{"id":27251,"date":"2020-04-11T14:56:31","date_gmt":"2020-04-11T12:56:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27251"},"modified":"2020-04-12T18:16:01","modified_gmt":"2020-04-12T16:16:01","slug":"le-voyage-en-train-de-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-voyage-en-train-de-nuit\/","title":{"rendered":"Le voyage en train de nuit"},"content":{"rendered":"\n<p>&nbsp;&nbsp;Il fallait se hisser avec l\u2019aide des parents jusqu\u2019aux marchepieds. Puis tenant ferme la rambarde acc\u00e9der \u00e0 la plateforme. Pr\u00e8s du soufflet qui reliait les deux wagons une odeur faite de remugle de toilettes et d\u2019effluves de fum\u00e9e (tabac&nbsp;? charbon&nbsp;?) vous accueillait. Rien de repoussant pourtant, la respiration suspendue et peu \u00e0 peu se familiarisant avec cette odeur sp\u00e9cifique de voyage, juste au bord de l\u2019\u00e9c\u0153urement et de l\u2019excitation, bient\u00f4t ce sera la mer, mais il faudra d\u2019abord franchir la nuit, suspendu, comme en apesanteur dans le compartiment point fixe au milieu de l\u2019espace qui s\u2019enfuit et se transforme par la magie du sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur les parois au-dessus des banquettes o\u00f9 vont s\u2019installer parents, fr\u00e8re et s\u0153ur, des petits cadres aux bordures chrom\u00e9es&nbsp;ench\u00e2ssent des clich\u00e9s en noir et blanc&nbsp;: crique dont le gris translucide aux reflets scintillants \u00e9voque le mouvement des flots, clocher aux parements de briques tr\u00f4nant en haut d\u2019une colline, promenade jalonn\u00e9e de palmiers le long d\u2019un rivage \u00e0 la courbe gracieuse, paysages rocheux d\u2019o\u00f9 se d\u00e9tachent \u00e0 peine les murs d\u2019une b\u00e2tisse tant les pierres qui la forment semblent sorties du sol m\u00eame o\u00f9 elle se dresse, chaque image assortie d\u2019un nom que d\u00e9chiffrent les ain\u00e9s affirmant ainsi leur statut, chaque nom, &nbsp;pour l\u2019instant promesses de d\u00e9couvertes, \u00e9voquant des lieux qu\u2019on visitera peut-\u00eatre ou qui resteront comme des images d\u2019un d\u00e9sir inaccompli.<\/p>\n\n\n\n<p>La fen\u00eatre dans le fond de la cabine donne, \u00e0 travers des vitres grises des scories laiss\u00e9es par le temps et les espaces parcourus, sur le quai qu\u2019on vient \u00e0 peine de quitter, bient\u00f4t on y verra filer les derniers faubourgs de la ville, puis s\u2019enfuir les talus, les poteaux et les arbres sur le fond de toile d\u2019un paysage qui tarde \u00e0 s\u2019effacer comme pour mieux souligner l\u2019attente de l\u2019arriv\u00e9e. Heureusement la nuit va venir qui transformera le cadre en \u00e9cran o\u00f9 d\u00e9filent des lumi\u00e8res \u00e9parses et de plus en plus rares plongeant le regard dans l\u2019\u00e9paisseur m\u00eame du temps qui ne passe pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Une fois install\u00e9es les valises, les parents accrochent aux porte-bagages le hamac qui va permettre \u00e0 l\u2019enfant de prendre l\u2019ascendant sur ses ain\u00e9s&nbsp;: lui seul b\u00e9n\u00e9ficiera de cette position strat\u00e9gique, \u00e0 proximit\u00e9 de la fen\u00eatre, surplombant le compartiment, prot\u00e9g\u00e9 et protecteur en m\u00eame temps. L\u2019espace restreint semble propice au resserrement des liens familiaux. Quand sortent les sandwichs ils circulent harmonieusement, sans aucune revendication de pr\u00e9s\u00e9ance. Tout semble en ordre et chacun occupe sa place et son r\u00f4le sans rechigner. Et puis par chance personne d\u2019autre ne viendra s\u2019immiscer dans le cocon qui restera celui de la famille. Ainsi, recroquevill\u00e9s sur la banquette, les ain\u00e9s pourront-ils chercher un sommeil long \u00e0 venir, tandis que les parents \u00e9tendent leurs jambes sur le si\u00e8ge qui leur fait face. On a referm\u00e9 la porte \u00e0 glissi\u00e8re dans un chuintement, tir\u00e9 les rideaux en accord\u00e9on d\u2019un tissu marron mouchet\u00e9 de beige sur lequel s\u2019affiche le sigle de la SNCF qui rend le lieu encore plus intime, un peu comme le prolongement du prestige