{"id":26947,"date":"2020-03-31T17:37:59","date_gmt":"2020-03-31T15:37:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=26947"},"modified":"2020-03-31T17:39:38","modified_gmt":"2020-03-31T15:39:38","slug":"croquis-4","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/croquis-4\/","title":{"rendered":"Croquis #4"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Comme un go\u00fbt de fin de soir\u00e9e, 1962<\/em> | Elle et Lui<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un couple assis, l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, sur un banc en bois d\u2019une autre \u00e9poque. Derri\u00e8re eux, un mur jauni par le temps. Elle, escarpins noirs, jambes crois\u00e9es, un manteau d\u00e9pos\u00e9 sur ses \u00e9paules et autour de son cou un collier doubl\u00e9 de grosses perles brunes. Lui, il a adopt\u00e9 le m\u00eame croisement de jambes, version masculine, et tient entre l\u2019index et le majeur de sa main droite une cigarette \u00e0 moiti\u00e9 consum\u00e9e. Costume trois pi\u00e8ces sombre, chemise blanche et cravate noire, se d\u00e9gage de lui une \u00e9l\u00e9gance naturelle. Son regard intense \u00e0 elle plong\u00e9 dans ses yeux \u00e0 lui. Elle tient entre ses mains serr\u00e9es telle une promesse, celle de son compagnon. Qui a pris cette photo qui m\u2019offre un moment d\u2019intimit\u00e9 que j\u2019ai la sensation de leur voler Un instant suspendu au temps que j\u2019aurais tellement aim\u00e9 capter. Qui a su immortaliser ce moment de gr\u00e2ce o\u00f9 deux \u00eatres communiquent et se comprennent par la seule intensit\u00e9 d\u2019un regard&nbsp;? Ici, tout est dit ou semble l\u2019\u00eatre. C\u2019est le d\u00e9but d\u2019une histoire. Une histoire simple, pudique et prometteuse qui se profile. Elle s\u2019\u00e9talerait sur une douzaine d\u2019ann\u00e9es seulement et s\u2019ach\u00e8verait par une douloureuse rupture. De celles qui se parent de la couleur du d\u00e9sespoir. De celles qui sont irr\u00e9m\u00e9diables, d\u00e9finitives. De celles qui arrachent \u00e0 la vie. Il ne reste de ce couple majestueux qu\u2019une trace d\u00e9licate d\u2019un instant fig\u00e9 dans le temps, une photo en noir et blanc conserv\u00e9e dans une bo\u00eete envahie d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8res souvenirs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Casablanca, 1963<\/em> | L\u2019homme qui marche<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le pas est franc, soutenu. La rue presque d\u00e9serte \u00e0 cette heure avanc\u00e9e o\u00f9 la chaleur suinte sur les persiennes ferm\u00e9es. Lunettes noires style aviateur pos\u00e9es sur un nez droit et fin, la moustache fr\u00e9missante au-dessus d\u2019une bouche gourmande. L\u2019homme est distingu\u00e9. De sa silhouette un tantinet d\u00e9contract\u00e9e se d\u00e9gage une justesse de go\u00fbt. Chemise fonc\u00e9e, col d\u00e9boutonn\u00e9 et manches soigneusement remont\u00e9es. Pantalon \u00e0 pince pied de poule \u00e0 la mode, ceinture haute et bas resserr\u00e9s. Chaussures de ville noires, bouts pointus. Il descend l\u2019avenue de son quartier en longeant un bloc de r\u00e9sidences dont les murs blanchis \u00e0 la chaux renvoient une lumi\u00e8re vive et contrast\u00e9e. Le trottoir en b\u00e9ton, macul\u00e9 de t\u00e2ches, d\u00e9note avec l\u2019\u00e9l\u00e9gante aisance de sa d\u00e9marche.