{"id":27802,"date":"2020-05-17T05:53:00","date_gmt":"2020-05-17T03:53:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27802"},"modified":"2020-05-18T07:25:13","modified_gmt":"2020-05-18T05:25:13","slug":"pierre-et-paul","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/pierre-et-paul\/","title":{"rendered":"Pierre et Paul    #10-1"},"content":{"rendered":"\n<p style=\"font-size:17px\">Pierre est arriv\u00e9 \u00e0 Paul le jour de l\u2019anniversaire de Paul.<br>Le 13 Juin 2012 \u00e0 7H37, Paul avait eu 6 ans quand Pierre arrivait : \u00e0 15h12, Pierre poussait son premier cri. Paul et Pierre auraient, depuis lors, et \u00e0 jamais, le m\u00eame jour anniversaire. Comme des jumeaux. \u2014 Pas des jumeaux d\u2019ann\u00e9e. Des Jumeaux de mois et de jour, dirait toujours Pierre, fier de cette singularit\u00e9. Quand, plus tard, \u00e0 des ann\u00e9es d\u2019\u00e9cart, on leur demanderait \u00e0 l\u2019un comme \u00e0 l\u2019autre, lors d\u2019entretiens d\u2019embauches: \u2014 Avez- vous des fr\u00e8res et s\u0153urs ? &#8211; Comme si appartenir ou non \u00e0 une fratrie influait sur les capacit\u00e9s du candidat \u00e0 occuper le poste-. Ils r\u00e9pondraient, invariablement : \u2014 Un fr\u00e8re n\u00e9 le m\u00eame jour que moi. \u00ab Un jumeau donc ? \u00bb \u2014 En quelque sorte, r\u00e9pondraient-il, s\u00e9par\u00e9ment.<br>Paul et Pierre Pantrot. Pierre et Paul Pantrot. De P.P. on passerait \u00e0 P.P.P.P. en lettres d\u00e9coup\u00e9es sur la porte de la chambre de Paul -\u00e7a formerait un joli carr\u00e9 par paires de P superpos\u00e9es-. La porte de la chambre de Paul qui devenait la porte de la chambre de Paul et de Pierre. De Pierre et Paul. On dirait plus souvent, sinon toujours, Pierre et Paul. Dans cet ordre. Cette fa\u00e7on de dire venait spontan\u00e9ment \u00e0 la langue. La langue qui aime les sonorit\u00e9s. Pas la langue, administrative. La langue, sensible, musicale. \u2014 Je suis arriv\u00e9 premier! Criait Paul. C\u2019est moi l\u2019ain\u00e9 ne l&rsquo;oubliez pas ! dirait-il. \u00ab La langue aime les sonorit\u00e9s, r\u00e9pondait-on au d\u00e9sarroi de Paul. Pierre et Paul \u00e7a vient spontan\u00e9ment \u00e0 la langue, parce que c&rsquo;est  musical, disait-on \u00e0 Paul. Tu seras toujours, le premier, Paul. L\u2019ain\u00e9 se sera toujours toi. Toi: Paul.<br><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u00c0 15h12 le 13 juin 2012, trop tard pour le dessert, trop t\u00f4t pour le go\u00fbter; Pierre \u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 Paul. Dans le couloir de l\u2019h\u00f4pital Il y avait un g\u00e2teau et des cadeaux; un g\u00e2teau au chocolat couvert de bonbons ; un g\u00e2teau au chocolat avec six bougies \u00e0 souffler. Un g\u00e2teau. Des bougies. Des cadeaux. Pour Paul. Mais tous. Tous autour de Paul, parlaient de Pierre. \u00ab Quel b\u00e9b\u00e9 magnifique \u00bb, \u00ab Il ne ressemble pas du tout \u00e0 son fr\u00e8re \u00bb, \u00ab Tu trouves ? \u00bb, \u00ab C\u2019est vraiment bien pour Paul \u00e7a va l\u2019obliger \u00e0 grandir \u00bb, \u00ab Tu trouves ? \u00bb, \u00abIl r\u00e9gressait ses derniers temps \u00bb, \u00abAh!!\u00bb, \u00abOU!OUI!\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Carr\u00e9ment\u00bb, \u00ab\u00a0Ah!\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Compl\u00e8tement, Oui\u00a0\u00bb et \u00e0 voix basse, \u00ab il a m\u00eame&nbsp;&#8230;&nbsp;au lit\u00bb, \u00abAh?\u00bb, \u00ab Oui trois fois&#8230; \u00bb, \u00ab Ah!