paternel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Rien ne rappelle ici qu\u2019on se d\u00e9place, juste la musique hypnotique du roulement syncop\u00e9 par moment au rythme des raccords entre les rails et puis parfois le tremblement quand on croise un autre convoi. Dans le noir la petite veilleuse bleue \u00e9loigne les myst\u00e8res de la nuit et le hamac se balance doucement comme une barque \u00e0 quai. Le sommeil parfois s\u2019interrompt quand r\u00e9sonne une voix m\u00e9tallique dans un espace \u00e9trange, puis les yeux se ferment irr\u00e9sistiblement port\u00e9s par la respiration r\u00e9guli\u00e8re de la locomotive qui se dilue dans une \u00e9bauche de r\u00eave. On chuchote en se demandant \u00e0 quel point du parcours on se trouve et l\u2019enfant reconnait l\u2019intonation des ain\u00e9s. Tout est en ordre, on traverse le temps jusqu\u2019\u00e0 l\u2019aube m\u00e9lodieuse de Valence qu\u2019annonce la voix chantante d\u2019un haut-parleur au petit matin&nbsp;: on a franchi le seuil d\u2019un autre monde, la chambre mouvante a aboli l\u2019espace.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t dans la courbe on aper\u00e7oit la locomotive qui ouvre la muraille des massifs rouges taill\u00e9s \u00e0 vif, y perce un tunnel dans un essoufflement h\u00e9ro\u00efque et d\u00e9bouche vainqueur sur la petite crique si proche et fugitive qu\u2019a peine on a le temps de r\u00eaver s\u2019y baigner. Tout revient alors l\u00e0 o\u00f9 on l\u2019avait laiss\u00e9 lorsqu\u2019on l\u2019avait quitt\u00e9 l\u2019ann\u00e9e pass\u00e9e : l\u2019atmosph\u00e8re surchauff\u00e9e du car et la difficult\u00e9 \u00e0 y garder son \u00e9quilibre, le c\u0153ur battant dans l\u2019espoir de la mer; le rythme chaotique de la circulation qui accompagne le r\u00eave de la mer promise&nbsp; au &nbsp;de le fil de la rumeur urbaine, l\u2019odeur d\u2019algues mac\u00e9r\u00e9es dans l\u2019eau du port, les clapotis contre le rempart du quai o\u00f9 s\u2019initie le vertige, le cliquetis des gr\u00e9ements dans les mats\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis on n\u2019y est pas retourn\u00e9 pendant un temps. Les deux petits fr\u00e8res tard venus qui imposaient du coup une d\u00e9pense qu\u2019on ne pouvait pas se permettre&nbsp;: trouver une location pour sept personnes quand toute l\u2019ann\u00e9e on tirait le diable par la queue ce n\u2019\u00e9tait plus envisageable m\u00eame si le voyage \u00e9tait gratuit. M\u00e9m\u00e9 Th\u00e9r\u00e8se aussi on l\u2019avait perdue de vue. On lui envoyait de temps en temps des nouvelles en cherchant longtemps quoi lui dire qui pourrait l\u2019int\u00e9resser. Il ne parvenait pas \u00e0 trouver les mots qui auraient pu convenir, alors il s\u2019en tenait \u00e0 des banalit\u00e9s. Le mot \u00ab&nbsp;famille&nbsp;\u00bb se d\u00e9litait sans que cela produise autre chose qu\u2019une g\u00eane. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019y retourna pas le temps d\u2019une travers\u00e9e d\u2019adolescence qui vint buter sur les \u00ab&nbsp;\u00e9v\u00e8nements de 68&nbsp;\u00bb comme on dirait lorsque ce serait pass\u00e9. Cette ann\u00e9e-l\u00e0 on refit le trajet avec toute la famille, on reprit le train de nuit. C\u2019\u00e9tait toujours la m\u00eame odeur mais on en avait fini avec le charbon, pour lui plus de &nbsp;hamac mais les couchettes (en fait des planches \u00e0 peine rembourr\u00e9es) qui permettait d\u2019accueillir tout le monde, le dernier n\u00e9 ayant pris la place privil\u00e9gi\u00e9e. Ce n\u2019\u00e9tait pas tr\u00e8s confortable mais il y avait cette veilleuse qui permettait de rester plong\u00e9 dans la lecture du moment. <em><strong>Le voyage au bout de la nuit<\/strong><\/em>, il n\u2019avait m\u00eame pas fait attention au titre qui r\u00e9sonnait si bien avec la situation. Un bouquin de poche maintenant tout d\u00e9sarticul\u00e9, les feuilles prenant chacune leur libert\u00e9. D\u2019ailleurs \u00e7a avait peut-\u00eatre commenc\u00e9 l\u00e0, dans ce train, la colle \u00e0 cette \u00e9poque n\u2019\u00e9tait pas de tr\u00e8s bonne qualit\u00e9. Sur la couverture il y avait ce type l\u2019air hagard les mains tendues dans le noir qui allait je ne sais o\u00f9.