{"id":27901,"date":"2020-05-10T13:00:00","date_gmt":"2020-05-10T11:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=27901"},"modified":"2023-10-25T23:22:29","modified_gmt":"2023-10-25T21:22:29","slug":"bonhommes-de-nuit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/bonhommes-de-nuit\/","title":{"rendered":"Bonhommes de nuit"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Et l\u00e0-bas, au bout de la table, c\u2019est qui&nbsp;? <\/em>Les Fissou. \u2013 <em>Tu les connais&nbsp;? <\/em>Oui. Enfin, elle surtout. \u2013 <em>Ah bon et pas lui&nbsp;? <\/em>Si, mais un peu moins. \u2013 <em>Et pourquoi tu le connais moins&nbsp;? <\/em>Eh bien, parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 partir. \u2013 <em>Ah bon, il est parti&nbsp;? <\/em>Oui. \u2013 <em>Et quand il est parti&nbsp;? <\/em>Oh, je ne sais plus. \u00c7a fait longtemps. \u2013 <em>Et il est parti o\u00f9&nbsp;? <\/em>Ah \u00e7a, dieu seul le sait&nbsp;! \u2013 <em>Mais alors qu\u2019est-ce qu\u2019il fait l\u00e0 avec elle&nbsp;? <\/em>Oh, c\u2019est qu\u2019ils ont toujours \u00e9t\u00e9 au bout de la table. \u2013 <em>Et jamais ils changent de place&nbsp;? <\/em>Non, je les ai toujours vus l\u00e0. Lui \u00e0 gauche, elle \u00e0 droite. \u2013 <em>Et pourquoi il lui tient la main&nbsp;? <\/em>C\u2019\u00e9tait pour l\u2019aider \u00e0 manger sa soupe. \u2013 <em>Pourquoi, elle peut pas toute seule&nbsp;? <\/em>Non, la maladie commen\u00e7ait \u00e0 la gagner. \u2013 <em>Et depuis quand elle est malade&nbsp;? <\/em>Oh, je l\u2019ai toujours connue comme \u00e7a. \u00c7a a d\u00fb commencer \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 ma naissance. \u2013 <em>Et depuis \u00e7a s\u2019arrange pas&nbsp;? <\/em>\u00c7a s\u2019est d\u00e9grad\u00e9 sacr\u00e9ment vite. \u2013 <em>Et elle peut pas manger sa soupe toute seule&nbsp;? <\/em>Non, il fallait qu\u2019il l\u2019aide. \u2013 <em>Et pour le reste aussi alors&nbsp;? <\/em>Oui, pendant tout le repas. \u2013 <em>Et apr\u00e8s&nbsp;? <\/em>Quand ils avaient fini de manger, ils montaient se coucher chez eux. Il l\u2019emmenait en la prenant par le bras. \u2013 <em>Ah c\u2019est \u00e7a, et c\u2019est eux l\u00e0-bas \u00e0 la porte&nbsp;? <\/em>C\u2019est bien eux. \u2013 <em>Et s\u2019il la prend pas par le bras, qu\u2019est-ce qui se passe&nbsp;? <\/em>Ah, j\u2019en sais rien. Je ne les ai jamais vus monter chez eux. \u2013 <em>Tu les suis pas&nbsp;? <\/em>Non je restais \u00e0 table. \u2013 Tout seul&nbsp;? Non, il y avait les autres. \u2013 <em>Et tu mangeais de la soupe aussi&nbsp;? <\/em>Ah oui. On mangeait tous de la soupe, bien chaude. \u2013 <em>Tous&nbsp;? <\/em>Tous. \u2013 <em>Tout le temps&nbsp;? <\/em>Tout le temps. M\u00eame l\u2019\u00e9t\u00e9 quand il faisait une chaleur \u00e0 crever. \u2013 <em>C\u2019est de la soupe \u00e0 quoi&nbsp;? <\/em>\u00c7a d\u00e9pendait des jours. Mais souvent un bouillon et du vermicelle. \u2013 <em>Et quoi d\u2019autre&nbsp;? <\/em>Du pain rassis qui gonflait dans le bouillon. \u2013 <em>Non, mais apr\u00e8s la soupe&nbsp;? <\/em>Je ne sais pas. De tout, j\u2019imagine. \u2013 <em>Mais surtout