{"id":27541,"date":"2020-04-19T15:08:25","date_gmt":"2020-04-19T13:08:25","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27541"},"modified":"2020-04-19T15:08:27","modified_gmt":"2020-04-19T13:08:27","slug":"enterrement-de-la-grand-mere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enterrement-de-la-grand-mere\/","title":{"rendered":"Enterrement de la grand-m\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans la pi\u00e8ce minuscule, je regardais cette vieillarde dans son cercueil, devant moi, la reconnaissait \u00e0 peine, cherchant dans les traits du visage si fl\u00e9tri quelque chose de familier. Tes cheveux blancs de coton, un l\u00e9ger maquillage sur tes paupi\u00e8res et du rose sur les l\u00e8vres. Tu t\u2019\u00e9tais assagie grand-m\u00e8re sur la fin\u2026 Tout simplement, ce n\u2019\u00e9tait pas toi qui te l\u2019\u00e9tais appliqu\u00e9 celui-ci de maquillage. Tout de m\u00eame, cela faisait de toi une tr\u00e8s vieille dame, digne et apais\u00e9e. Toi qui avais connu une vie si angoiss\u00e9e, si remplie, si romanesque aussi. Te voil\u00e0 couch\u00e9e l\u00e0, tranquille, apr\u00e8s quatre-vingt-quinze ann\u00e9es pass\u00e9es sur cette Terre. Te voil\u00e0 enfin partie rejoindre tous ceux que tu aimais, que tu avais tant pleur\u00e9s pour certains. Je posais mes yeux sur tes paupi\u00e8res closes, fr\u00f4lais cette main d\u00e9charn\u00e9e que tu m\u2019avais si peu tendue. Si lointaine tu \u00e9tais, si lointaine tu resteras. <em>Elle est belle n\u2019est-ce pas&nbsp;?<\/em> me demandait sa fille. <em>Oui, bien s\u00fbr&nbsp;!,<\/em> je r\u00e9pondais sans r\u00e9fl\u00e9chir. Deux photos d\u00e9pos\u00e9es d\u00e9licatement sur ta poitrine, celle de ton grand Amour impossible et celle d\u2019Alain Kardec pour t\u2019accompagner dans ta future r\u00e9incarnation. Les autres autour se recueillaient ou murmuraient quelques mots \u00e0 qui voulait entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9part de la maison vers six heures du matin, je r\u00e9cup\u00e9rais les deux autres sur la route et nous&nbsp; part\u00eemes pour sept heures de voiture. Si nous voulions la voir avant que le cercueil ne soit scell\u00e9, il ne fallait pas \u00eatre en retard. Tous trois v\u00eatus plus ou moins de noir, avec ou sans cravate, r\u00e9unis pour l\u2019occasion, nous parcour\u00fbmes le pays en direction du Nord. Nous palabr\u00e2mes pendant toute la dur\u00e9e du voyage, parlant d\u2019elle, de lui, de la famille en g\u00e9n\u00e9ral, des souvenirs, des secrets, des non-dits, jouant avec les mots, plaisantant aussi de bon c\u0153ur. C\u2019\u00e9tait comme si une boucle venait de se boucler. Une petite pause-caf\u00e9 sur une aire d\u2019autoroute nous suff\u00eet. Parvenus sur le p\u00e9riph\u00e9rique et voyant l\u2019heure tourner, nous commen\u00e7\u00e2mes \u00e0 paniquer. Peur de ne pas arriver \u00e0 temps \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Avicenne \u00e0 Bobigny pour la voir une <em>derni\u00e8re<\/em> fois. Je ne comprenais pas pourquoi elle se trouvait \u00e0 l\u2019h\u00f4pital alors qu\u2019elle avait rendu l\u2019\u00e2me \u00e0 la maison de retraite o\u00f9 elle vivait depuis plus de dix ans. Pour ma part, je n\u2019avais jamais vu de d\u00e9pouille. Je n\u2019aimais pas ce mot mais aucun autre ne me convenait pour le dire\u2026 Un peu d\u2019appr\u00e9hension et d\u2019excitation aussi. Finalement, nous arriv\u00e2mes. B. nous attendait pour nous guider. Ce n\u2019\u00e9tait pas un petit h\u00f4pital&nbsp;! Nous \u00e9tions juste \u00e0 l\u2019heure finalement. Une famille en pleine crise d\u2019hyst\u00e9rie se d\u00e9cha\u00eenait devant la porte d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, celle de leur d\u00e9funt \u00e0 eux, un jeune homme semblait-il, un pour qui mourir n\u2019\u00e9tait pas le moment\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Rassembl\u00e9s tous les sept autour de la table de la salle \u00e0 manger chez V., nous d\u00een\u00e2mes de quelques victuailles achet\u00e9es sur le chemin du retour. Nous avions laiss\u00e9 la voiture \u00e0 L. et \u00e9tions rentr\u00e9s sur Paris en train. Nous pass\u00e2mes la soir\u00e9e \u00e0 \u00e9voquer souvenirs, anecdotes et r\u00e9flexions philosophico-politiques diverses. Nous r\u00eemes et nous amus\u00e2mes jusque tard dans la soir\u00e9e, partageant un r\u00e9el plaisir d\u2019\u00eatre l\u00e0 ensemble, r\u00e9unis ainsi, pour la premi\u00e8re et sans doute derni\u00e8re fois. Je me demandais justement pourquoi. Pourquoi ces bons moments devaient-ils rester \u00e9ph\u00e9m\u00e8res pour que nous en conservions toute la saveur&nbsp;? Nous part\u00eemes ensuite mes fr\u00e8res et moi dormir un peu plus loin dans une auberge de jeunesse avant de nous retrouver le lendemain matin pour le petit-d\u00e9jeuner et repartir \u00e0 L. r\u00e9cup\u00e9rer la voiture.