{"id":27681,"date":"2020-04-24T18:27:45","date_gmt":"2020-04-24T16:27:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27681"},"modified":"2020-04-24T18:27:46","modified_gmt":"2020-04-24T16:27:46","slug":"lune-lautre","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/lune-lautre\/","title":{"rendered":"L&rsquo;une l&rsquo;autre"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u2019une toujours par monts et par vaux, l\u2019autre plongeant sur place dans livres et cahiers emport\u00e9s partout. Avant la grande catastrophe, toutes deux se retrouvaient souvent \u00e0 la fin des terres et parcouraient les sentiers c\u00f4tiers en parlant de leurs vies sauf quand le grand vent ou le bruit des vagues prenaient la place des paroles. L\u2019une franchissait parfois en TGV les six cents kilom\u00e8tres de la s\u00e9paration pour voir l\u2019autre qui l\u2019emmenait dans les mus\u00e9es, dans les grands parcs, dans les rues de la capitale et dans l\u2019atelier du peintre quand l\u2019artiste \u00e9tait encore l\u00e0.\u00a0 Navettes suspendues. Aujourd\u2019hui l\u2019une n\u2019a plus le droit de marcher pr\u00e8s de la mer\u00a0; l\u2019autre immobilis\u00e9e \u00e9coute en banlieue le chant des oiseaux d\u00e9livr\u00e9s des avions et le passage du vent dans les branches des arbres de la cit\u00e9. La circulation d\u2019avant est interdite. Elles vivent loin l\u2019une de l\u2019autre mais en cas d\u2019\u00e9v\u00e9nement important \u00e0 leurs yeux ou sans raison particuli\u00e8re, elles s\u2019appellent\u00a0; quand l\u2019une raconte, c\u2019est tout le pays adoptif qui surgit \u00e0 l\u2019oreille de l\u2019autre. Et c\u2019est pareil dans l\u2019autre sens. Les deux hommes de leurs vies se racontaient les leurs, l\u2019un ayant \u00e9lectrifi\u00e9 tout le nord du d\u00e9partement en passant par toutes les ribines et comment\u00e9 avec passion les courses cyclistes, l\u2019autre ayant couru apr\u00e8s le myst\u00e8re du monde \u00e0 la pointe du pinceau ; les deux connaissaient de l\u2019int\u00e9rieur l\u2019ind\u00e9pendance rieuse de leurs moiti\u00e9s enti\u00e8res. L\u2019une a perdu son mari deux ans avant que l\u2019autre ne perde son compagnon, les deux des suites d\u2019une longue maladie comme disent les parleurs. Toutes deux sont sorties de l\u00e0 fracass\u00e9es mais vivantes. Chacune d\u2019elles a eu trois enfants : l\u2019une trois filles, l\u2019autre trois gar\u00e7ons. A un moment elles ont m\u00eame pens\u00e9 qu\u2019il pourrait y avoir des interf\u00e9rences entre les fratries. Mais non, c\u2019est la vie qui d\u00e9cide. L\u2019une au d\u00e9part g\u00e9rait un camping perch\u00e9 sur un ancien oppidum quand l\u2019autre a d\u00e9barqu\u00e9 avec sa tribu. Au d\u00e9but, les enfants de l\u2019autre allaient voir l\u2019une pour chercher les blocs de glace \u00e0 mettre dans les glaci\u00e8res puis les deux ont fait connaissance\u00a0; avant de repartir aux limites de la grande ville, l\u2019autre a laiss\u00e9 un petit mot dans le livre d\u2019or, promettant de donner des nouvelles. L\u2019une a pens\u00e9 que plus jamais l\u2019autre ne ferait signe mais celle-ci est revenue chaque \u00e9t\u00e9 avec les siens et toutes les six semaines pendant plus de trente ans . L\u2019une a beaucoup travaill\u00e9 dans la petite \u00e9cole publique du haut de sa rue, accueillant et accompagnant toute la journ\u00e9e les enfants de la commune rurale. L\u2019autre a enseign\u00e9 dans ce que les parleurs ont nomm\u00e9 zone d\u2019\u00e9ducation prioritaire, au pied d\u2019une dalle urbaine. Les enfants et les adolescents \u00e9taient les noyaux de leurs deux vies. L\u2019autre a connu la maman de l\u2019une qui conduisait encore la petite voiture noire de la libert\u00e9 pour aller prendre le soleil non loin de l\u2019\u00eele aim\u00e9e ou aller voir sa s\u0153ur \u00e0 l\u2019autre bout du village. L\u2019une a connu la maman de l\u2019autre, quand \u00e0 son tour cette derni\u00e8re a fait seule la route en voiture pour retrouver la tribu \u00e0 plus de cinq cent kilom\u00e8tres de chez elle. La maman de l\u2019une a \u00e9t\u00e9 emport\u00e9e par la maladie