de la soupe alors&nbsp;? <\/em>\u00c0 chaque repas. Un bon bouillon bien chaud, du vermicelle, du pain, et \u00e0 la fin, la godale. \u2013 <em>La godale&nbsp;? <\/em>Oui, ils faisaient la godale. \u2013 <em>C\u2019est quoi \u00e7a&nbsp;? <\/em>Un peu de vin qu\u2019ils rajoutaient au reste soupe dans l\u2019assiette. \u2013 <em>Et c\u2019est bon \u00e7a&nbsp;? <\/em>Pas trop. Surtout avec la piquette que c\u2019\u00e9tait, le vin. Mais j\u2019aimais bien voir la soupe changer de couleur. \u2013 <em>Et toi tu fais \u00e7a aussi, la godale&nbsp;? <\/em>C\u2019est arriv\u00e9. Mais pas tout seul, on me servait. \u2013 <em>Tu peux pas manger ta soupe tout seul toi non plus&nbsp;? <\/em>Si, mais pour la godale on me donnait juste une cuiller ou deux. \u2013 <em>Qui \u00e7a&nbsp;? <\/em>Lui, le p\u00e8re Fissou. C\u2019\u00e9tait pas bon, mais j\u2019aimais bien. \u2013 <em>Et t\u2019es en bout de table avec eux&nbsp;? <\/em>Non, mais pour \u00e7a je le rejoignais. Je me glissais entre lui et la m\u00e8re Fissou. \u2013 <em>Et apr\u00e8s il t\u2019emm\u00e8ne te coucher&nbsp;? <\/em>Non, je restais \u00e0 table avec les autres. Eux ils rentraient seuls&nbsp;? \u2013 <em>C\u2019est eux \u00e0 la porte l\u00e0-bas&nbsp;? <\/em>Oui. \u2013 <em>Et c\u2019est quoi qu\u2019il a sur la t\u00eate&nbsp;? <\/em>Une casquette plate. \u2013 <em>Et sur le dos&nbsp;? <\/em>Son vieux paletot. C\u2019est s\u00fbr, de \u00e7a on n\u2019en voit plus depuis longtemps. Surtout dans cet \u00e9tat. \u2013 <em>Et qu\u2019est-ce qu\u2019ils ont aux pieds&nbsp;? <\/em>Des galoches. Des sabots si tu pr\u00e9f\u00e8res. \u2013 <em>C\u2019est gros, \u00e7a sert \u00e0 quoi&nbsp;? <\/em>\u00c7a doit \u00eatre parce que dehors c\u2019\u00e9tait boueux. Mais je crois qu\u2019ils les portaient aussi m\u00eame par temps sec, quand il faisait une chaleur \u00e0 crever. \u2013 <em>Et ils vont o\u00f9&nbsp;? <\/em>Ils montent chez eux. \u2013 <em>Comme \u00e7a, dans le noir&nbsp;? <\/em>Oui. \u2013 <em>\u00c7a doit pas \u00eatre pratique ces galoches dans le noir, si tu vois pas o\u00f9 tu marches&nbsp;? <\/em>Ah \u00e7a, on voyait rien de rien. Il y avait pas de lumi\u00e8re dehors, et ils avaient pas de lampe torche. \u2013 <em>Et c\u2019est pour \u00e7a qu\u2019elle ressemble \u00e0 un fant\u00f4me, elle&nbsp;? <\/em>C\u2019\u00e9tait surtout parce qu\u2019on la voyait de dos, avec son foulard sur la t\u00eate et son tablier trop long. \u2013 <em>\u00c0 table elle a pas son foulard&nbsp;? <\/em>Non, le foulard et la casquette, au moment du repas, c\u2019\u00e9tait derri\u00e8re, avec le paletot dessous, par-dessus une pile de magazines t\u00e9l\u00e9 et de journaux du coin qui commen\u00e7aient \u00e0 dater. \u2013 <em>Par terre&nbsp;? <\/em>Non, derri\u00e8re sur une chaise en paille presque \u00e9ventr\u00e9e. Elles ont toujours servi \u00e0 \u00e7a, les chaises. \u2013 <em>\u00c0 quoi, entasser les magazines et le journal&nbsp;? <\/em>Non, \u00e7a c\u2019\u00e9tait les autres. Eux c\u2019\u00e9tait accrocher les v\u00eatements, faire un tas de linge. C\u2019\u00e9tait comme \u00e7a chez eux. \u2013 <em>Parce que tu montes pas avec eux&nbsp;? <\/em>Non, pas le soir. Je reste \u00e0 table, avec les autres.