{"id":27191,"date":"2020-04-10T10:59:45","date_gmt":"2020-04-10T08:59:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27191"},"modified":"2020-04-13T21:32:48","modified_gmt":"2020-04-13T19:32:48","slug":"parfois-le-dimanche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/parfois-le-dimanche\/","title":{"rendered":"parfois le dimanche"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"736\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/4ADB0FB9-7441-4BB9-BC7C-A320EF1696D0-1024x736.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-27192\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/4ADB0FB9-7441-4BB9-BC7C-A320EF1696D0-1024x736.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/4ADB0FB9-7441-4BB9-BC7C-A320EF1696D0-420x302.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/4ADB0FB9-7441-4BB9-BC7C-A320EF1696D0-768x552.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/4ADB0FB9-7441-4BB9-BC7C-A320EF1696D0-1536x1103.png 1536w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/4ADB0FB9-7441-4BB9-BC7C-A320EF1696D0.png 1694w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption>Canaghia, fin des ann\u00e9es 60, photogramme <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois le dimanche nous montons au village, comme le font les Bastiais. Pour nous qui sommes arriv\u00e9s \u00e0 Bastia depuis seulement&nbsp;quelques mois, il serait inconcevable de ne pas se plier au rituel auquel Pierrot met un point d&rsquo;honneur, peut-\u00eatre parce que de la fratrie elle est la seule \u00e0 \u00eatre n\u00e9e sur le continent, d\u00e9sormais la fille du village c&rsquo;est elle, un statut pr\u00e9cieux acquis au fil des \u00e9t\u00e9s qu&rsquo;elle y a pass\u00e9 depuis l&rsquo;enfance, \u00e0 y porter la s\u00e9r\u00e9nade, \u00e0 y danser sur les places, \u00e0 y enj\u00f4ler les petites vieilles. \u00c0 midi nous sommes tous sur le pont, Jacques sifflote entre ses dents et secoue l\u00e9g\u00e8rement le trousseau de clefs entre ses mains longues pour signifier l&rsquo;heure du d\u00e9part, mais Pierrot n&rsquo;est pas tout \u00e0 fait pr\u00eate, elle le serait qu&rsquo;elle trouverait encore au dernier moment un pr\u00e9texte \u00e0 nous mettre en retard.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors nous montons dans la CX Pallas beige, une aubaine d&rsquo;avoir pu acheter cette voiture avant de quitter le Cotentin, pourtant&nbsp;la couleur de la carrosserie me donne d\u00e9j\u00e0 la naus\u00e9e. \u00c0 peine nous sortons de la ville, traversant la laideur de la zone industrielle, que Pierrot allume sa premi\u00e8re Stuyvesant, \u00e7a va \u00eatre long. Durant le trajet elle ne manque pas de nous rappeler que la maison o\u00f9 vit tata&nbsp;F\u00e9e c\u2019est un peu la n\u00f4tre, m\u00eame si notre grand-m\u00e8re Pauline a \u00e9t\u00e9 spoli\u00e9e, m\u00eame si par orgueil elle n&rsquo;a jamais r\u00e9clam\u00e9 son d\u00fb, \u00e7a ne nous emp\u00eache pas d&rsquo;aller visiter F\u00e9licit\u00e9, et qu&rsquo;on a le droit de l&rsquo;aimer bien, parce qu&rsquo;elle est le dernier lien avec le village, notre village.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je tiens bon jusqu&rsquo;au pont qui enjambe le Golo \u00e0 Barchetta, puis c&rsquo;est la mont\u00e9e du Castellare, le d\u00e9but du calvaire, la route \u00e9troite \u00e0 travers le haut maquis, le vide, le vertige, le bourdonnement dans les oreilles, les virages encha\u00een\u00e9s, il y en a deux terribles en \u00e9pingle \u00e0 cheveux qui donnent des sueurs froides \u2014 serre les dents, ferme les yeux, chante dans ta t\u00eate \u2014 enfin les ch\u00e2taigniers, enfin la fontaine, j&rsquo;ai le droit de descendre de l&rsquo;auto, jambes molles, naus\u00e9e, j&rsquo;avale de grandes bouff\u00e9es d&rsquo;air, jusqu&rsquo;\u00e0 m&rsquo;\u00e9tourdir l\u00e9g\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En \u00e9poussetant son tablier enfarin\u00e9, tata F\u00e9e ne peut s&#8217;emp\u00eacher de le dire, elle est bien p\u00e2lotte la petite, je me demande encore aujourd&rsquo;hui comment elle pouvait s&rsquo;en rendre compte dans la p\u00e9nombre de la cuisine \u00e9clair\u00e9e de la seule petite fen\u00eatre qui donne sur le verger et de la lueur du feu qui se refl\u00e8te sur les ustensiles qui recouvrent les murs. D\u00e9j\u00e0 je me sens mieux, r\u00e9confort\u00e9e par l&rsquo;odeur de bois br\u00fbl\u00e9, ou d&rsquo;herbes en sauce, ou de <em>prisuttu<\/em>, ou de polenta \u00e0 la farine de ch\u00e2taigne qui repose dans son torchon immacul\u00e9 au coin de la chemin\u00e9e. Tata F\u00e9e \u00e9tale de vieux journaux sur les tommettes au pied de la cuisini\u00e8re, puis jette les petites cuill\u00e8res de p\u00e2te \u00e0 beignets dans la haute po\u00eale de fonte brune tout en devisant avec Pierrot, comme j&rsquo;ai mauvaise mine je suis autoris\u00e9e \u00e0 manger un <em>bugliticce<\/em> avant le repas, c&rsquo;est gras et doux, r\u00e9confortant. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner nous traversons la ruelle pour profiter de la vue depuis le jardin du cousin Fran\u00e7ois, un petit plateau herbu clos d&rsquo;une haie d&rsquo;arbustes \u00e9pais ouverte au levant, une brume l\u00e9g\u00e8re flotte au dessus des vallons, on devine la mer floue au lointain.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vient l&rsquo;heure des visites, chez Liline ou Mimi de la fontaine \u2014 celle qui me pince les joues du bout des ongles en riant. Le temps ralenti, les conversations qui r\u00e9veillent le pass\u00e9, les morts qui se m\u00ealent aux vivants, une parent\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e qui se r\u00e9v\u00e8le, Jacques qui fume en plissant l\u00e9g\u00e8rement les yeux, le caf\u00e9 refroidi au fond des verres, les carabines sur les murs comme des troph\u00e9es, je retiens des b\u00e2illements d&rsquo;ennui, peut-\u00eatre de fatigue, je d\u00e9tache parfois un petit sourire \u00e0 l&rsquo;adresse de Liline dont je devine la bienveillance, Jacques vous prendrez bien un petit muscat ? Quand nous les quittons le soleil est d\u00e9j\u00e0 bas, qui nimbe les fa\u00e7ades aust\u00e8res du village de lueurs dor\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dehors la fra\u00eecheur sonne le d\u00e9part, nous quittons le village silencieux, les volets clos, les ch\u00e2taigniers bleus dans le ciel net, sur la route les appels de phares cis\u00e8lent le maquis en dentelles noires qui dansent, la voix grave de Pierrot nous berce qui dresse le bilan satisfait de ce dimanche au village. Avant que le sommeil me gagne, du bas de la vall\u00e9e j&rsquo;aper\u00e7ois les lumi\u00e8res du hameau qui tremblent dans la nuit tomb\u00e9e comme des feux minuscules.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parfois le dimanche nous montons au village, comme le font les Bastiais. 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