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ce cimeti\u00e8re d\u00e9sert, si \u00e9loign\u00e9 du tumulte de la ville, de cette petite ville o\u00f9 elle avait pass\u00e9 les trente derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, et sous ce soleil radieux de fin d\u2019\u00e9t\u00e9, nous accompagn\u00e2mes la grand-m\u00e8re jusqu\u2019en sa derni\u00e8re demeure, aux c\u00f4t\u00e9s de son dernier mari. Surtout la famille et quelques amis venus en soutien. Une petite troupe solennelle, le regard tourn\u00e9 vers le ciel, sous les lunettes noires, marchant au pas derri\u00e8re le cercueil. Un soleil qui caressait la peau. Tout \u00e9tait si supportable malgr\u00e9 les circonstances. Tenant la main \u00e0 V., sans doute la plus affect\u00e9e, pr\u00e8s de mes fr\u00e8res, je me sentais bien. Ni triste ni gai, juste bien. Apais\u00e9e peut-\u00eatre aussi, r\u00e9concili\u00e9e avec la mort et ses entours. Prenions ce temps qui s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 pour quelques minutes encore. La boucle \u00e9tait boucl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Une c\u00e9r\u00e9monie dans l\u2019\u00e9glise de L. Pas un cur\u00e9 de disponible ce jour-l\u00e0. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, c\u2019\u00e9tait une femme d\u2019\u00e2ge moyen, employ\u00e9e des pompes fun\u00e8bres, qui fit un petit discours, qui parla de J. comme si elle la connaissait de longue date. Avec des mots simples, des mots justes, des mots pes\u00e9s pour la circonstance. Il me sembla que cela ne dura pas longtemps, m\u2019enfouis en moi-m\u00eame, n\u2019aimant gu\u00e8re ces lieux-l\u00e0, sombres et glac\u00e9s. En pr\u00e9f\u00e9rais le parvis, vide, \u00e9cras\u00e9 de lumi\u00e8re mais ouvert sur le monde. Vite, il fallait reprendre la voiture pour suivre le corbillard jusqu\u2019au cimeti\u00e8re. On ne connaissait pas les lieux, on aurait pu se perdre. Et puis il nous avait d\u00e9j\u00e0 sem\u00e9s sur la route, de l\u2019h\u00f4pital jusqu\u2019ici\u2026 Il avait des horaires \u00e0 respecter lui aussi sans nul doute.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s la mise en terre, nous laiss\u00e2mes les ouvriers achever leur travail d\u2019inhumation et repart\u00eemes vers la ville et vers la vie aussi. Nous f\u00eemes un tour ensemble dans ces lieux de vie pour elle, de vacances ou de passage hebdomadaire pour d\u2019autres. La rue Jeanne d\u2019Arc avec au bout, le parc et la statue \u00e9ponyme en son centre, des images plein la t\u00eate, les ruelles alentours, les rues commer\u00e7antes, la Poste, les bords de Marne, les ponts, la place centrale et ses terrasses de caf\u00e9. La ville semblait si anim\u00e9e \u00e0 pr\u00e9sent, je ne la connaissais pas comme cela. Plein de jeunes couples s\u2019y \u00e9taient install\u00e9s ces derni\u00e8res ann\u00e9es parait-il. Nous nous ass\u00eemes \u00e0 une terrasse ombrag\u00e9e&nbsp; et command\u00e2mes un Perrier ou autre boisson d\u00e9salt\u00e9rante. Il faisait si bon, on \u00e9tait si bien ici ensemble. On aurait souhait\u00e9 que cela dure toujours.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la pi\u00e8ce minuscule, je regardais cette vieillarde dans son cercueil, devant moi, la reconnaissait \u00e0 peine, cherchant dans les traits du visage si fl\u00e9tri quelque chose de familier. Tes cheveux blancs de coton, un l\u00e9ger maquillage sur tes paupi\u00e8res et du rose sur les l\u00e8vres. Tu t\u2019\u00e9tais assagie grand-m\u00e8re sur la fin\u2026 Tout simplement, ce n\u2019\u00e9tait pas toi qui <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/enterrement-de-la-grand-mere\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Enterrement de la grand-m\u00e8re<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":208,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1948],"tags":[],"class_list":["post-27541","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-personnages-9-bergounioux"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27541","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/208"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27541"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27541\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27541"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27541"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27541"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}