&nbsp;&#8230;&nbsp;\u00bb., <br><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Paul est au pied de la grande fen\u00eatre du couloir de l\u2019h\u00f4pital avec la Play-station de son cousin Max sur les genoux : \u00e0 occasion sp\u00e9ciale permission extraordinaire. Rubans, papiers d\u00e9chir\u00e9s, livres entrouverts pour faire plaisir, chaussettes de foot, Maillot num\u00e9ro 9, album Pokemon \u00e0 compl\u00e9ter, m\u00eame une peluche (on a d\u00fb se tromper de cadeau). \u2014 Paul tu as un petit fr\u00e8re, a dit Pascal le p\u00e8re de Paul. Il s\u2019appelle Pierre, a dit Pascal. Pascal qui devenait d\u2019un coup le p\u00e8re de Paul et de Pierre. Viens. Viens le voir. Il t\u2019attend. Viens. Et Pascal avait serr\u00e9 Paul tr\u00e8s fort. L\u2019avait embrass\u00e9 tr\u00e8s fort. Plus fort que jamais. C\u2019\u00e9tait comme un Adieu. C\u2019\u00e9tait comme PLUS JAMAIS. Plus. Jamais. PLUS. Et Paul sentit qu\u2019avec Plus il y a Moins \u2014 plus ou moins \u2014 plut\u00f4t plus que moins \u2014 un moins pour un plus&#8230;&nbsp;Un fr\u00e8re c\u2019\u00e9tait un plus , c\u2019\u00e9tait en plus, et, c\u2019\u00e9tait moins&#8230; \u2014 Moins Quoi ? Quoi en moins ? Quoi en plus ? Plus ou moins Quoi ? Pensa Paul. Pensa-t-il tr\u00e8s vite, sans trop y penser. <\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Pendant 7 mois Paul avait voulu un fr\u00e8re \u2014 pas de s\u0153ur r\u00e9p\u00e9tait-il \u2014  son v\u0153u s\u2019exau\u00e7ait; il devenait fr\u00e8re d\u2019un fr\u00e8re. Pourtant, avant d\u2019entrer embrasser Pierre, Paul voulut : Pomme. Il voulut une s\u0153ur : Pomme. Une imbattable au foot et \u00e0 la Play station (sauf par lui) \u2014 Un fr\u00e8re et une s\u0153ur c\u2019est toujours deux uniques, pensa Paul sans trop y penser ; pensa Paul avant d\u2019entrer dans la chambre pour embrasser Pierre.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">\u2014 Approche Paul, a dit la maman de Pierre. Approche, n\u2019aies pas peur, elle a dit, \u00e0 Paul. Je te pr\u00e9sente ton fr\u00e8re, a dit la maman de Pierre. Puis elle a ajout\u00e9 \u2014 Pierre ! C\u2019est Paul, c\u2019est ton grand fr\u00e8re. C\u2019est Paul. Puis s\u2019adressant de nouveau \u00e0 Paul : regarde Il te sourit. Ton petit fr\u00e8re te sourit. Pierre t\u2019aime d\u00e9j\u00e0. Tu peux le prendre dans tes bras.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Pierre est une chose minuscule avec des yeux entrouverts comme des lunes de boite \u00e0 musique. Beaucoup de cheveux. Un peu chinois. Jaune et brun. Que voit Pierre ? Voit-il Paul ? L\u2019entend-il ? Loupyestu-mevoistu-mentendstu- ? Est-ce qu\u2019il sent Paul ? Pierre ne peut pas penser comme Paul le peut. Pierre ne pense pas. Il ne pense pas Paul. Ne le pense pas comme \u00e9tant Paul. Ne le pense pas  comme \u00e9tant un autre, en dehors de lui ; comme \u00e9tant son fr\u00e8re, son ain\u00e9. Pierre sent Paul comme il le faisait sur le chemin de larve \u00e0 b\u00e9b\u00e9, le faisait \u00e0 l\u2019envers de la peau, quand il flottait, quand il avait commenc\u00e9 \u00e0 sentir les choses au dehors, \u00e0 sentir  Paul \u00e0 travers la peau. Pierre ne pense pas, il fond, il ne pense pas Paul,  il fond Paul \u00e0 son monde. Pierre a plein de choses en germe, en pelotes emm\u00eal\u00e9es dans sa t\u00eate; il ne peut pas penser Paul. Il peut sentir Paul. Il entend la voix de Paul. Il sent l\u2019odeur de Paul. Il sent les doigts de Paul sur ses doigts. L\u2019haleine de Paul contre sa joue. Les yeux ronds de Paul qui le regardent, il les sent. Il ne pense pas. Il sent. Et Paul est pour Pierre comme un prolongement de lui m\u00eame.<br><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Pierre fait une toute petite grimace d\u2019ange. Pierre baille.<br>\u2014 Regarde il t\u2019a sourit, dit Pascal le p\u00e8re de Paul (et de Pierre) \u00e0 Paul. Peut-\u00eatre que Pierre sourit vraiment \u00e0 Paul comme Paul &#8211; m\u00eame s\u2019il ne sait pas que Paul est Paul, que Paul est son fr\u00e8re. M\u00eame s\u2019il ne sait pas non plus qu\u2019il est Pierre. Moi: Pierre. Moi: Pierre  fr\u00e8re de Paul.