{"id":2720,"date":"2019-06-25T18:40:41","date_gmt":"2019-06-25T16:40:41","guid":{"rendered":"http:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=2720"},"modified":"2019-06-26T12:17:47","modified_gmt":"2019-06-26T10:17:47","slug":"proposition-1_les-sols-se-derobent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/proposition-1_les-sols-se-derobent\/","title":{"rendered":"Contribution 1_Les sols se d\u00e9robent"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle est dans l&rsquo;oubli complet des sols de sa vie comme s&rsquo;il ne restait rien soudain des fondements, soubassements, assises, ultime pr\u00e9figuration des degr\u00e9s \u00e0 gravir &#8211; sous-sol, entresol, ascenseur, \u00e9tages &#8211; tout ce qui lui aurait permis de marcher, d&rsquo;assurer son pas et d&rsquo;avancer, aucun tapis, ni parquet, ni carrelage qui aurait \u00e9maill\u00e9 son enfance ne remonte \u00e0 la surface, comme si les sols se d\u00e9robaient d\u00e9finitivement \u00e0 sa m\u00e9moire. Et, \u00e0 peine imagine-t-elle poser son pied sur un tapis de mousse \u00e9paisse et verte \u00e0 l&rsquo;aspect de velours que l&rsquo;espace ressuscit\u00e9 d&rsquo;une chambre grise brouille l&rsquo;image premi\u00e8re de verdure, l&rsquo;obligeant \u00e0 se d\u00e9placer d&rsquo;un espace (le sous-bois) \u00e0 l&rsquo;autre (la chambre). Alors qu&rsquo;elle imagine son pied s&rsquo;enfoncer dans la mousse fra\u00eeche d&rsquo;un sous-bois, mousse parsem\u00e9e par endroits de touffes d&rsquo;herbe verte et lisse dont elle faisait des tresses quand elle \u00e9tait enfant, les s\u00e9parations d&rsquo;herbe glissant l\u00e2chement entre ses doigts tandis qu&rsquo;elle essayait de les nouer par un brin d&rsquo;herbe plus \u00e9pais et plus solide, trouv\u00e9 au milieu des foug\u00e8res, comment, se demande-t-elle, elle a pu se lever de sa chaise dont les quatre pieds marquaient d\u00e9j\u00e0 le linol\u00e9um, comment elle a pu avancer un pied devant l&rsquo;autre, comment elle ne s&rsquo;est pas effondr\u00e9e avant de franchir la porte et comment elle s&rsquo;est retrouv\u00e9e \u00e9blouie sous une lumi\u00e8re crue alors que la nuit \u00e9tait tomb\u00e9e, dans un couloir au m\u00eame rev\u00eatement imperm\u00e9able dont les plinthes remontent de quelques centim\u00e8tres pour en assurer l&rsquo;entretien et \u00e9viter les infections nosocomiales, elle vient de s&rsquo;arracher au chevet d&rsquo;un homme mort, allong\u00e9 sur un lit d&rsquo;h\u00f4pital dont le ch\u00e2ssis \u00e0 roulettes maintenait son corps \u00e0 une distance suffisante du sol. Peu de temps auparavant, dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi d&rsquo;un jour chaud de d\u00e9but d&rsquo;\u00e9t\u00e9, \u00e0 l&rsquo;instant o\u00f9 l&rsquo;homme foulait le sol de son pied, descendant avec agilit\u00e9 et rapidit\u00e9 l&rsquo;\u00e9chelle d&rsquo;acc\u00e8s d&rsquo;un engin agricole, une fl\u00e8che lui transper\u00e7a la poitrine, sa cheville tourna, puis son genou se vrilla, ses bras se tendirent s\u00fbrement pour retenir le corps qui s\u2019affaisse, tombe dans les pois, neige molle qui s&rsquo;enfon\u00e7a sous son poids, sembla l&rsquo;engloutir (la chute n&rsquo;est ni lente ni rapide), l&rsquo;espace autour de lui se r\u00e9tr\u00e9cit, oppressa sa poitrine, \u00e9treignit son cr\u00e2ne et il s&rsquo;\u00e9croula, lourd, sur le sol couvert d&rsquo;une culture \u00e0 la v\u00e9g\u00e9tation m\u00fbre pour la moisson, l&rsquo;homme ne se releva pas, \u00e9tendu de tout son long sur la terre qui l&rsquo;a vu na\u00eetre, on aurait pu rouler son corps \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur du drap blanc sur lequel il reposait, un drap pour linceul, et l&rsquo;on aurait creuser un trou pour rendre \u00e0 la terre ce corps qu&rsquo;elle avait fa\u00e7onn\u00e9 une vie durant au dur labeur