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"436\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DEPARDON-Raymond-Profils-paysans-La-Vie-moderne-2007-1024x436.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-27927\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DEPARDON-Raymond-Profils-paysans-La-Vie-moderne-2007-1024x436.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DEPARDON-Raymond-Profils-paysans-La-Vie-moderne-2007-420x179.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DEPARDON-Raymond-Profils-paysans-La-Vie-moderne-2007-768x327.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/DEPARDON-Raymond-Profils-paysans-La-Vie-moderne-2007.jpg 1408w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Raymond DEPARDON &#8211; photogramme de la trilogie PROFILS PAYSANS, La Vie moderne, 2007.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p>Ils vivaient dans une seule pi\u00e8ce, un peu plus haut. Elle fait l\u2019angle d\u2019un b\u00e2timent qui comportait surtout un garage et un chai. Aujourd\u2019hui, tout \u00e7a a \u00e9t\u00e9 vendu. C\u2019est devenu une grande maison que je visiterais un jour, peut-\u00eatre. Je me demande s\u2019il y aura toujours la chemin\u00e9e et la petite fen\u00eatre. En tout cas, pour l\u2019instant, la pi\u00e8ce \u00e0 vivre n\u2019a pas beaucoup chang\u00e9. Il y a toujours la chaise o\u00f9 ils posent leurs v\u00eatements en d\u00e9sordre. On fait un peu \u00e7a aussi, avant d\u2019aller se coucher&nbsp;: on pose les v\u00eatements qu\u2019on remettra peut-\u00eatre le lendemain sur la pani\u00e8re \u00e0 linge&nbsp;: un sweat, pantalon, un autre, un t-shirt, un chemisier, un soutien-gorge, un cale\u00e7on, les chaussettes c\u2019est par terre&nbsp;; parfois il y a d\u00e9j\u00e0 une jupe, ou un pantalon de jogging, une culotte, ou nos gilets&nbsp;; des affaires qu\u2019on laisse tra\u00eener&nbsp;; ou des v\u00eatements qui devraient \u00eatre dans la pani\u00e8re, mais elle est pleine. On ne pense pas toujours \u00e0 faire une machine. On attend le dernier moment, m\u00eame. Peut-\u00eatre, peut-\u00eatre qu\u2019on oublie. Peut-\u00eatre qu\u2019on a un peu la flemme aussi. Peut-\u00eatre m\u00eame qu\u2019on s\u2019en fout et que, au fond, si c\u2019\u00e9tait que de nous, on remettrait bien toujours les m\u00eames fringues d\u00e9gueulasses, et on laisserait les autres, apr\u00e8s les avoir us\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 la corde, elle-m\u00eame en lambeaux, on les laisserait m\u00fbrir et mourir dans leur jus, distillation impossible de toutes nos humeurs possibles. Mais enfin, on finit par la faire, cette machine, parce que \u00e7a ne tient pas que de nous. Et moi, je crois que c\u2019est pas \u00e7a, tu sais. C\u2019est rien de tout \u00e7a. Si on attend le dernier moment, si on laisse tra\u00eener un peu les affaires, si les draps des lits restent si longtemps sous nos corps jusqu\u2019\u00e0 avoir l\u2019air de suaires, avant de faire la machine&nbsp;: c\u2019est parce qu\u2019il en va de notre