{"id":27160,"date":"2020-04-08T18:42:53","date_gmt":"2020-04-08T16:42:53","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27160"},"modified":"2020-04-08T18:42:54","modified_gmt":"2020-04-08T16:42:54","slug":"et-presque-dix-ans-plus-tard","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/et-presque-dix-ans-plus-tard\/","title":{"rendered":"Et presque dix ans plus tard"},"content":{"rendered":"\n<p>&#8230;et presque dix ans plus tard, toutes y pensent s\u00fbrement un peu, se souviennent que justement, c&rsquo;\u00e9tait bien peu de s\u2019arr\u00eater \u00e0 douze mais\u00a0: elle n\u2019est plus, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, est morte, voil\u00e0 l\u2019enfance s&rsquo;arr\u00eate et en plusieurs morceaux, leurs doigts jamais ne rassembleront la s\u00e9paration d\u00e9j\u00e0 en amont\u00a0; \u00ab\u00a0vous vous vivez les filles\u00a0et vous devez vivre pour elle \u00bb, interdits leurs yeux se croisent, muettes, elles ont tr\u00e8s bien compris, se regardent interdites, depuis longtemps la mort leur a \u00e9t\u00e9 expliqu\u00e9e mais lorsqu\u2019elles comptent sur leurs doigts c\u2019est seulement douze, douze ann\u00e9es de v\u00e9cu, douze ans c\u2019est bien peu et elles ne peuvent se r\u00e9soudre \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019une d\u2019entre elles l\u2019ai fait, mourir \u00e0 seulement douze ans, c\u2019\u00e9tait la fille aux parents s\u00e9par\u00e9s jusqu\u2019au tombeau, de lune pleine sa face constell\u00e9e, d\u2019un geste elle en a divis\u00e9 la vie et \u00e0 en mourir sa voix douce s\u2019en est all\u00e9e au loin, ce qui recouvre est odieux, \u00e0 jamais leurs dents serr\u00e9es quand se fait entendre la chanson de la Rose ennemie\u00a0: ode \u00e0 l\u2019enfant mort, odieuse langue qui le permet et si brassent les m\u00eames phrases bateau, c\u2019est que les mots s\u2019\u00e9chappent et les trahissent, c\u2019est tellement plus simple de dire des mots vagues, ne pas avouer leur noyade\u00a0! elles ne s\u2019entendent plus, ne se parlent plus, elles ont perdues les degr\u00e9s d\u2019entente, dissolus sont les mots d\u2019autrui et les leurs grav\u00e9s en cicatrices tandis qu\u2019elles suffoquent leur grammaire comme pour la rejoindre, force le vent, les souvenirs, peut-\u00eatre aiment-elles la pluie, pluie alli\u00e9e car il faut bien pleurer \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie \u2013 joue le jeu des larmes et verse le tribut \u2013 la pluie elles se souviennent, les tributs r\u00e9els de sang, de larmes, non ceux des r\u00e9cits, oui les tributs de l\u2019enfance, plus tard, tout le long des nuits \u00e0 venir elles iront les verser dans les plis de leurs draps\u00a0; elles saigneront trop t\u00f4t d\u2019une lame qui d\u00e9chirent leurs peaux, l\u2019archet sur les veines en m\u00e9lodie-rage, la musique de la col\u00e8re r\u00e9sonnent en elles quand de la brume les font se perdre franchement leurs mains se sont ramollies et leurs corps sont mous et p\u00e2les, une caresse effrite et les cajoleries leur font horreur, d\u00e9j\u00e0 se sentir cadavres, ces cadavres qu\u2019elles regarderont plus tard \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et dans l\u2019indiff\u00e9rence puisqu\u2019elles ont rejet\u00e9es la peur de leurs propres corps, elles se sont perdues dans la mort, si jeunes, la brume se meurt\u2026les portes franchies, travers\u00e9es d\u2019un pas digne, furie en couleurs traverse les rang\u00e9es de l\u2019\u00e9glise, soit d\u2019un monde pervers \u00e0 un autre, peluche contre son c\u0153ur comme un laisser-passer, lutter contre son chagrin, le regard brouill\u00e9 de douleur la s\u0153ur de lait d\u2019un autre temps ne veut pas fl\u00e9chir, cette fois-ci on ne pourrait lui reprocher d\u2019\u00eatre une enfant, d\u00e9j\u00e0 elle porte le deuil de son pas droit, contr\u00f4l\u00e9, dur, une autre amie, elle aussi amput\u00e9e de la morte, choisira au contraire de se prendre les murs, de se bleuir et de cr\u00e9er son \u00e9quilibre car d\u00e9fier les lois de la gravit\u00e9, c\u2019est un peu braver la mort, surtout ne pas se fier au monde qui tue des m\u00f4mes sur les visages des vivants la mort se lit parfois, mais chez elle, chez la petite morte en devenir, on n\u2019a rien pu lire d\u2019autre que la vie et ses yeux dans le vide n\u2019\u00e9tait que r\u00eaveries de sa part, tous partant de l\u2019id\u00e9e que la mort est seulement une passag\u00e8re quand elle croise le chemin d\u2019une enfant, pourtant la mort prend bien ce qui lui plait sans d\u00e9tours et sans remords, sans m\u00eame laisser le temps, prouvant ses forces in\u00e9gal\u00e9es, in\u00e9gales demeurent les gamines aux corps bless\u00e9s qui cherchent \u00e0 imiter le sien et sur les lits raides, ils tomberont ces corps plus tard, des corps devenus adolescents, sous les yeux surpris des amant\u00b7e\u00b7s de passages elles s\u2019exercent \u00e0 la mort, la vie est tellement l\u00e0, jamais elles n\u2019y parviendront et puis jamais elles ne comprendront collectivement\u00a0: elles se sont