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Casablanca, hiver 63<\/em> | Celle qui pose<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle n\u2019avait pas envie. Il insiste, renouvelle sa demande. Elle ne souhaite pas le d\u00e9cevoir. Le ciel est bas, gris, un vent salin souffle sur les herbes hautes qui retiennent la dune. C\u2019est le dernier clich\u00e9 de la pellicule Kodak noir et blanc. Un temps d\u2019arr\u00eat et c\u2019est dans la bo\u00eete. Elle l\u00e8ve les yeux au ciel, esquisse un sourire. Plus tard, au d\u00e9veloppement, il notera une l\u00e9g\u00e8re surexposition \u00e0 gauche de la photo. La lumi\u00e8re s\u2019\u00e9tait engouffr\u00e9e et avait mordu le rebord du n\u00e9gatif. Il la gardera malgr\u00e9 tout. Son sourire \u00e0 elle est las, ses yeux noirs un soup\u00e7on moqueurs. Elle se tient de trois quarts dans sa robe claire toute simple qui lui caresse le dessus du genou. Au bout de sa main droite, soustraite \u00e0 la vue, pend un sac en toile. Elle porte \u00e0 son poignet gauche une montre ronde de petite taille, au bracelet fonc\u00e9. Ses bras sont d\u00e9nud\u00e9s, son d\u00e9collet\u00e9 sage. Mais en regardant de plus pr\u00e8s la photo, elle d\u00e9voile une exquise protub\u00e9rance qui laisse pr\u00e9sager un heureux \u00e9v\u00e9nement. Ce qui donne tout son sens \u00e0 son insistance \u00e0 lui pour inscrire dans leur histoire commune ce moment d\u00e9licieux o\u00f9 l\u2019attente se d\u00e9cline avec d\u00e9sir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Montauban, 1914<\/em> | Auguste<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019est encore un jeune homme, il n\u2019a pas trente ans et ses bras viennent tout juste de d\u00e9couvrir les courbes miniatures de son dernier n\u00e9. C\u2019est une fille. \u00c0 la maison, les deux a\u00een\u00e9s attendent le retour de leur m\u00e8re. Puis ao\u00fbt 14. Les moissons se terminent dans les campagnes et dans la chaleur de l\u2019\u00e9t\u00e9 le spectre de la guerre se dessine\u00a0: l\u2019appel de la mobilisation se d\u00e9ploie dans toute la France. Auguste va bient\u00f4t partir et laisser derri\u00e8re lui sa famille, sa femme, son fils et ses deux filles. Alors juste avant la s\u00e9paration, la photo en tenue d\u2019uniforme prend du sens. C\u2019est en studio, devant un d\u00e9cor fictif r\u00e9v\u00e9lant un int\u00e9rieur opulent, qu\u2019il va \u00eatre photographi\u00e9. Sa tenue est sobre, tous les accessoires militaires ne sont pas pr\u00e9sents, mais elle est suffisamment explicite pour laisser pr\u00e9sager que peut-\u00eatre ce pourrait \u00eatre le dernier clich\u00e9 de son existence. Il \u00e9carte de sa r\u00e9flexion cette id\u00e9e d\u00e9plac\u00e9e et joue le jeu en posant pour la post\u00e9rit\u00e9. Il y met tout son c\u0153ur. Impose sa pudique pr\u00e9sence en portant son regard au-del\u00e0 des murs du studio. Il se projette d\u00e9j\u00e0 dans un avenir plein de promesses, annonciateur d\u2019une guerre \u00e9clair. Il \u00e9carte les incertitudes. Il s\u2019imagine revenir aupr\u00e8s des siens. Il enfouit  au plus profond de son \u00eatre les id\u00e9es sombres, destructrices, de peur qu\u2019elles empoisonnent le d\u00e9part si proche maintenant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Comme un go\u00fbt de fin de soir\u00e9e, 1962 | Elle et Lui Un couple assis, l\u2019un \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019autre, sur un banc en bois d\u2019une autre \u00e9poque. Derri\u00e8re eux, un mur jauni par le temps. Elle, escarpins noirs, jambes crois\u00e9es, un manteau d\u00e9pos\u00e9 sur ses \u00e9paules et autour de son cou un collier doubl\u00e9 de grosses perles brunes. 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