peau, non&nbsp;? Tout ce tissu, avec toutes ces formes et ces couleurs, qui nous enveloppent, tout le temps, tous les jours, jusqu\u2019au dernier, et surtout lui, quand on est sap\u00e9 comme des dieux au moment de partir fleur au fusil les pieds devant&nbsp;: c\u2019est \u00e7a, c\u2019est comme des peaux et des jours, non\u2026&nbsp;? et \u00e7a, si \u00e7a tra\u00eene sur les chaises, si \u00e7a s\u2019entasse sur la pani\u00e8re de linge, que \u00e7a se repose de nos peaux fatigu\u00e9es, de nos corps allong\u00e9s sur le lit pour la nuit\u2026 c\u2019est quand \u00e7a se m\u00e9lange, et que \u00e7a tourne avec le temps, en attendant la grande lessive\u2026 bon sang&nbsp;! mais quel bonhomme \u00e7a peut faire, en m\u00eame temps, ces peaux et ces jours m\u00eal\u00e9s, le temps d\u2019une nuit\u2026&nbsp;? \u00e0 qui \u00e7a appartient\u2026&nbsp;? c\u2019est quoi le corps de nos affaires oubli\u00e9es\u2026&nbsp;? comment il est foutu pour porter tout \u00e7a\u2026&nbsp;? bon sang&nbsp;! mais tu comprends ce que je dis\u2026&nbsp;? y a quelqu\u2019un pour comprendre\u2026&nbsp;? y a quelqu\u2019un pour me sortir du fond de la pani\u00e8re\u2026&nbsp;? on commence \u00e0 \u00e9touffer, et en plus \u00e7a sent le fauve\u2026&nbsp;mais tu pourrais si tu voulais, je suis s\u00fbr que tu peux le faire\u2026 je sais bien qu\u2019avec tous ces bras, t\u2019es un peu encombr\u00e9\u2026 mais un bras, un seul, \u00e7a suffit\u2026 tout au fond de la pani\u00e8re, sous mon cale\u00e7on et mes chaussettes de sport, c\u00f4t\u00e9 machine de fonc\u00e9\u2026 pour une fois, \u00e7a changera des matins o\u00f9 tu nous emp\u00eaches de savoir qui porte quoi en ce moment\u2026 ou de je ne sais quels autres mauvais petits tours\u2026 tu sais, du genre de celui qui nous fait revivre encore et toujours la m\u00eame ennuyeuse journ\u00e9e que la veille parce qu\u2019on a repris les m\u00eames v\u00eatements et sous-v\u00eatements, et \u00e7a fait quelques jours d\u00e9j\u00e0\u2026 \u00e0 croire que \u00e7a te pla\u00eet pas\u2026 \u00e0 croire que tu pr\u00e9f\u00e8res quand on se change r\u00e9guli\u00e8rement\u2026 s\u2019habiller d\u2019une autre peau, enfiler un nouveau jour\u2026 oui, parce que toi, tu te laisses pas aller, c\u2019est \u00e7a\u2026&nbsp;? tu peux pas\u2026 toi, t\u2019es un bonhomme de nuit\u2026 d\u2019une nuit ou deux\u2026 trois peut-\u00eatre, mais pas plus\u2026 t\u2019es \u00e9ph\u00e9m\u00e8re\u2026 mais tu reviens souvent, chaque fois unique\u2026 \u00e9lev\u00e9, quand vient la nuit, sur la multiplication, sur la combinaison et la permutation des \u00e9toffes dans lesquels on se roule le jour, qu\u2019on laisse tra\u00eener le soir et qui se m\u00e9langent, pour d\u2019autres formes et de nouvelles couleurs\u2026 une houppelande de clown\u2026 patchwork aux nuances variables\u2026 qui fait sa vie maintenant et \u00e0 l\u2019heure de nos r\u00eaves, c\u2019est \u00e7a\u2026&nbsp;? et c\u2019est pour \u00e7a que certains changent de tenue chaque jour, et m\u00eame plusieurs fois dans la journ\u00e9e\u2026 il y en a, peut-\u00eatre qu\u2019ils en sont rest\u00e9s au stade du