<br><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Longtemps Paul pourra porter Pierre et longtemps Pierre ne pourra pas porter Paul. Longtemps Paul pourra manger avec un couteau et Pierre ne pourra pas. Longtemps Paul pourra taper dans un ballon et atteindre un but et longtemps Pierre ne pourra pas. Quand Paul \u00e9crira de longues et belles phrases avec un stylo sur un grand cahier noir, Pierre \u00e9crasera des consonnes tremblantes \u00e0 l\u2019envers de brouillons avec un crayon gras. Quand Paul fumera sa premi\u00e8re cigarette, Pierre marquera son premier but. Quand Paul partira au bout du monde, Pierre percera ses premiers boutons et il embrassera une fille de quatri\u00e8me qui s\u2019appellera Pomme. Quand Paul, Pierre. Quand Pierre&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Longtemps Pierre sera embrass\u00e9 et pris dans les bras et caress\u00e9 plus que Paul. Longtemps on parlera plus doucement \u00e0 Pierre qu\u2019\u00e0 Paul. Longtemps Pierre devra se coucher de bonne heure et Paul suivre Pierre pour ne pas risquer ensuite de r\u00e9veiller Pierre. Longtemps Pierre voudra faire comme Paul. Et fera tout comme : en brouillon, en souillon, en brutal (d\u2019apr\u00e8s Paul). Mais quand Pierre, apr\u00e8s Paul, voudra soulever Paul. Paul fera comme si Pierre le soulevait assez haut pour atteindre la lune ; cette boule de papier chinois qui fait lustre au plafond. Quand Pierre jouera aux Play-mobil Paul y jouera aussi quelque fois, pour faire plaisir \u00e0 Pierre. Quand Pierre regardera des films \u00ab de b\u00e9b\u00e9s \u00bb Paul s\u2019enfermera dans la salle de bain avec des Zombis.            Quand Pierre&nbsp;&#8230;&nbsp;Paul. Quand Paul&#8230;<br><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Et toujours Pierre verrait plus souvent leur p\u00e8re, que Paul ne le verrait. \u2014 Mon p\u00e8re \u00e0 moi dirait Pierre, en col\u00e8re pas \u00e0 toi dirait-il. Une semaine sur deux Paul ne verrait ni Pascal son p\u00e8re, ni Pierre. Une semaine sur deux Paul laisserait Pierre et Pascal pour retourner dans son autre maison. Alors Pierre chercherait Paul. Il le chercherait&nbsp;sous le&nbsp;&nbsp;lit superpos\u00e9, dans le placard \u00e0 linge, derri\u00e8re le frigo.                                                                                                    <\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Et Paul, \u00e0 qui Pierre manquerait un peu, un peu tout de m\u00eame, un peu, malgr\u00e9 tout, penserait que Pierre a plus de chance que lui. Paul. Beaucoup plus. Infiniment Plus. Paul penserait que Pierre a son p\u00e8re pour lui seul. Ce que lui Paul n\u2019avait plus. N\u2019aurait plus. PLUS. Jamais plus. Ou moins.  Presque pas. Ou rarement&nbsp;: pour un film de grand. Pour un match en vrai. Pour&#8230; Pourquoi.                                                                                              <\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:17px\">Et Pierre appellerait Paul dans le noir de la chambre. Pierre appellerait Paul dans la nuit effrayante. Et le matin Pierre d\u00e9rangerait les affaires de Paul pour trouver Paul, pour se rapprocher de Paul.&nbsp;Pierre demanderait pourquoi Paul&nbsp;et pas Pierre. Pourquoi l\u00e0 bas et pas ici.&nbsp;Pourquoi lui et pas moi.&nbsp;Pourquoi.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pierre est arriv\u00e9 \u00e0 Paul le jour de l\u2019anniversaire de Paul.Le 13 Juin 2012 \u00e0 7H37, Paul avait eu 6 ans quand Pierre arrivait : \u00e0 15h12, Pierre poussait son premier cri. Paul et Pierre auraient, depuis lors, et \u00e0 jamais, le m\u00eame jour anniversaire. Comme des jumeaux. \u2014 Pas des jumeaux d\u2019ann\u00e9e. 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