d\u2019Alzheimer et l\u2019une t\u00e9l\u00e9phone toujours \u00e0 la maman de l\u2019autre qui a toute sa t\u00eate mais ne peut plus prendre la route. Un jour d\u2019\u00e9t\u00e9 qu\u2019elle descendait la rue de l\u2019Eau noire pour voir l\u2019une, l\u2019autre a \u00e9t\u00e9 aimant\u00e9e par une petite maison de pierres. Elle ne savait pas que c\u2019\u00e9tait la maison des beaux-parents de l\u2019une. La maison \u00e9tait \u00e0 vendre. L\u2019autre l\u2019a achet\u00e9e, un coup de c\u0153ur. Les maisons sont en face l\u2019une de l\u2019autre. En plaisantant, les deux disent qu\u2019elles habitent rive gauche et rive droite\u00a0; l\u2019une est l\u2019autre selon qu\u2019on monte ou qu\u2019on descend la pente. L\u2019une a une s\u0153ur, l\u2019autre aussi mais elles- deux sont s\u0153urs de c\u0153ur. Sororit\u00e9. L\u2019une dit toujours que toutes les f\u00e9es se sont pench\u00e9es sur le berceau de l\u2019autre et celle-ci lui r\u00e9pond qu\u2019il ne faut pas attiger car toutes sortes de f\u00e9es espi\u00e8gles, \u00e0 la langue bien pendue \u00e9taient au rendez-vous de la naissance de l\u2019une, un an apr\u00e8s la naissance de l\u2019autre. Quand elles descendent ensemble dans la vall\u00e9e, pour faire un tour, celui qui, venu d\u2019un pays de Loire a reb\u00e2ti \u00e0 partir des ruines un moulin du seizi\u00e8me si\u00e8cle salue celles qu\u2019il appelle \u00ab\u00a0les filles\u00a0\u00bb et celles-ci traversent ravies les petits ponts pour boire un verre avec la famille tout pr\u00e8s des rhubarbes g\u00e9antes, des magnolias, des hortensias en \u00e9toiles et de l\u2019eau filante. Si un mot de la langue-m\u00e8re sort de la bouche de l\u2019une qui l\u2019a entendue en pleine enfance, l\u2019autre veut apprendre et note le mot sur son carnet. \u00a0Toutes- deux savent qu\u2019il est des mots presque intraduisibles comme celui qui veut dire \u00e0 la fois \u00ab\u00a0dans le noir\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0compl\u00e8tement perdu\u00a0\u00bb. Les tribus se rassemblaient autour d\u2019elles, dans une maison ou dans l\u2019autre, selon les rituels des quatre saisons, tous invent\u00e9s. Elles aimaient chanter autour des tables sur lesquelles chacun en entrant posait le plat qu\u2019il avait pr\u00e9par\u00e9. Danser aussi, en d\u00e9chiffrant les messages rythmiques de la grande geste circulaire. \u00a0Au c\u0153ur de l\u2019\u00e9t\u00e9, avant la bascule du lion, elles se pr\u00e9paraient. Comme l\u2019autre avait voulu entrer corps et \u00e2me dans la f\u00eate de la moisson, l\u2019une a s\u00e9par\u00e9 en deux les v\u00eatements noirs pass\u00e9s d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration \u00e0 l\u2019autre\u00a0: pour toi le grand ch\u00e2le noir, pour moi le tablier brod\u00e9. L\u2019autre a refait les broderies du tablier, r\u00e9par\u00e9 le grand ch\u00e2le noir et toutes -deux c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te ont travers\u00e9 chaque ann\u00e9e le village et le temps en marchant. Nul ne sait si le rituel rena\u00eetra la prochaine fois des cendres de la catastrophe. Quand l\u2019autre ne peut \u00a0\u00eatre sur son autre terre, l\u2019une remonte pour deux la rue\u00a0de l\u2019Eau noire : l\u00e0-haut, le cimeti\u00e8re est toujours ouvert, c\u2019est elle qui va soigner les fleurs vigoureuses bravant les intemp\u00e9ries sur les deux tombes- celle du mari de l\u2019une, et celle du compagnon de l\u2019autre qu\u2019elles rejoindront un jour, l\u2019une comme l\u2019autre, ici, c\u2019est pr\u00e9vu. Mais avant, l\u2019eau noire coulera sous les petits ponts et elles-deux danseront comme elles pourront, l\u00e0 o\u00f9 elles seront.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019une toujours par monts et par vaux, l\u2019autre plongeant sur place dans livres et cahiers emport\u00e9s partout. Avant la grande catastrophe, toutes deux se retrouvaient souvent \u00e0 la fin des terres et parcouraient les sentiers c\u00f4tiers en parlant de leurs vies sauf quand le grand vent ou le bruit des vagues prenaient la place des paroles. 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