miroir, ou de la caverne\u2026 mais d\u2019autres ont compris que c\u2019est pour ce bonhomme insoup\u00e7onn\u00e9, qu\u2019ils deviennent en partie, dans leurs nuits\u2026 avec l\u2019aide de celui ou de celle qui dort et r\u00eave l\u00e0, \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u2026 avec leurs peaux \u00e0 eux, soyeuses, rugueuses et leurs jours satin\u00e9s, r\u00eaches, brod\u00e9s, \u00e0 fleurs ou \u00e0 pois, sur la pani\u00e8re de linge, sur un dossier de chaise, sur une table ou \u00e0 m\u00eame le sol au pied d\u2019une porte\u2026 et chaque jour ils changent une fois, deux fois, trois peut-\u00eatre, leurs tenues vestimentaires\u2026 et chaque fois ils \u00e9toffent leur exp\u00e9rience du temps, leur sens du rythme\u2026 et c\u2019est sur cette accumulation, surtout, que se dressent des golems pelucheux sans noms, ni queues ni t\u00eates, pour des r\u00eaves de coton, de cuir et de z\u00e9brures, effiloch\u00e9s\u2026&nbsp;? mais.. mets-toi \u00e0 ma place maintenant\u2026 et tu verras au passage que si tes multiples bras te g\u00eanent tu serais surpris de voir qu\u2019on n\u2019est parfois plus encombr\u00e9 avec ces deux lobes pour un cerveau dont on ne sait pas toujours quoi faire, parce que c\u2019est toujours trop ou trop peu\u2026 bref&nbsp;! imagine ce que \u00e7a peut donner si tu portes le pantalon d\u2019avant, que je laisse tra\u00eener depuis des jours, avec le sweat que je comptais porter plus tard, mais mon vieux gilet du moment, que je porte tout le temps parce que je l\u2019aime bien, m\u00eame s\u2019il est pass\u00e9, us\u00e9\u2026 et imagine ce que \u00e7a pourrait faire, comme machine \u00e0 d\u00e9monter et remonter le temps, si, comme elle avec mes affaires, tu te mets \u00e0 lui emprunter les siennes\u2026 et m\u00eame sa lingerie qui reste au fond de la pani\u00e8re de linge, tiens, parce qu\u2019elle, elle se laisse carr\u00e9ment aller&nbsp;: elle veut pas que \u00e7a tourne la machine, non&nbsp;! \u00c7a a l\u2019air idiot comme \u00e7a, et \u00e7a l\u2019est naturellement. Mais, s\u2019il n\u2019y avait rien de plus commun&nbsp;? Les acteurs le savent bien, avec leurs costumes. Ils savent mieux que nous que la paire de chaussettes neuve, qui va remplacer celle de monsieur patate, que j\u2019ai sur la t\u00eate, appartient \u00e0 un personnage qui cache bien son jeu, parce qu\u2019il ne dit pas son nom, ni son monde. C\u2019est pas Deleuze qui disait que dans une situation tr\u00e8s commune telle que d\u00e9sirer un v\u00eatement dans une vitrine, c\u2019est tout un monde, toute une m\u00e9canique d&rsquo;organisation de ce monde, qu\u2019on s\u2019appr\u00eate \u00e0 acheter&nbsp;? Et les enfants aussi, d\u2019une certaine mani\u00e8re, ils savent. Les enfants aussi ils comprennent, \u00e0 leur fa\u00e7on \u00e0 eux, en se fichant bien de savoir s\u2019ils comprennent quelque chose \u00e0 ce qu\u2019ils font ou pas. Qu\u2019est-ce que j\u2019en avais affaire, quand j\u2019enfilais les grosses et vieilles galoches crott\u00e9es, et que je marchais tant bien que mal, dehors, en \u00e9quilibre instable, emport\u00e9 par le poids&nbsp;? Et