<\/p>\n\n\n\n<p>La nuit elle avait commenc\u00e9 quand il avait compris que la belle image du compartiment cocon n\u2019\u00e9tait en fait qu\u2019une illusion, un artefact qui masquait la r\u00e9alit\u00e9 des rapports violents entre les parents. La lecture du coup, elle lui servait \u00e0 oublier l\u2019angoisse du quotidien, la peur visc\u00e9rale &nbsp;du manque d\u2019argent qui d\u00e9goulinait sur tous les faux semblants, l\u2019incapacit\u00e9 de la m\u00e8re \u00e0 faire \u00ab&nbsp;tourner la baraque&nbsp;\u00bb, \u00e0 rendre la vie de son homme plus facile. Elle \u00e9tait si peu arm\u00e9e pour cela&nbsp;; elle aussi on lui avait menti mais plus moyen de faire machine arri\u00e8re. Alors supporter.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant c\u2019\u00e9tait toujours les m\u00eames sensations&nbsp;: le roulis du train, les arr\u00eats prolong\u00e9s quand on entendait grincer les sabots des freins sur les moyeux, puis le haut-parleur qui permettait de suivre le parcours sur une carte mentale, l\u2019attente qui n\u2019avait plus la m\u00eame qualit\u00e9, comme si l\u2019enfance s\u2019\u00e9tait d\u00e9finitivement dissoute, et l\u2019annonce \u00e0 Valence qui faisait entrer dans une autre dimension, celle d\u2019un pays ressurgi dans la moiteur du compartiment .<\/p>\n\n\n\n<p>De nouveau les d\u00e9placements entre le Cannet et le centre-ville, de nouveau les \u00e9corces d\u2019eucalyptus qui craquent sous les pieds, de nouveau les odeurs de fougasse dans la rue \u00e9troite qui menait au port, de nouveau la suspension du temps \u00e0 travers un espace familier qui n\u2019avait pas boug\u00e9\u00a0: le magasin o\u00f9 l\u2019on vendait motocyclettes et mobylettes avec cette odeur d\u2019huile grasse, le \u00ab\u00a0Grand H\u00f4tel\u00a0\u00bb dont il fallait faire le tour parce qu\u2019il tr\u00f4nait au milieu du boulevard Carnot, le lyc\u00e9e o\u00f9 l\u2019on s\u2019imaginait faire des \u00e9tudes, les h\u00f4tels particuliers qui prot\u00e9geaient des vies r\u00eav\u00e9es et dont on ne connaitrait jamais les occupants, tout l\u2019\u00e9talage d\u2019un monde interdit et pourtant \u00e0 port\u00e9e de regard. Juste de quoi alimenter des frustrations qui retombaient en col\u00e8re. Le choc de conscience s\u2019\u00e9tait fait l\u00e0 dans ces longues all\u00e9es et venues dans un d\u00e9cor insultant qu\u2019on n\u2019avait jusque l\u00e0 jamais vraiment pris pour ce qu\u2019il \u00e9tait. On pouvait mettre des mots sur le monde mais il vous \u00e9chappait quand m\u00eame, on \u00e9tait admis mais on s\u2019y sentait d\u00e9plac\u00e9 Et puis l\u00e0 bas tout au bout \u00ab\u00a0la mer toujours recommenc\u00e9e\u00a0\u00bb, elle vous accueillait toujours avec la m\u00eame innocence, le m\u00eame pouvoir de suggestion.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il fallut rentrer<\/p>\n\n\n\n<p>Des ann\u00e9es plus tard on reviendrait pour constater le ravage qui avait encore \u00e9largi le foss\u00e9, on y reviendrait pour s\u2019y sentir exclu de l\u2019enfance. On accompagnerait M\u00e9m\u00e9 Th\u00e9r\u00e8se \u00e0 sa derni\u00e8re demeure, une case de b\u00e9ton, concession (comme le mot dit bien ce qu&rsquo;il veut dire) pour dix ans ce qu&rsquo;on avait cru une \u00e9ternit\u00e9 et qui devint l&rsquo;endroit  de l&rsquo;effacement total.  <\/p>\n\n\n\n<p>Et puis on oublierait, on trouverait ailleurs dans le pays d\u2019origine choisi les sensations qui reviendraintt par bouff\u00e9es dans une atmosph\u00e8re famili\u00e8re et pourtant totalement artificielle. Il ne resterait plus que des miettes  enfouies au plus profond de la sensation. M\u00eame le rituel serait alors disparu, comme si on se survivait dans un vide qui allait s&rsquo;accroissant avec le temps.Ceux qui n\u2019ont pas de racines se les fabriquent comme ils peuvent. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;&nbsp;Il fallait se hisser avec l\u2019aide des parents jusqu\u2019aux marchepieds. 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