{"id":27333,"date":"2020-04-12T14:46:50","date_gmt":"2020-04-12T12:46:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27333"},"modified":"2020-04-12T14:46:51","modified_gmt":"2020-04-12T12:46:51","slug":"les-vendanges-du-grand-pere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/les-vendanges-du-grand-pere\/","title":{"rendered":"Les vendanges du grand-p\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p>Le visage tendu, inquiet, immobile, confin\u00e9 dans tous ses travers, ses faiblesses, dans ce moment de notre histoire insolite. Le monde parle d\u2019une dr\u00f4le de fa\u00e7on. Il s\u2019ouvre sur l\u2019inconnu, l\u2019invisible. La nature se rebelle, nous secoue avec violence, allons-nous comprendre&nbsp;? Combien y aura-t-il de sacrifi\u00e9s, maintenant et un peu plus tard&nbsp;? Le monde entier est bringuebal\u00e9, commence-t-il \u00e0 se poser les bonnes questions et \u00e0 envisager les r\u00e9ponses les plus appropri\u00e9es possibles&nbsp;? J\u2019oscille entre la pens\u00e9e positive que nous allons sinon inventer un nouveau monde du moins am\u00e9liorer celui d\u2019aujourd\u2019hui. Mais l\u2019autre pens\u00e9e est dure, sans espoir, plus de riches encore, plus de pauvres, une plan\u00e8te \u00e0 feu et \u00e0 sang suite aux cons\u00e9quences des bouleversements climatiques et un fascisme galopant, impitoyable qui seul contiendra les esprits et les corps assujettis. Alors j\u2019ai envie que le monde se l\u00e8ve et crie et r\u00e9ponde \u00e0 la semonce envoy\u00e9e par la plan\u00e8te, allons-nous arriver \u00e0 modifier le mode de perception de l\u2019humanit\u00e9 en un ample mouvement solidaire, allons-nous saisir notre derni\u00e8re chance&nbsp;? C\u2019est un moment sur le plan individuel tr\u00e8s myst\u00e9rieux&nbsp;; je sais que mes proches, moi-m\u00eame, ceux que j\u2019aime, les autres en g\u00e9n\u00e9ral, chacun est vuln\u00e9rable et se trouve confront\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame et mesure ses peurs, ses forces int\u00e9rieures, ses limites. De fa\u00e7on inattendue, mon grand-p\u00e8re, mort depuis longtemps a ressurgi. Il est comme l\u00e0, \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. De vieilles histoires se d\u00e9roulent devant mes yeux, le souvenir de la p\u00e9riode des vendanges m\u2019accapare.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque ann\u00e9e nous nous retrouvions au moment des vendanges dans la maison vigneronne de l\u2019H\u00e9rault. J\u2019avais neuf ans puis dix puis onze, douze, pr\u00e8s de la cuve \u00e0 vin. Temps de d\u00e9but de vendanges et de ses pr\u00e9paratifs. J\u2019aidais mon grand-p\u00e8re \u00e0 laver les comportes en bois puis \u00e0 les inonder d\u2019eau, le bois devait chaque ann\u00e9e reprendre vie et volume&nbsp;; nous riions en nous aspergeant l\u2019un l\u2019autre. Le cheval \u00e9tait tout pr\u00e8s dans l\u2019\u00e9curie, il attendait sa ration d\u2019avoine. Mon grand-p\u00e8re me portait, m\u2019\u00e9levait de fa\u00e7on \u00e0 ce que je puisse attraper le r\u00e9cipient en bois et sa pelle dans laquelle je devais verser l\u2019avoine. Ensuite je m\u2019approchais du cheval et je le nourrissais. L\u2019avoine d\u00e9gageait un parfum \u00e9pic\u00e9, les grains s\u2019\u00e9coulaient comme un filet d\u2019eau compos\u00e9 de fines particules brillantes. Fiert\u00e9 du geste.