quand j\u2019essayais, en m\u00eame temps, de nouer autour de mon cou le foulard que j\u2019avais chip\u00e9, et dont je m\u2019\u00e9tais couvert la t\u00eate, en minaudant&nbsp;? Je le faisais, c\u2019est tout. Et je suis pas s\u00fbr de comprendre. Mais, \u00e7a faisait de moi, comme toi l\u2019espace d\u2019un instant, cette esp\u00e8ce de bonhomme de nuit, qui tenait avec un peu de lui, avec un peu d\u2019elle&nbsp;? Et quelque chose d\u2019Odradek,&nbsp;aussi, gr\u00e2ce \u00e0 quoi, peut-\u00eatre, je leur aurai rappel\u00e9, peut-\u00eatre, ce fils qui \u00e9tait parti tr\u00e8s t\u00f4t, une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es auparavant, et qu\u2019il n\u2019aura jamais oubli\u00e9, le p\u00e8re Fissou, et qu\u2019elle aura toujours cherch\u00e9, la m\u00e8re Fissou. Comment il s\u2019appelait d\u00e9j\u00e0&nbsp;? LULU, COMMENT IL S\u2019APPELAIT TON FR\u00c8RE&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><em>Comment ils s\u2019appellent&nbsp;? <\/em>Qui \u00e7a, les Fissou&nbsp;? \u2013 <em>Tu les connais bien les Fissou&nbsp;? <\/em>Oui. Enfin, elle surtout. \u2013 <em>Et pourquoi elle&nbsp;? <\/em>Parce que lui, il est parti avant. \u2013 <em>O\u00f9 \u00e7a&nbsp;? <\/em>Oh\u2026 Dieu sait o\u00f9. \u2013 <em>Et elle, elle reste \u00e0 table&nbsp;? <\/em>Oui. \u2013 <em>Et comment elle fait pour manger sa soupe&nbsp;? <\/em>Il l\u2019aide en lui tenant la main. \u2013 <em>Et comment elle fait pour rentrer se coucher&nbsp;? <\/em>Il l\u2019aide en la prenant par le bras. \u2013 <em>Et elle, elle peut pas l\u2019aider&nbsp;? <\/em>Si. Sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre, sa maladie, c\u2019est sa fa\u00e7on \u00e0 elle de le faire, je crois. \u2013 <em>Comment \u00e7a&nbsp;? <\/em>Oui, la maladie la ramenait en enfance. Si bien qu\u2019elle est partie avec une couche, comme le petit. \u2013 <em>C\u2019est qui le petit&nbsp;?<\/em> Je ne sais pas. Je ne l\u2019ai jamais connu. Eux non plus d\u2019ailleurs. Ou juste l\u2019espace d\u2019un instant. \u2013 <em>C\u2019est un peu court, \u00e7a, non&nbsp;?<\/em> Oui. Mais pour elle, je crois que \u00e7a a toujours dur\u00e9. Elle a toujours v\u00e9cu dans cet instant, le petit, ses langes. \u2013 <em>M\u00eame \u00e0 table&nbsp;?<\/em> Surtout \u00e0 table. C\u2019est \u00e0 table qu\u2019elle a commenc\u00e9 \u00e0 l\u2019aider, lui, parce qu\u2019il a commenc\u00e9 \u00e0 lui apprendre, \u00e0 elle, tout ce qu\u2019il a pu, avant de partir. \u2013 <em>Comme quoi&nbsp;?<\/em> \u00c0 manger sa soupe. \u00c0 s\u2019habiller et se d\u00e9shabiller. \u00c0 marcher. \u2013 <em>Et \u00e0 parler&nbsp;? <\/em>Il lui aura m\u00eame appris avec ce que ses parents n\u2019ont jamais pu lui apprendre, \u00e0 lui, partis trop t\u00f4t eux aussi. \u2013 <em>O\u00f9 \u00e7a&nbsp;? <\/em>Il lui aura appris avec ce que sa s\u0153ur lui avait appris, sans eux, et avec ce qu\u2019il aura appris \u00e0 sa fille, avec elle. \u2013 <em>Comme attraper les grillons&nbsp;? <\/em>Avec un f\u00e9tu de paille, oui. Et il pr\u00e9parait les fricass\u00e9es de pibales comme personne. \u00c7a sentait l\u2019ail et le persil.