{"id":26850,"date":"2020-03-28T12:34:08","date_gmt":"2020-03-28T11:34:08","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26850"},"modified":"2020-03-28T12:34:10","modified_gmt":"2020-03-28T11:34:10","slug":"chez-jean-lou","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/chez-jean-lou\/","title":{"rendered":"Chez Jean Lou"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"768\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/D42048A2-6AC0-4F06-BD9D-8F1881B6872B_1_105_c.jpeg\" alt=\"\" class=\"wp-image-26851\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/D42048A2-6AC0-4F06-BD9D-8F1881B6872B_1_105_c.jpeg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/D42048A2-6AC0-4F06-BD9D-8F1881B6872B_1_105_c-420x315.jpeg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/03\/D42048A2-6AC0-4F06-BD9D-8F1881B6872B_1_105_c-768x576.jpeg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p>presque \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du village&nbsp;:\nen venant de L. tourner \u00e0 gauche direction la plage, s\u2019engager dans l\u2019\u00e9troite\nruelle, bascule brusque \u00e0 b\u00e2bord. Aucune visibilit\u00e9 \u2013 rouler prudemment ! &#8211; On\nentrevoit alors par la vitre c\u00f4t\u00e9 passager, (juste avant de d\u00e9bouler sur la\npetite place dissimul\u00e9e derri\u00e8re les fa\u00e7ades trapues), \u00e0 travers la grille d\u2019un\nvieux portail rouill\u00e9 et d\u00e9pit\u00e9, derri\u00e8re le mur d\u2019\u00e9pais granit sombre \u00e0 jamais\nfrott\u00e9 de ciel, de pluie, et de cr\u00e9puscule, une vieille salle de r\u00e9ception allong\u00e9e\net basse. La pancarte en surplomb l\u2019affiche en grosses lettres d\u2019un bleu marial\nsur fond d\u00e9color\u00e9 &#8212; vaguement c\u00e9r\u00e9monieuses, doubl\u00e9es d\u2019un fin liser\u00e9 d\u2019une\ncouleur autrefois plus fonc\u00e9e, laquelle maintenant &#8212; va savoir&nbsp;? &#8212; (Des\ncaract\u00e8res qui auront tent\u00e9 en leur premi\u00e8re fra\u00eecheur le rond de jambe, mais\nsans la vraie pr\u00e9tention, plut\u00f4t \u00e0 te poser la main sur l\u2019\u00e9paule&nbsp;:&nbsp; allez&nbsp;! &#8212; tu viens boire un coup&nbsp;?)&nbsp;:\nc\u2019est \u00ab&nbsp;chez Jean Lou&nbsp;\u00bb&nbsp;! \u2013 Sous le nom, empil\u00e9s, les rituels\nfamiliaux et leurs banquets&nbsp;: bapt\u00eames, communions, noces (aucune mention\npour les enterrements mais forc\u00e9ment \u00e9tape apr\u00e8s \u00e9tape on se doute \u2026) La\npeinture blanche des fen\u00eatres est \u00e9caill\u00e9e et balafr\u00e9e de griffures et plaques\ngris\u00e2tres. Un bail que les sorties de l\u2019\u00e9glise massive en face, devenues\nparcimonieuses et indiff\u00e9rentes aux monuments aux morts des deux grandes\nguerres (\u00e9rig\u00e9s juste \u00e0 droite du porche sombre, devant l\u2019enceinte en pierres\ntaill\u00e9es encerclant le semis de croix du cimeti\u00e8re)&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 le soldat casqu\u00e9\net verdi, en capote et fusil \u00e0 ba\u00efonnette, fig\u00e9 en plein \u00e9lan, gueule ouverte derri\u00e8re\nun cri tout aussi immobile, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 la plaque de marbre rose brillant et\nmouchet\u00e9 de noir, croix de lorraine dor\u00e9e, liste des noms, aux enfants de S.