de paysan. Depuis, il n&rsquo;y a plus de sol qui tienne pour elle et quand elle laisse le tapis de mousse initial et qu&rsquo;elle p\u00e9n\u00e8tre dans un bois qui s&rsquo;\u00e9paissit, s&rsquo;assombrit, des ronces s&rsquo;entrelacent en un enchev\u00eatrement de mailles serr\u00e9es qui pi\u00e8gent son pied, lequel n&rsquo;avance plus qu&rsquo;\u00e0 petits pas (on ne peut m\u00eame pas parler d&rsquo;enjamb\u00e9es, seulement des petits pas) sur le terrain en pente montante qu&rsquo;il faudra redescendre avec plus de difficult\u00e9 encore, le chemin est malais\u00e9, pas trac\u00e9, elle butte parfois sur une souche d&rsquo;arbre ou sur un arbre carr\u00e9ment d\u00e9racin\u00e9, qu&rsquo;un coup de vent un peu plus fort pendant un orage aura renvers\u00e9, arrach\u00e9, ses racines maintenant \u00e0 nue, autant de cachettes inesp\u00e9r\u00e9es pour les salamandres jaunes et noires, gourmandes de ce parterre d&rsquo;humus que l&rsquo;on aimerait plan mais il est fait de trous et de bosses, des sangliers occupant le vaste territoire, retournant les champignons et labourant le sol de leur groin en nombreux crat\u00e8res, ce qui ralentit la mont\u00e9e, parfois \u00e0 quatre pattes &#8211; elle rampe ainsi comme une b\u00eate. Il n&rsquo;y a plus de sol qui tienne et pourtant elle se l\u00e8ve de sa chaise, la repoussant d&rsquo;un coup mat derri\u00e8re elle, il faut qu&rsquo;elle parte et se d\u00e9tache du corps horizontal, elle marche et le grincement de ses semelles la ram\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 silencieuse de deux corps s\u00e9par\u00e9s, mais qui ne l&rsquo;ont pas toujours \u00e9t\u00e9, s\u00e9par\u00e9s, quand leurs deux corps allong\u00e9s, lui dessus, elle dessous, \u00e0 moins que \u00e7a ne soit l&rsquo;inverse, elle dessus et lui dessous, ses jambes \u00e0 elle irrit\u00e9es par les poils urticants des orties, ses cheveux pris dans la soie des araign\u00e9es, ils apercevaient le ciel tout l\u00e0-haut alors que leurs t\u00eates reposaient sur un coussin de feuilles en d\u00e9composition, le ciel dans une trou\u00e9e de verdure, un taillis sous futaie pourtant dense, un rai de soleil attirant leur regard, ils voyaient danser l&rsquo;ombre de petits personnages mutins et fac\u00e9tieux, se soustrayant \u00e0 leurs yeux puis r\u00e9apparaissant, grima\u00e7ants et dr\u00f4les, tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d&rsquo;eux enlac\u00e9s, endormis ensemble \u00e0 m\u00eame le sol.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est dans l&rsquo;oubli complet des sols de sa vie comme s&rsquo;il ne restait rien soudain des fondements, soubassements, assises, ultime pr\u00e9figuration des degr\u00e9s \u00e0 gravir &#8211; sous-sol, entresol, ascenseur, \u00e9tages &#8211; tout ce qui lui aurait permis de marcher, d&rsquo;assurer son pas et d&rsquo;avancer, aucun tapis, ni parquet, ni carrelage qui aurait \u00e9maill\u00e9 son enfance ne remonte \u00e0 la <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/proposition-1_les-sols-se-derobent\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Contribution 1_Les sols se d\u00e9robent<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":160,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[38],"tags":[],"class_list":["post-2720","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-ete-2019-01-une-phrase-des-sols"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2720","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/160"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2720"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2720\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2720"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2720"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2720"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}