{"id":27770,"date":"2020-04-30T16:39:06","date_gmt":"2020-04-30T14:39:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27770"},"modified":"2020-05-01T17:03:10","modified_gmt":"2020-05-01T15:03:10","slug":"le-cliche","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-cliche\/","title":{"rendered":"Le clich\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Sur la photographie ils \u00e9taient tous les deux. Deux mais il y en avait une troisi\u00e8me qui \u00e9tait l\u00e0 pr\u00e9sente. Tous les deux ils auraient regard\u00e9 l\u2019objectif pour fixer un moment unique. Tous les deux ils \u00e9taient fr\u00e8re et s\u0153ur. Quand l\u2019obturateur s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9clench\u00e9 ils n\u2019avaient pas pris la m\u00eame pose comme s\u2019ils voulaient se distinguer l\u2019un de l\u2019autre. Ils \u00e9taient deux mais pourtant ils se retrouv\u00e8rent \u00e0 trois et bien plus par la suite. Tous les deux ignoraient cela quand la photo fut prise. A deux on existe plus ou moins\u00a0? Quand la photographie fut entre les mains de son destinataire l\u2019un des deux avait \u00e9crit au dos comme pour se r\u00e9approprier le moment. Il avait \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Ne faites pas attention \u00e0 moi je fais toujours l\u2019idiot car ce sont mes habitudes.\u00a0\u00bb L\u2019un avait \u00e9crit cela, l\u2019autre peut-\u00eatre ne le savait pas quand le destinataire l\u2019avait re\u00e7u. Peut-\u00eatre elle le savait. En fait ils \u00e9taient deux mais on ne savait pas tr\u00e8s bien s\u2019ils l\u2019avaient toujours \u00e9t\u00e9, comme cela, ensemble. \u00a0Parce que le plus souvent ils n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 deux ensemble. Ils \u00e9taient plut\u00f4t s\u00e9par\u00e9s toujours. Mais l\u00e0 devant l\u2019objectif, ils \u00e9taient deux. On ne savait pas bien pourquoi \u00e0 ce moment pr\u00e9cis ils \u00e9taient deux. Plus tard ils ne seraient plus ensemble, ils vivraient chacun s\u00e9par\u00e9ment, une fronti\u00e8re les s\u00e9parerait. Mais l\u00e0 ils \u00e9taient deux. Pour la suite c\u2019\u00e9tait important qu\u2019ils soient deux. Pas pour eux mais pour ceux qui regarderaient la photographie. Ils avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 rassembl\u00e9s sous un autre objectif anonyme, on pourrait retrouver comme cela des traces, des moments o\u00f9 ils \u00e9taient ensemble et d\u2019autres o\u00f9 ils \u00e9taient s\u00e9par\u00e9s. En fait ils \u00e9taient deux mais peut-\u00eatre n\u2019\u00e9taient ils pas vraiment ensemble quand on avait d\u00e9clench\u00e9 l\u2019obturateur. Je veux dire par l\u00e0 qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient l\u00e0, tous les deux, que pour le clich\u00e9. Mais dans leur conscience ils \u00e9taient chacun s\u00e9par\u00e9 sur la m\u00eame image. L\u2019image les montraient tous les deux mais il n\u2019est pas s\u00fbr qu\u2019ils avaient pens\u00e9 cela de cette mani\u00e8re. L\u2019un avait v\u00e9cu s\u00e9par\u00e9 dans un coll\u00e8ge de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, car on l\u2019avait \u00ab\u00a0boucl\u00e9\u00a0\u00bb comme le dirait l\u2019autre beaucoup plus tard. Ils \u00e9taient tous les deux ensemble, l\u00e0, sur la photo, mais ils avaient chacun v\u00e9cu, d\u00e9j\u00e0, de part et d\u2019autre d\u2019une ligne imaginaire qui avait \u00e9t\u00e9 trac\u00e9e par d\u2019autres. La vie les avait d\u00e9j\u00e0 s\u00e9par\u00e9s. Ou plut\u00f4t la mort, celle de leurs deux parents qui eux-m\u00eames n\u2019avaient pas \u00e9t\u00e9 ensemble. Mais l\u00e0 quand ils avaient \u00e9t\u00e9 fix\u00e9s tous les deux