\nmorts pour la patrie &#8212; \u00e0 ce qu\u2019on dit -), bien longtemps donc qu\u2019elles n\u2019\u00e9chouent\nplus dans la salle de restaurant apr\u00e8s escale prolong\u00e9e dans le petit bistrot.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est toi qui as sugg\u00e9r\u00e9 de lui\nrendre visite \u2013 tu as ajout\u00e9 que \u00e7a lui ferait plaisir de me revoir \u2013 c\u2019est peut-\u00eatre\nce qu\u2019il a dit quand tu lui as pr\u00e9cis\u00e9 que nous venions passer le week-end avec\nCarol. Tu as ajout\u00e9 qu\u2019il avait depuis peu d\u00e9cid\u00e9 de vendre le caf\u00e9&nbsp;:\n49000 euros, les prix d\u2019ici&nbsp;! \u2013 Un beau-fr\u00e8re r\u00e9cemment d\u00e9c\u00e9d\u00e9 &#8212; \u00e7a lui a\ngerm\u00e9 une id\u00e9e de retraite avant que \u2026 Tu as rapport\u00e9 en riant ce commentaire\nd\u2019un commer\u00e7ant en bi\u00e8res vins et spiritueux de la ville d\u2019\u00e0-c\u00f4t\u00e9&nbsp;: <em>ah\nmais Jean Lou c\u2019est pas un caf\u00e9 qu\u2019il tient<\/em>&nbsp;! <em>c\u2019est une institution<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;C\u2019est un soir d\u2019hiver (il fait sombre et\ntemp\u00eate, la deuxi\u00e8me en peu de temps, m\u00eame les gens d\u2019ici grommellent que \u00e7a\ncommence \u00e0 faire). Pas de pluie tout de suite, le temps de traverser en vingt\npas apr\u00e8s avoir \u00e9vit\u00e9 les flaques glauques du parking en gore. Le vent brasse\ntout ce qu\u2019il veut en bourrasques de noir et de frisquet, il a r\u00e9ussi \u00e0 en\npousser et badigeonner partout entre les murs du troquet&nbsp;: pass\u00e9\nl\u2019encadrement de grosses pierres et la porte \u00e9troite, rouge brique, petits\ncarreaux, c\u2019est comme se couler dans un obscur frisson froid de draps humides.\n\u00c0 gauche en l\u00e9ger surplomb d\u2019une demi-marche une minuscule salle faiblement\n\u00e9clair\u00e9e, vide. Deux ou trois tables, les verres ballon \u00e0 l\u2019envers sur les\nnappes papier&nbsp;; en face de l\u2019entr\u00e9e l\u2019escalier en bois fonc\u00e9 grimpe en\ncraquant \u00e0, tu pr\u00e9cises, <em>un petit bout d\u2019appartement<\/em>. \u00c0 droite le\ncomptoir et ses hauts tabourets de bar. Derri\u00e8re les trois poign\u00e9es en\nporcelaine des tireuses \u00e0 bi\u00e8re une amorce de couloir tronqu\u00e9, d\u00e9bouche sur une\npi\u00e8ce faiblement \u00e9clair\u00e9e, tons de gris, des machines chrom\u00e9es (four&nbsp;?\nlave-vaisselle&nbsp;? Un grand \u00e9vier). Le comptoir tourne ensuite \u00e0 angle droit\nen longeant le mur couvert de photos noir et blanc et de vieilles affichettes\npublicitaires. Dans l\u2019\u00e9pais du silence on se juche sur nos tabourets&nbsp;: tu t\u2019adosses\ncontre le mur en resserrant les pans de ta veste, Carol essaie de distinguer\nune pr\u00e9sence humaine en se tordant le cou en direction de la cuisine. J\u2019ai mal\nau dos et je reste debout, les coudes plant\u00e9s en compas sur le comptoir, le\nvisage coinc\u00e9 entre les mains. <em>Installez-vous je pr\u00e9pare mes patates<\/em>&nbsp;!