condamn\u00e9es \u00e0 la torture solitaire, les intelligences en branle, tr\u00e8s peu pour elles, elles tombent alors seulement \u00e9vanouies, la mort ne les \u00e9lira que plus tard, leurs veines se sont gonfl\u00e9es de l\u2019immortalit\u00e9, les gestes des autres n\u2019\u00e9galeront ni leur passion, ni leurs exc\u00e8s de rage en elles, elles doivent les conserver, c\u2019est chaque jour un nouveau chagrin, quand elles croisent une enfant sage elles doivent dompter leurs craintes\u00a0de revivre la mort incompr\u00e9hensible : leurs sangs s\u2019agitent, ces filles-l\u00e0, des for\u00eats englouties et liqu\u00e9fi\u00e9es de toute part se noient, vomissent, pleurent des larmes de plaisir pour les autres, ces corps qui ne leur appartiennent que si peu, se laissent aller \u00e0 la m\u00e9lancolie, ce corps qui ne bouge plus, qui est tomb\u00e9 dans l\u2019\u00e9vanouissement juv\u00e9nile, empli de gr\u00e2ce, \u00ab\u00a0c\u2019est moi\u00a0!\u00a0\u00bb pensent-elles, soulag\u00e9es de faire rena\u00eetre l\u2019amie disparue le temps d\u2019une chute de chairs, sans oser l\u2019avouer, elles fuient la m\u00e9diocrit\u00e9 des autres, de celles et ceux qui n\u2019ont pas connus l\u2019absurde comme elles et dans le refuge familier du silence, oui, silence vivant marque les peaux d\u2019une m\u00e9moire si impossible, vie, c\u2019est la vie qui semblait ne pas vouloir d\u2019elles, c\u2019est elle qui leur \u00e9chappe, cette vie qui les laissent volontiers tomber dans le pass\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 leur futur se barre d\u2019un trait sombre comme si l\u2019instant pr\u00e9sent n\u2019\u00e9tait jamais le leur\u2026 peut-\u00eatre que leur m\u00e9fiance, toujours en \u00e9veil vient justement de cette m\u00e9moire que les corps ont gard\u00e9s, et z\u00e9br\u00e9es de lignes de sang, \u00ab\u00a0m\u00e9fiance\u00a0\u00bb, pensent les autres, \u00ab\u00a0m\u00e9fiance pour ces corps qui se d\u00e9chirent seuls de celles qui ne suivent pas les courbes\u00a0\u00bb, courbes dict\u00e9es par la norme mod\u00e8le, non leurs corps \u00e0 elles sont des corps contraires, ils ont prit en passion un soi de sang faute de larmes, elles ont eu peur de ces transformations de l\u2019int\u00e9rieur trop t\u00f4t, le reste n\u2019a pas suivi\u00a0: c\u2019est toujours trop t\u00f4t ou alors trop tard, toujours des probl\u00e8mes de rythme qui les angoissent\u2026 la figure aux traits de poup\u00e9e s\u2019est fissur\u00e9 et les autres perdent une \u00e0 une leurs masques, sur chacune d\u2019entre elle, entre les actes, p\u00e8se le souvenir qu\u2019elles se sont acharn\u00e9es de tout c\u0153ur \u00e0 refouler, seulement le poids du deuil n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 scind\u00e9 et partag\u00e9, poids de m\u00e9moire les noies, les englouties, leur seule bou\u00e9e, c\u2019est le mensonge, en com\u00e9diennes invisibles elles \u00e9voluent dans le d\u00e9cor, oubliant la majorit\u00e9 du temps leurs textes de la vie refusant cette vie d\u2019ailleurs\u2026 et chacune d\u2019entre elle a pu y aller dans la chambre vide sans propri\u00e9taire fixe, chambre mentale o\u00f9, tapie dans leurs lits, elles observent le coin ou l\u2019amie s\u2019est \u00e9teinte, o\u00f9 il n\u2019y avait pas le silence de rigueur mais seule la rumeur au loin, famili\u00e8re, demeure le sourire doux sur la face lunaire\u00a0; sont-elles en train de r\u00eaver, vivent-elles un drame dont on ne se rel\u00e8ve pas\u00a0? elles sont surprises, la visite nocturne de leur amie, six pieds sous terre, se fait sans aucune raison, sans faire l\u2019affront n\u00e9cessaire de d\u00e9voiler son agonie\u2026 il n\u2019y a rien \u00e0 esp\u00e9rer de plus, l\u2019enfance s\u2019est compliqu\u00e9e d\u2019amiti\u00e9s dures, une col\u00e8re incompr\u00e9hensible, de mauvais sentiments et le soutien \u00e9trange qu\u2019elles s\u2019apportent sans jamais dire que la petite morte leur manque, manque les parents aussi, manquent non les bras tendus pour consoler de la perte mais les mains qui pourraient d\u00e9lier le foulard autour de son cou avant qu\u2019il ne soit trop tard, mais son reflet s\u2019est annul\u00e9 depuis longtemps et elles ont beau scruter le miroir, esp\u00e9rant y tromper une chim\u00e8re \u2013 si ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un r\u00eave\u00a0? \u2013 glisse sans espoir la r\u00e9alit\u00e9 de leurs visages o\u00f9 s\u2019agite le souvenir d\u2019une enfant pi\u00e9g\u00e9e par un jeu dont les r\u00e8gles n\u2019ont de r\u00e9compense que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, et l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 a le reflet de la mort.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#8230;et presque dix ans plus tard, toutes y pensent s\u00fbrement un peu, se souviennent que justement, c&rsquo;\u00e9tait bien peu de s\u2019arr\u00eater \u00e0 douze mais\u00a0: elle n\u2019est plus, est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e, est morte, voil\u00e0 l\u2019enfance 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