ensemble, leurs parents, eux, \u00e9taient d\u00e9sormais ensemble aussi dans le nulle part du souvenir. \u00a0Est-ce que c\u2019\u00e9tait le m\u00eame souvenir o\u00f9 ils \u00e9taient ensemble\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la photographie ils \u00e9taient ensemble, on les avait photographi\u00e9s ensemble. On aurait pu imaginer qu\u2019ils avaient v\u00e9cu ensemble. Et plus tard quand ils m\u00e8neraient chacun leur vie s\u00e9par\u00e9e par l\u2019Histoire ils seraient de nouveau s\u00e9par\u00e9s, vivant chacun l\u2019un en regard de l\u2019autre, de chaque c\u00f4t\u00e9 d\u2019un destin qui leur ferait \u00e0 chacun une vie s\u00e9par\u00e9e. L\u2019un serait devenu le p\u00e8re d\u2019une famille \u00e0 laquelle il ne croirait pas lui-m\u00eame, embarqu\u00e9 par des choix dont il n\u2019aurait jamais l\u2019occasion ni peut-\u00eatre m\u00eame le d\u00e9sir de les renier. L\u2019autre aurait construit de toute pi\u00e8ce une autre vie dans laquelle tout aurait \u00e9t\u00e9 diff\u00e9rent. Et l\u00e0 ensemble sur la photo, on voyait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas l\u2019un avec l\u2019autre. Une question de lumi\u00e8re peut-\u00eatre\u00a0; ou bien sous l\u2019effet du regard qu\u2019on poserait sur la photo. L\u2019une \u00e9tait dans la lumi\u00e8re que rehaussait de son \u00e9clat un chemisier blanc, elle semblait plus naturelle, insouciante de l\u2019effet produit, tout enti\u00e8re au plaisir d\u2019\u00eatre regard\u00e9e sans se soucier de savoir si encore de longues ann\u00e9es on pourrait la voir ainsi \u2026\u00a0Pour elle le temps n\u2019avait pas d\u2019importance, occup\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 vivre le pr\u00e9sent dans sa pl\u00e9nitude compl\u00e8te\u00a0; elle \u00e9tait, d\u00e9j\u00e0 dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 du bonheur de l\u2019\u00eatre l\u00e0 sous le regard qu\u2019elle ignorait comme si elle n\u2019avait rien d\u2019autre \u00e0 faire que rayonner, telle qu\u2019en elle-m\u00eame etc\u2026. L\u2019autre avec son costume s\u00e9v\u00e8re, cravat\u00e9 comme il se devait, alors, quand on \u00e9tait un gar\u00e7on de bonne famille, avait tent\u00e9 une pose dont il pensait qu\u2019elle serait un gage de diff\u00e9rence et qui ne faisait que souligner par contraste son d\u00e9s\u00e9quilibre. L\u2019un et l\u2019autre \u00e9taient ensemble mais n\u2019avait pas le m\u00eame degr\u00e9 d\u2019existence.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019un avait dirig\u00e9 son regard au dernier moment au-del\u00e0 du cadre que lui imposait la situation, pensant d\u00e9j\u00e0 peut-\u00eatre \u00e0 ce qu\u2019il \u00e9crirait au dos du tirage. L\u2019autre n\u2019avait pens\u00e9 \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019au plaisir d\u2019\u00eatre ainsi saisie dans la lumi\u00e8re. &nbsp;Ils \u00e9taient deux l\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient deux sur la photo, ils le seraient toujours ainsi, au rebours de ce qu\u2019ils auraient v\u00e9cu, au rebours de ce qu\u2019ils vivraient. L\u2019un plus \u00e2g\u00e9 que l\u2019autre. L\u2019\u00e2ge est pour beaucoup dans la conscience qu\u2019ils avaient l\u2019un de l\u2019autre. L\u2019un pensait comme un orphelin dont l\u2019avenir se dessinait alors dans un d\u00e9sir de mer. Il ne savait pas que l\u2019Histoire en d\u00e9ciderait autrement et pourtant il avait d\u00e9j\u00e0 cette pose qui le rendait si fragile. L\u2019autre peut-\u00eatre bien n\u2019avait rien d\u2019autre dans la pens\u00e9e que la joie d\u2019\u00eatre l\u00e0. L\u2019autre \u00e9tait plus jeune, elle \u00e9tait l\u00e0 avec lui