ce n\u2019est pas comme s\u2019il le connaissait vraiment, si un jour on peut dire \u00e7a d\u2019une personne, qu\u2019on la connait. Celui qu\u2019il a os\u00e9 appeler, parce que l\u2019ivresse le lui permet, il le conna\u00eet comme les autres, tr\u00e8s peu, trop peu, bien assez. 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