\nLa silhouette bleue, costaude, de dos, sans se retourner passe et repasse\ndevant les machines chrom\u00e9es, se fond dans les bruits m\u00e9talliques de casseroles\nentrechoqu\u00e9es. \u00c7a dure encore un bon moment. Hiss\u00e9s sur nos tabourets on attend,\non parle \u00e0 voix tamis\u00e9e, comme dans les biblioth\u00e8ques, on ne saurait m\u00eame pas\ndire pourquoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous surplombe derri\u00e8re le\ncomptoir, son ombre imposante t\u00e9l\u00e9port\u00e9e en silence. La soixantaine costaude, cheveux\nrares et blancs, esquisse de barbe du matin ou de la veille, yeux d\u00e9lav\u00e9s et\nvifs, visage plein. Puissant. D\u2019un coup je le prends de face comme un phare surgissant\nderri\u00e8re son col de vagues moussues. <em>Alors \u00e7a y est, t\u2019es \u00e0 la\nretraite&nbsp;? <\/em>Il fait partie de ceux qui chamboulent le temps, le\nr\u00e9duisent en miettes &#8211; 10 ans pareil qu\u2019hier&nbsp;! \u00c7a nous embringue sur les\nfins, son beauf qui avait retap\u00e9 un manoir du c\u00f4t\u00e9 de Quimper mais <em>c\u2019est\nimpossible \u00e0 chauffer ces b\u00e2tisses,<\/em> a tout vendu pour revenir dans le coin <em>et\npuis voil\u00e0 &#8212; <\/em>et comme un manoir en appelle un autre en gigogne il ressort les\nhistoires \u00e0 tiroir des hobereaux du coin, ceux qui ont transform\u00e9 en leur temps\nleurs demeures en h\u00f4tels pour recevoir les parisiens. Tiens, celle-l\u00e0 du c\u00f4t\u00e9\nde Tr\u00e9beurden&nbsp;! &#8212; bien avant que ce soit Perros qui ait la cote, <em>elle\n\u00e9tait incapable de g\u00e9rer la vieille<\/em>, <em>pour beaucoup<\/em> <em>c\u2019\u00e9tait de\nl\u2019h\u00e9ritage,<\/em> <em>tu comprends&nbsp;! <\/em>Il laisse en suspens une bulle ou\ndeux de silence, pose ses larges mains bien \u00e0 plat sur le comptoir, balance le\ncoup d\u2019\u0153il circulaire dans les recoins d\u2019ombre, reprend&nbsp;: &nbsp;&nbsp;<em>\u00e0\nl\u2019\u00e9poque de Furiani tu te souviens Furiani&nbsp;? &#8212; les autorit\u00e9s ont d\u00e9cid\u00e9\nd\u2019inspecter tous les lieux qui recevaient du public comme on fait apr\u00e8s les accidents&nbsp;!\nQuand ils sont venus v\u00e9rifier elle comprenait rien de rien \u00e0 ce qu\u2019ils\nvoulaient, elle a sorti le registre l\u2019a pos\u00e9 sur le comptoir devant eux et elle\nleur a dit mais c\u2019est qui ce Furiani d\u2019abord, j\u2019ai jamais re\u00e7u de Furiani ici\nmoi&nbsp;! <\/em>&nbsp;Il part d\u2019un \u00e9clat de\nrire \u00e0 cisailler la p\u00e9nombre et d\u2019un coup le bar chaloupe et p\u00e9tille. Q<em>u\u2019est\n&#8211; ce que vous buvez&nbsp;? <\/em>Je lui demande ce qu\u2019il va prendre avec nous.Il propose une bouteille de brune &#8212; <em>pas loin d\u2019ici regarde<\/em> (doigt\npoint\u00e9 sur l\u2019\u00e9tiquette), <em>je taperai dedans<\/em>, ilnous fait toucher\nla bouteille sortie du frigo, <em>qu\u2019est-ce que t\u2019en penses&nbsp;?<\/em> d\u00e9cide\nqu\u2019elle est trop froide, en extrait une seconde de sous le comptoir, poursuit\nses histoires, oublie son \u00e9valuation thermique, remplit cinq verres de la\npremi\u00e8re. Il encha\u00eene sur quelques friqu\u00e9s du coin, demande au frangin s\u2019il se\nsouvient de la Mouette (l\u00e9g\u00e8re claudication caract\u00e9ristique \u2026), Fran\u00e7ois hoche\nun acquiescement amus\u00e9 tandis que dans ses yeux troubl\u00e9s un fant\u00f4me titube\u2026 Jean\nLou est lanc\u00e9, le bar bruit doucement de fant\u00f4mes et de souvenirs. L\u00e0 <em>tu\nvois c\u2019est Marzin&nbsp;!