<em> <\/em>\u2013 <em>Des pibales&nbsp;? <\/em>Oui. \u00c7a ressemble \u00e0 du vermicelle, plus gros et plus long. Avec du pain un peu rassis, asperg\u00e9 d\u2019huile d\u2019olive, qui fricasse en m\u00eame temps, c\u2019est excellent.<em> <\/em>C\u2019EST COMME \u00c7A, HEIN, LULU&nbsp;? \u2013 <em>C\u2019est dans la soupe&nbsp;? <\/em>Non. \u00c7a vient juste apr\u00e8s. \u2013 <em>Et apr\u00e8s ils rentrent chez eux&nbsp;? <\/em>Ils remontent, oui. \u2013 <em>C\u2019est eux dans la porte&nbsp;? <\/em>Dans l\u2019embrasure, oui. \u2013 <em>On les voit toujours de dos&nbsp;? <\/em>Toujours. \u2013 <em>On les voit jamais de face&nbsp;? <\/em>Si, quand ils sont \u00e0 table. M\u00eame s\u2019ils ont toujours le nez dans leur assiette. \u2013 <em>Et la porte, c\u2019est celle de la petite maison&nbsp;? <\/em>Eh bien je ne sais pas trop. Mais c\u2019est possible. Oui, c\u2019est s\u00fbrement \u00e7a. \u2013 <em>Et pourquoi elle est \u00e0 l\u2019horizontale&nbsp;? <\/em>Ah, c\u2019est parce qu\u2019elle sert de table. \u2013 <em>Et c\u2019est qui l\u00e0-bas, \u00e0 l\u2019autre bout&nbsp;?<\/em> De quoi, de la table ou de la porte&nbsp;? \u2013 <em>L\u00e0-bas. <\/em>LULU, L\u00c0-BAS, C\u2019EST QUI&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"527\" height=\"362\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/GARCIN-Gilbert-Les-amoureux-de-Perros-Guirec.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-27919\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/GARCIN-Gilbert-Les-amoureux-de-Perros-Guirec.jpg 527w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2020\/05\/GARCIN-Gilbert-Les-amoureux-de-Perros-Guirec-420x289.jpg 420w\" sizes=\"auto, (max-width: 527px) 100vw, 527px\" \/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00a9 Gilbert GARCIN, Les Amoureux de Perros-Guirec, 2001<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Et l\u00e0-bas, au bout de la table, c\u2019est qui&nbsp;? Les Fissou. \u2013 Tu les connais&nbsp;? Oui. Enfin, elle surtout. \u2013 Ah bon et pas lui&nbsp;? Si, mais un peu moins. \u2013 Et pourquoi tu le connais moins&nbsp;? Eh bien, parce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 partir. \u2013 Ah bon, il est parti&nbsp;? Oui. \u2013 Et quand il est parti&nbsp;? <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/bonhommes-de-nuit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">Bonhommes de nuit<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":158,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[1590],"tags":[],"class_list":["post-27901","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-un-hiver-personnages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27901","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/158"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=27901"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/27901\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=27901"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=27901"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=27901"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}