mais s\u00e9par\u00e9e par le temps qu\u2019on ne voit pas sur la photo. Et pourtant elle avait cette stabilit\u00e9 qui lui permettrait de surmonter les \u00e9preuves. On la verrait plus tard sur d\u2019autres clich\u00e9s qui diraient toujours cette m\u00eame certitude de vivre et de continuer de vivre ainsi sans jamais \u00eatre prisonni\u00e8re d\u2019aucune certitude. Elle savait que l\u2019autre ne pourrait pas \u00eatre ainsi, ou bien elle ne le savait pas. Elle se souciait de lui ou peut-\u00eatre ne se souciait pas. Elle ne savait sans doute m\u00eame pas qu\u2019\u00eatre en s\u00e9curit\u00e9 signifiait tout simplement \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9cart du souci. Pas parce que les \u00e9preuves ne l\u2019atteindraient pas, mais parce qu\u2019il en \u00e9tait ainsi pour elle, mais parce qu\u2019\u00eatre ne veut rien dire d\u2019autre qu\u2019\u00eatre l\u00e0. Son fr\u00e8re ne saurait jamais qu\u2019il en \u00e9tait ainsi pour tout le monde. Il n\u2019atteindrait jamais cette certitude et vivrait toujours dans ce d\u00e9s\u00e9quilibre que vivent ceux qui ne le savent pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient l\u2019un et l\u2019autre sur la photographie qui \u00e0 tout jamais dirait leur s\u00e9paration et n\u2019avaient pas dans l\u2019esprit qu\u2019il en serait toujours ainsi pour ceux qui les regarderaient plus tard. Ils ne les connaissaient ni l\u2019un ni l\u2019autre ces regards si proches et si lointains. Ils ignoraient que leur histoire \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 sous l\u2019objectif implacable. Ils continueraient de vivre dans un \u00e9cart qui n\u2019\u00e9tait pas celui du temps, qui n\u2019\u00e9tait pas celui de l\u2019espace. Un \u00e9cart que ni l\u2019un ni l\u2019autre n\u2019avait choisi, un \u00e9cart dont chacun garderait en secret la trace. &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Mon-p\u00e8re-et-sa-soeur.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-27771\" width=\"354\" height=\"471\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Mon-p\u00e8re-et-sa-soeur.jpg 720w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/04\/Mon-p\u00e8re-et-sa-soeur-315x420.jpg 315w\" sizes=\"auto, (max-width: 354px) 100vw, 354px\" \/><figcaption><br><\/figcaption><\/figure><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur la photographie ils \u00e9taient tous les deux. Deux mais il y en avait une troisi\u00e8me qui \u00e9tait l\u00e0 pr\u00e9sente. Tous les deux ils auraient regard\u00e9 l\u2019objectif pour fixer un moment unique. Tous les deux ils \u00e9taient fr\u00e8re et s\u0153ur. Quand l\u2019obturateur s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9clench\u00e9 ils n\u2019avaient pas pris la m\u00eame pose comme s\u2019ils voulaient se distinguer l\u2019un de l\u2019autre. Ils <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/le-cliche\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Le clich\u00e9<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":285,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1590],"tags":[],"class_list":["post-27770","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-un-hiver-personnages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27770","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/285"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27770"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27770\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27770"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27770"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27770"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}