&#8211;<\/em> <em>il \u00e9tait<\/em>&nbsp;<em>tout petit 1m 50 je\ndirais&nbsp;\u00bb <\/em>et sur la photo noir et blanc tir\u00e9 du bouquin des c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s entrepos\u00e9es\nsur l\u2019\u00e9tag\u00e8re on voit bien en effet qu\u2019il est rase-motte, surtout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de de\nGaulle. Il avait pari\u00e9 de pisser dans la poche d\u2019un gendarme invit\u00e9 \u00e0 une\nc\u00e9r\u00e9monie du coin avec les huiles, alors il l\u2019a fait boire jusqu\u2019\u00e0&#8230; Jean Lou\ns\u2019\u00e9clipse, revient avec des amuse-gueule, olives, tranches de saucisson, chips,\nva servir deux clients rentr\u00e9s apr\u00e8s nous. Ils sont venus nous serrer la main\navant de prendre place au comptoir, ils le font tous ici. Apr\u00e8s vient l\u2019histoire\nde l\u2019autre, alcoolique fini, p\u00e9t\u00e9 de thune mais qui \u00e9tait sous tutelle, et\ncomment \u00e0 quelques-uns ils lui avaient pr\u00eat\u00e9 du fric pour qu\u2019il aille voir\nBaruk \u00e0 St Anne&nbsp;: <em>tu le connais Baruk toi qui es de la partie&nbsp;?\npour qu\u2019il fasse lever la tutelle&nbsp;! Mais voil\u00e0 \u00e0 Paris il a voulu en\nprofiter, mener la vie, aller voir des putes, boire des canons. Il a lou\u00e9 une\nvoiture, on l\u2019a retrouv\u00e9 endormi dans un foss\u00e9&nbsp;; du coup c\u2019est les flics\nqui l\u2019ont emmen\u00e9 \u00e0 St Anne\u2026 Pour la tutelle c\u2019\u00e9tait foir\u00e9&nbsp;! <\/em>Jean Lou\ntrace un cercle magique du bout du doigt, au-dessus des verres, <em>vous\nreprenez&nbsp;? <\/em>Et puis l\u2019autre encore qui roulait dans une Simca horizon, <em>elle\ntenait avec des sandows <\/em>et qui trimballait son pognon dans un sac\nplastique. Un jour il a invit\u00e9 Jean Lou chez lui, lui a offert le champagne <em>ti\u00e8de\ntu parles si j\u2019en voulais de son champagne<\/em> <em>il m\u2019a demand\u00e9 de laver deux\nverres en disant<\/em> <em>apr\u00e8s tout c\u2019est bien votre m\u00e9tier<\/em>&nbsp;! T<em>\u2019aurais\nvu le bordel dans la maison, je m\u2019en rappelle c\u2019\u00e9taient ces vieux robinets tout\nrond<\/em> (il les tourne dans l\u2019air vide derri\u00e8re le comptoir transform\u00e9 en\n\u00e9vier).<\/p>\n\n\n\n<p><em>Bon faut que j\u2019aille fermer\nles volets&nbsp;! <\/em>Fa\u00e7on de dire qu\u2019il va fermer <em>alors au-revoir c\u2019\u00e9tait\nbien de se retrouver,<\/em> affaire \u00e0 remettre et <em>bonne soir\u00e9e oui bonne\nsoir\u00e9e<\/em>. Dehors la nuit crachine.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis le bar est ferm\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 forc\u00e9e des \u00e9v\u00e8nements ainsi de plus en plus nomm\u00e9s, \u00e0 cause des mots qui contaminent et donc d\u00e9cret du gouvernement. Jean Lou s\u2019est remis tout seul aux fourneaux, pr\u00e9pare des plats \u00e0 emporter. Il d\u00e9prime un peu tu dis. Tu lui retapes son vieil ordi poussif, et \u00e7a occupe un peu tes soir\u00e9es.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>presque \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du village&nbsp;: en venant de L. tourner \u00e0 gauche direction la plage, s\u2019engager dans l\u2019\u00e9troite ruelle, bascule brusque \u00e0 b\u00e2bord. 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