<\/p>\n\n\n\n<p>Quatre vendangeurs arrivaient d\u2019Espagne tous les ans pour compl\u00e9ter l\u2019\u00e9quipe, la colle. La petite maison qu\u2019ils occupaient, situ\u00e9e au-dessus de l\u2019\u00e9curie \u00e9tait pr\u00eate, nettoy\u00e9e, a\u00e9r\u00e9e. Elle ne s\u2019ouvrait qu\u2019une fois par an pour les vendanges. Elle exhalait des odeurs d\u2019humidit\u00e9, de paille r\u00e9serv\u00e9e pour le cheval. Deux lits, une table, quatre chaises se reposaient ainsi plusieurs mois et attendaient avec impatience la vie qui allait les animer durant deux semaines. De subtiles vibrations de contentement traversaient les deux pi\u00e8ces, une hirondelle sur le bord de la fen\u00eatre chantait et semblait revenir tous les ans. De somptueuses toiles d\u2019araign\u00e9e r\u00e9chauffaient les volets gris qui grin\u00e7aient \u00e0 leur ouverture.<\/p>\n\n\n\n<p>Les seaux de vendange \u00e9taient empil\u00e9s, les s\u00e9cateurs nettoy\u00e9s, huil\u00e9s, les ressorts cass\u00e9s chang\u00e9s. Pour transporter les comportes, les maillets entrepos\u00e9s dans un coin de l\u2019immense garage, au sol de terre bien tass\u00e9e et souvent humide, rev\u00eataient des fils d\u2019araign\u00e9e de densit\u00e9 tr\u00e8s variable. De petits cocons pr\u00eats \u00e0 \u00e9clater les agr\u00e9mentaient encore. Ils me faisaient peur car je me doutais qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur il y avait certainement une grosse b\u00eate\u2009! La masse en bois \u00e0 la t\u00eate ronde destin\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9crasement du raisin dans chaque comporte sur le lieu m\u00eame de la vendange faisait des siennes, il fallait au plus vite s\u2019occuper d\u2019elle, la nettoyer de ses poussi\u00e8res et parfois moisissures, lavage, pon\u00e7age et essuyage. Mise en fonction, elle allait bient\u00f4t pouvoir \u00e9craser, triturer, \u00e9clabousser sous la force de mon grand-p\u00e8re qui seul pouvait la manier avec agilit\u00e9 et \u00e9l\u00e9gance du geste. C\u2019\u00e9tait son sceptre \u00e0 l\u2019envers, la t\u00eate en bas\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9roulement de la journ\u00e9e, immuable, d\u00e9part \u00e0 7&nbsp;h, tous assis sur la charrette, l\u2019ait \u00e9tait encore frais, mon grand-p\u00e8re guidait le cheval. Plusieurs vignes faisaient partie de la propri\u00e9t\u00e9 mais elles n\u2019\u00e9taient pas r\u00e9unies, plusieurs kilom\u00e8tres les s\u00e9paraient parfois. La plus marquante et la plus \u00e9loign\u00e9e se parait d\u2019un nom \u00e9vocateur Montplaisir. Elle se trouvait sur un c\u00f4teau souvent embrum\u00e9 quand nous arrivions. Les deux videurs de seaux venaient \u00e0 bicyclette ou v\u00e9los moteurs, les autres, je veux dire les huit coupeurs, ce sont eux qui \u00e9taient dans la charrette. Agglutin\u00e9s tous derri\u00e8re mon grand-p\u00e8re qui guidait le cheval. Brinqueball\u00e9s sur les chemins de terre parfois crevass\u00e9s, nous savions \u00e0 quel moment pr\u00e9cis nous serions tous pr\u00e9cipit\u00e9s les uns sur les autres, et au lieu de protester, nous nous engouffrions dans des \u00e9clats de rire. Mon grand-p\u00e8re droit comme un I suivait sa route le sourire aux l\u00e8vres. \u00c0 peine d\u00e9barqu\u00e9s chacun mettait \u00e0 l\u2019ombre d\u2019un pied de vigne et dans une petite cuvette vite creus\u00e9e dans la terre, son plongeon, petite cruche de terre bien ventrue qui gardait la fra\u00eecheur. Puis travail intense au soleil de plus en plus chaud. Chapeau ou casquette sur la t\u00eate, le dos rond, les souches \u00e9taient basses \u00e0 cette \u00e9poque, le s\u00e9cateur en main\u2009; chacun responsable d\u2019une rang\u00e9e, le seau \u00e0 ses pieds, le travail s\u2019installait pour quelques heures. De temps en temps des plaisanteries fusaient, des chansons, des rires ou des soupirs de fatigue. \u00c0 midi mon grand-p\u00e8re donnait le signal de l\u2019arr\u00eat du travail. Chacun essuyait les gouttelettes de sueur qui inondaient les visages. Dans la vigne situ\u00e9e loin du village, le repas \u00e9tait offert par mon grand-p\u00e8re. Sa composition \u00e9tait chaque ann\u00e9e la m\u00eame, tomates, p\u00e2t\u00e9 Geo en bo\u00eete, omelettes, thon \u00e0 la catalane en bo\u00eete, camembert, un feuillet\u00e9 \u00e0 la confiture d\u2019abricot. Le vin, bien s\u00fbr, celui de l\u2019ann\u00e9e d\u2019avant, vin \u00e0 neuf degr\u00e9s, consid\u00e9r\u00e9 comme une piquette aujourd\u2019hui et dont \u00e0 l\u2019\u00e9poque nous appr\u00e9cions la verdeur du fruit\u00e9 un peu sauvage. Caf\u00e9 dans un thermos efficace. Puis un quart d\u2019heure de somnolence sous le feuillage d\u2019un figuier et il \u00e9tait temps de reprendre le rythme jusqu\u2019\u00e0 17&nbsp;h. \u00c9tirements, b\u00e2illements, plaisanteries et parfois barbouillages avec du raisin \u00e9cras\u00e9, les plus jeunes \u00e9taient le plus souvent concern\u00e9s, il fallait ensuite se d\u00e9barbouiller ou supporter la substance visqueuse qui adh\u00e9rait de plus en plus \u00e0 la peau et donnait au visage une allure de masque carnavalesque. L\u2019heure \u00e9tait chaude, le ciel d\u2019un bleu acide, et le c\u00f4teau semblait chauff\u00e9 \u00e0 blanc. Les heures passaient, toutes semblables, les seaux se remplissaient lentement et se vidaient tr\u00e8s vite, mon grand-p\u00e8re encourageait et montrait lui aussi des signes de fatigue, puis le courage revenait et \u00e0 17&nbsp;h tout s\u2019arr\u00eatait et nous repartions rompus mais de bonne humeur. Nous allions rentrer, nous laver, nous faire beaux pour nous retrouver souvent autour d\u2019un bon verre le soir et de bonnes histoires.<\/p>\n\n\n\n<p>La f\u00eate, le dernier jour des vendanges, la liesse s\u2019emparait du village. Tout le monde arr\u00eatait les vendanges le m\u00eame jour. Avant le d\u00e9part de tous les \u00e9trangers, un bal \u00e9tait organis\u00e9 sur la place du village. De jeunes couples se formaient ou se confirmaient, la joie se m\u00ealait \u00e0 la m\u00e9lancolie, car certains allaient repartir et interrompre des idylles naissantes. Des serments de retrouvailles l\u2019ann\u00e9e prochaine\u2009! Des danses endiabl\u00e9es, des \u00ab\u2009cuites\u2009\u00bb effr\u00e9n\u00e9es et titubantes, des sommeils lourds ensuite. Les parfums iod\u00e9s de l\u2019\u00c9tang de Thau, rafraichissaient les esprits et les corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Une ann\u00e9e, l\u2019ann\u00e9e de mes treize ans, ce n\u2019\u00e9tait plus pareil, ce n\u2019\u00e9tait plus mon grand-p\u00e8re qui ravivait les comportes mais mon oncle, la charrette n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0, le cheval avait \u00e9t\u00e9 vendu, la camionnette flambant neuf l\u2019avait remplac\u00e9. Mon grand-p\u00e8re errait comme un fant\u00f4me en peine, il passait son temps pr\u00e8s de son vieil \u00e9tabli et bricolait, on ne savait trop quoi, je restais souvent pr\u00e8s de lui, il m\u2019avait propos\u00e9 de me faire des nu-pieds en cuir avec une semelle en caoutchouc de pneu. J\u2019avais marqu\u00e9 mon enthousiasme m\u00eame devant le r\u00e9sultat tr\u00e8s surprenant et j\u2019avais adopt\u00e9 la marche la plus l\u00e9g\u00e8re possible pour lui faire penser que le confort \u00e9tait in\u00e9galable. Je n\u2019avais plus envie d\u2019aller vendanger. Mon grand-p\u00e8re est mort l\u2019ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le visage tendu, inquiet, immobile, confin\u00e9 dans tous ses travers, ses faiblesses, dans ce moment de notre histoire insolite. Le monde parle d\u2019une dr\u00f4le de fa\u00e7on. Il s\u2019ouvre sur l\u2019inconnu, l\u2019invisible. La nature se rebelle, nous secoue avec violence, allons-nous comprendre&nbsp;? Combien y aura-t-il de sacrifi\u00e9s, maintenant et un peu plus tard&nbsp;? 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